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Emma Haziza, experte en eau… et en agribashing

À la fois chroniqueuse sur Franceinfo, conseillère pour le ministère de la Transformation et de la Fonction publiques et à la tête d’un réseaux d’entreprises, Emma Haziza mélange habilement les genres

En quelques années à peine, Emma Haziza s’est hissée au firmament des coqueluches écologistes des médias. Pas une canicule ni une inondation où on ne la retrouve, désormais, sur les plateaux de télévision, présentée comme « hydrologue et experte dans le développement de stratégies pour la résilience des territoires face aux extrêmes climatiques ».

En septembre 2022, elle a également décroché sur Franceinfo une chronique hebdomadaire, baptisée « Un degré de conscience ». Et un mois plus tard, l’incontournable spécialiste de la ressource en eau a été nommée dans le groupe d’appui et d’expertise scientifique lancé par Stanislas Guerini, le ministre de la Transformation et de la Fonction publiques, destiné « à garantir la qualité du contenu de la formation à la transition écologique » de l’ensemble des 5,6 millions d’agents de la fonction publique jusqu’à la fin du quinquennat.

Championne en poncifs écologistes

Sa participation à ce plan de formation ne poserait aucun problème, si on ne l’entendait pas régulièrement proférer les habituels poncifs écologistes de l’agribashing. Ainsi, selon Emma Haziza, « on ne mange que de la merde » et les agriculteurs français seraient « les champions du monde en matière de pesticides », tandis que nos sols seraient « quasiment morts partout ». « On a des couches de pesticides tellement importantes qu’à un moment donné, on n’a plus de matière organique dans nos sols », a-t-elle encore déclaré lors de l’émission « Thinkerview », en mai 2022.

D’où son injonction sans cesse martelée : « Demain, il faut arrêter les pesticides. » De même, elle continue à relayer l’infox, depuis longtemps réfutée, qui assure qu’« il faut 15 000 litres d’eau pour produire un kilo de viande bovine ». Se vantant de « manger bio depuis trente-cinq ans et de ne pas manger de viande », Emma Haziza reprend les critiques de la nébuleuse décroissante contre le « modèle productiviste », considérant que « l’agriculture intensive » constitue l’un des problèmes contemporains majeurs. Dans un entretien accordé au site Blast, elle n’hésite pas à affirmer qu’il faut mettre un terme à la culture du maïs étant donné que, « sur les 70% de terres irriguées qui sont utilisées principalement pour le bétail aujourd’hui en France, il y a 40 % de nos terres agricoles qui ne sont dédiées qu’au maïs ».

La participation d’Emma Haziza à ce plan de formation ne poserait aucun problème, si on ne l’entendait pas régulièrement proférer les habituels poncifs écologistes de l’agribashing 

Idem pour la viande : « Il faut sortir de la viande. On n’a pas le choix. Si demain la Chine se met à manger de la viande, nous n’aurons pas suffisamment de terres arables, ne serait-ce que pour poser le bétail. En Europe, 70 % des terres sont occupées par le bétail », a-t-elle déclaré au site d’information paneuropéen Euractiv. Et, comme elle l’a confié à l’émission « Thinkerview », elle est convaincue qu’il faudra imposer ces contraintes par des mesures coercitives, au motif que, de toute façon, on « n’aura pas le choix ».

Enfin, et c’est sans doute le point le plus troublant, elle va jusqu’à flirter avec le complotisme, en reprenant l’idée que la diminution de l’usage des pesticides serait freiné en raison de la présence d’une « force obscure qui vient et qui bloque l’ensemble de ces projets »…

À la limite du « délire complotiste »

La radicalité de ses propos ne fait toutefois pas l’unanimité, y compris auprès des sympathisants de la cause écologiste, qui ont épinglé ceux qu’ils jugeaient dépourvus de tout sérieux. Ainsi, le site Arrêt sur images est revenu sur sa déclaration – à l’émission « Thinkerview » – concernant la vapeur d’eau, qui serait « l’un des principaux responsables du réchauffement climatique ». « J’ai pas dit qu’il fallait pas décarboner, mais je pose la question, le CO2, est-ce que c’est pas l’arbre qui cache la forêt ? », s’était-elle alors interrogée. Des propos dénoncés en premier lieu par le climatologue François-Marie Bréon, président de l’Association française pour l’information scientifique, puis par François Gemenne, chercheur sur le climat et les migrations et président du conseil scientifique de la Fondation pour la nature et l’homme, qui assure en être « tombé de sa chaise ». « On frise le délire complotiste », a conclu ce dernier.

