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Procès Roundup : des experts discrédités

Dans les procès intentés outre-Atlantique sur le Roundup, Monsanto enchaîne les victoires, avec des révélations décrédibilisant certains « experts  » des plaignants

L’information a beau être passée totalement inaperçue en France, elle n’en est pas pour autant insignifiante. Bien au contraire. Car, pour la cinquième fois consécutive, l’entreprise allemande Bayer a remporté une victoire devant un tribunal d’État, dans le cadre de ses procès concernant le désherbant Roundup

Ainsi, après avoir obtenu gain de cause à deux reprises en Californie (5 octobre 2021 et 9 décembre 2021), dans l’Oregon (17 juin 2022), et une première fois dans le Missouri (9 juin 2022), Monsanto, filiale du groupe allemand depuis 2018, l’a de nouveau emporté dans le Missouri, devant le tribunal de Saint-Louis.

Retransmis en direct par vidéo, le procès, qui a commencé au début août, a duré un mois. Trois plaignants choisis parmi les dizaines de cas représentés dans l’affaire, Marty Cox, Cheryl Davis et Gary Gentile, atteints de différentes formes de lymphome non hodgkinien (LNH), poursuivaient Monsanto au motif que l’exposition au Roundup et à son principe actif, le glyphosate, serait à l’origine de leur cancer. 

Quelques heures de délibération suffiront cependant aux dix membres du jury pour donner unanimement raison aux avocats de la défense, en estimant que le LNH des plaignants ne pouvait être attribué au glyphosate, et qu’il était plus vraisemblablement « d’origine naturelle ».

L’avis du Circ ne convainc plus

Gibbs Henderson, l’avocat des plaignants, a bâti son dossier en grande partie sur les conclusions du Centre international de recherche sur le cancer (Circ) qui, en 2015, avait classé le glyphosate comme cancérogène probable.

Dans sa tentative pour convaincre le jury que ses clients avaient malgré eux « utilisé un produit dangereux », il a précisé que « tous les trois ont dit qu’ils auraient trouvé une autre façon de contrôler les mauvaises herbes s’ils avaient su que le glyphosate provoque le cancer ».

Des propos qu’ont démontés assez aisément Manuel Cachan et Jennifer Saulino, les avocats représentant Monsanto, en s’appuyant sur les nombreuses évaluations des agences internationales, qui ont toutes démenti l’avis du Circ. « Les conclusions du jury sont cohérentes avec les évaluations des régulateurs experts du monde entier ainsi qu’avec les preuves écrasantes de quatre décennies d’études scientifiques concluant que le Roundup peut être utilisé en toute sécurité et n’est pas cancérigène », s’est félicitée la firme Bayer dans un communiqué, qui n’a été repris par aucun média en France.

Toutefois, l’échec de Gibbs Henderson ne tient pas seulement à la fragilité de son dossier scientifique, mais également au choix de ses témoins, et principalement à deux d’entre eux, William Sawyer et Charles Benbrook, dont la crédibilité a été mise à mal lors des contre-interrogatoires dévastateurs menés par les avocats de Monsanto.

Des experts bien rémunérés 

Ces derniers ont en effet remis en cause sans difficulté la compétence de William Sawyer, qui se présente lui-même comme « expert toxicologue » mais reconnaît avoir utilisé à titre personnel du Roundup jusqu’en 2019. Soit quatre années après les conclusions du Circ !

Lors des audiences, Sawyer a ainsi dû admettre qu’il était, depuis trente ans, davantage « consultant en litiges » à plein temps et qu’il ne dirigeait plus de laboratoire depuis 2002. Son activité, qu’il facture 785 dollars de l’heure, lui aurait rapporté 2,5 millions de dollars pour sa participation à plus de cent procès, comme l’a révélé Manuel Cachan.

L’échec de Gibbs Henderson ne tient pas seulement à la fragilité de son dossier scientifique, mais également au choix de ses témoins, et principalement à deux d’entre eux, William Sawyer et Charles Benbrook

Il est vrai que Sawyer n’a jamais hésité à aller bien au-delà des conclusions du Circ, en affirmant lors de différents procès que le Roundup est bel et bien à la fois cancérigène pour l’homme et génotoxique. Comble du paradoxe, Sawyer a été obligé de reconnaître face au jury qu’il n’a jamais pu obtenir la certification en toxicologie accordée par l’American Board of Toxicology, l’organisme le plus réputé dans ce domaine, pour avoir échoué par deux fois dans les années 1990 à l’examen requis, portant notamment sur… la génotoxicité ! Une petite précision de nature assez embarrassante pour quelqu’un qui s’efforce de convaincre le jury que le Roundup est génotoxique.

Et ce n’est pas tout. Après l’échec répété à ces examens, Sawyer s’est tourné vers une autre structure – l’American College of Forensic Examiners Institute (ACFEI) – qui, en revanche, lui a effectivement délivré une certification en toxicologie. Sauf que le « collège » en question a été fondé par un certain Robert O’Block, qualifié d’« empereur de la junk science » par le Washington Post, qui a démontré qu’O’Block avait créé un business juteux de certifications complaisantes dans différents domaines contre rémunération substantielle. 

L’article mentionne notamment un professeur de psychiatrie de l’université Washington à Saint-Louis qui aurait obtenu la certification ACFEI sans même l’avoir demandée. « Les questions étaient si basiques que je n’ai même pas pris la peine d’y répondre », a-t-il expliqué, surpris de se voir néanmoins octroyer la certification de l’ACFEI, assortie de sollicitations pour des niveaux de certification plus élevés, moyennant bien entendu des frais supplémentaires. Et, comme le révèle le Washington Post, « les histoires de ce genre abondent ».

Ainsi, l’ancien détenu Seymour Schlager a réussi à obtenir une certification de l’American Board of Forensic Medicine, une structure de l’ACFEI, pendant qu’il purgeait une peine pour tentative de meurtre, tandis qu’en 2002, une femme a décroché une certification en hypnothérapie pour Zoe D. Katz, qui n’était autre que… son chat !

Enfin, si ce petit business a pris fin en 2017, c’est pour la bonne et simple raison que Robert O’Block s’est suicidé cette année-là, après avoir assassiné sa petite amie. Pourtant, à aucun moment, Sawyer n’a désavoué cette structure peu scrupuleuse dont il a été pendant plusieurs années le conseiller éditorial pour le compte de sa revue The Forensic Examiner. Comme on l’imagine aisément, ces quelques révélations ont suscité une certaine suspicion sur la solidité de son témoignage devant la cour de Saint-Louis.

À la fois lobbyiste et militant

Quant au deuxième « expert », Charles Benbrook, il a été, lui aussi, mis en difficulté par les avocats de Monsanto. Les jurés ont ainsi appris que celui-ci, à la fois lobbyiste et militant antipesticides, ne possédait aucun diplôme dans le domaine des sciences médicales. Quoiqu’il n’ait pas hésité à déclarer devant la cour que le Roundup « présentait un risque de cancer » – opinion que ne partage aucune agence sanitaire au monde –, il a dû admettre n’avoir reçu aucune formation en oncologie.

Directeur scientifique de 2004 à 2012 de l’Organic Center – une création de l’Organic Trade Association, la principale organisation de lobbying du bio aux États-Unis – puis membre de son conseil scientifique, il a en revanche réalisé pour cet organisme une vingtaine de rapports (régulièrement repris en France) vantant les qualités des aliments bio par rapport à leurs équivalents conventionnels et fustigeant dans le même temps les pesticides et les OGM.

Par la suite, Benbrook a poursuivi son travail de lobbyiste à la tête de sa société de conseil Benbrook Consulting Services, toujours avec la complicité du biobusiness. Au nombre de ses clients figure notamment Stonyfield Farm, une entreprise de produits laitiers bio qui, selon le New York Times, « a payé le Dr Benbrook au moins à deux reprises pour se rendre à Washington afin qu’il puisse aider à faire du lobbying contre une interdiction fédérale sur l’étiquetage OGM ».

Lors du procès, Charles Benbrook, présenté également comme « consultant en litiges relatifs aux pesticides »  – ce qui lui a permis d’empocher 1,3 million de dollars pour ses multiples témoignages dans différents procès –, a surtout été interrogé sur ses responsabilités en tant que directeur exécutif de l’organisation Heartland Health Research Alliance (HHRA) qu’il a récemment créée, et dont la vice-présidence est assurée par une certaine Robin Greenwald, avocate chez Weitz & Luxenberg, l’un des cabinets d’avocats engagés dans les procès contre Monsanto. « Robin a récemment été l’avocate principale dans le très médiatisé procès Bayer-Monsanto, qui a permis d’obtenir 10  milliards de dollars de compensation pour les dizaines de milliers de victimes du Roundup souffrant de lymphome non hodgkinien », se glorifie le site de HHRA. Or, à la barre, Benbrook a reconnu avoir été payé 326 324 dollars par la HHRA pendant deux ans tandis que sa fille, qui travaille aussi pour cette association, touchait 200 000 dollars.

À aucun moment, Sawyer n’a désavoué cette structure peu scrupuleuse dont il a été pendant plusieurs années le conseiller éditorial pour le compte de sa revue The Forensic Examiner

Ces contre-interrogatoires ont ainsi contribué à mettre en lumière le juteux business de ces « experts », qui collaborent régulièrement avec des grands cabinets d’avocats spécialisés dans les affaires ciblant des entreprises. Ils révèlent également que l’affaire du glyphosate est avant tout une affaire de gros sous !

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