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En dépit de sa formation scientifique, Emma Haziza s’égare en effet assez régulièrement. Selon elle, Marie Curie aurait « inventé la radioactivité » (sic), tandis que « l’agriculture française nourrit 2 % des Français » (resic). Mais le plus étonnant pour une experte en eau reste sans conteste son affirmation sur Twitter que « les humains ont réussi à prélever suffisamment d’eau souterraine pour modifier l’inclinaison de la Terre ». Et de conclure : « Continuons la fast-fashion, l’agriculture intensive irriguée et la production mondiale de nos produits superflus en pillant les eaux souterraines et la Terre finira par arrêter de tourner.»

Arrêt sur images souligne également que « l’hydrologue n’est pas, au sens propre, une chercheuse », avant de préciser : « Même si elle se présente sur son compte Twitter comme “researcher in climate change”, elle n’a jamais, après sa thèse, produit aucune publication soumise au jugement de ses pairs. » Des propos que récuse Emma Haziza, estimant que « ce n’est pas parce qu’on ne multiplie pas les publications scientifiques que l’on n’est pas scientifique ». « J’ai supervisé des thèses, embauché des chercheurs, je suis intervenue dans des colloques, j’essaie de faire avancer la connaissance en publiant des rapports de recherche », souligne-t-elle.

Un réseau d’entreprises

C’est en tout cas grâce à ses compétences scientifiques qu’elle a constitué, dès 2010, un réseau d’entreprises à but lucratif, autour d’une société de conseil et de formation pour les collectivités locales confrontées aux risques climatiques et hydrologiques. Baptisé « Mayane », son groupe se décline en diverses entreprises : Mayane Groupe, Mayane Labs, Mayane Eau et Sociétés, Mayane Crea&Com, Mayane Eco&Gouv.

Par ailleurs, afin de pouvoir organiser des conférences, elle a cofondé en décembre 2019, avec John Hababou, ancien directeur général de Mayane, l’Agence H2E, une société qui propose des conférenciers membres d’« un réseau d’experts scientifiques issus du monde de la recherche et une expertise pointue sur des sujets environnementaux-clés », et elle a réitéré sa démarche en juin 2023 en créant la société Nahara, dont l’objet est également l’organisation de conférences. Tout cela forme un petit réseau bien prospère, qui compte déjà plus de 35 salariés pour l’entreprise Mayane, et 8 autres impliqués dans l’association loi 1901 Mayane Éducation.

Si cette double casquette arborée par Emma Aziza – à la fois « experte » et consultante rémunérée – ne semble poser aucun problème aux médias qui l’invitent régulièrement, il en va tout autrement pour François Gemenne. Selon le coauteur du sixième rapport du Giec, en effet, experts et consultants rémunérés ne sont pas à mettre sur le même plan : « les premiers sont au service du public, les seconds au service d’intérêts privés. Ce n’est pas déshonorant, mais c’est fondamental. » Il n’a pas tort ! Participer à éclairer le débat public n’a en effet pas la même finalité que de développer un business de conférences, formation, coaching et conseil dans le domaine de l’environnement…

Arrêt sur images souligne également que « l’hydrologue n’est pas, au sens propre, une chercheuse »

Mais plus encore, c’est sa participation au groupe d’appui et d’expertise scientifique lancé par Stanislas Guerini qui provoque un réel questionnement. D’autant que, sur le sujet de l’eau, qui est censé relever de son domaine d’expertise, les prises de position d’Emma Haziza sont plus proches de l’idéologie que de la science. Ainsi, s’agissant des retenues d’eau, elle estime que « c’est la pire des solutions », et assure que ce dispositif met les nappes phréatiques en danger : « Nous sommes en train d’extraire plus d’eau dans les nappes que leur capacité de recharge ». Des affirmations lourdes de conséquence et qui mériteraient d’être étayées par des données vérifiées…

Délivrés en février 2023 dans le cadre de la formation des agents publics à une cinquantaine de membres des directions centrales, soit quelques semaines avant la mobilisation du 25 mars à Sainte-Soline, ces messages « antibassines » sont-ils vraiment de nature à soutenir la création de retenues d’eau, que souhaite pourtant le gouvernement ? Et est-ce également la meilleure manière de « sortir des affrontements manichéens », comme elle l’a encore soutenu dans les colonnes du Monde ? Rien n’est moins certain…

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