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Une France sans agriculteurs ?

Dans leur dernier ouvrage, les sociologues François Purseigle et Bertrand Hervieu brossent un portrait d’une France agricole, qui selon eux, vit ses dernières heures, pour laisser sa place à une autre agriculture composée d’une multitude de modèles

Dans la réédition de leur dernier ouvrage intitulé, Une agriculture sans agriculteurs (Presses de Sciences Po, mars 2023), les auteurs François Purseigle et Bertrand Hervieu dressent le constat d’une révolution agricole « indicible », clin d’œil à l’expression de « révolution silencieuse », utilisée par le dirigeant syndical Michel Debatisse dans les années 1960.

La disparition du modèle français

Indicible, car trop « difficile à admettre », comme en témoignent « les positionnements et les hésitations non seulement du syndicalisme, de la classe politique, des opinions publiques, mais aussi des chercheurs face à ces bouleversements ». 

Et pourtant, les évidences s’imposent. Ainsi, le nombre d’exploitations agricoles est passé de 1 587 600 en 1970 à 389 000 en 2020. Entre 2000 et 2016, près de la moitié des exploitations laitières bovines ont disparu, et, selon les pronostics de l’Institut de l’élevage, le nombre de chefs d’exploitation dans les fermes laitières devrait avoisiner les 50 000 en 2030, contre 250 000 à la fin des années 1980. Et ce n’est pas tout : près des deux tiers des exploitants de 55 ans ou plus déclarent ne pas avoir identifié de repreneur, et seulement 20 % des exploitations ont une chance d’être reprises par un membre de la famille des exploitants

Pour les auteurs, le constat est donc sans appel : « La population agricole – telle qu’elle est historiquement pensée et représentée professionnellement et politiquement – est en train de disparaître. […] Il nous faut saisir le tournant radical qu’induit l’effacement, désormais acté, de la figure de l’agriculteur exploitant, identifiable à une pratique et à un statut professionnels. »

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Une loi d’orientation sans objectifs

En clair, les auteurs observent non pas la disparition de l’activité agricole en elle-même, mais celle de son incarnation par la figure du couple exploitant ses terres dans une forme d’osmose totale entre vie au travail et vie familiale. C’est cette France des petites fermes familiales, généralisées par la Troisième puis la Quatrième République, et qui ont parfaitement survécu au projet de modernisation de la Cinquième, qui se trouve fragilisée, voire même menacée dans son existence.

En clair, les auteurs observent non pas la disparition de l’activité agricole en elle-même, mais celle de son incarnation par la figure du couple exploitant ses terres dans une forme d’osmose totale entre vie au travail et vie familiale.

Attention, cette fragilité de l’agriculture familiale, petite comme moyenne, que constatent les auteurs, ne signifie pas pour autant la fin de l’agriculture française, à condition qu’on arrive « à sortir du schéma classique de l’installation familiale » pour « réfléchir en termes de créations d’activités et d’outils économiques ».

La réussite de cette indispensable transition de modèle, dont les auteurs dessinent déjà quelques contours, reste possible si l’ensemble des acteurs agricoles, y compris les coopératives, ne ratent pas ce tournant décisif. C’est-à-dire s’ils surmontent les craintes que soulève l’éventualité que certains agriculteurs, véritables chefs d’entreprise tels qu’on les conçoit aujourd’hui, puissent perdre la maîtrise de l’activité agricole et du capital foncier. Un phénomène déjà bien engagé en Allemagne, dans le sud de l’Espagne, au Danemark ou encore au Royaume-Uni.

« Depuis le début du XXIe siècle, nous assistons à une recomposition fondamentale des agricultures européennes, sous le triple effet de la décollectivisation des agricultures de l’Est, de la crise des agricultures familiales à l’Ouest et de l’émergence de nouvelles formes d’organisation et de productions auxquelles on n’aurait pas songé quelques années auparavant », insistent les auteurs, qui regrettent qu’« en dépit de ces constats, tous les partis politiques français continuent de célébrer l’exploitation familiale individuelle » et « se gardent bien, à quelques exceptions près, de braquer le projecteur sur l’existence de nouvelles formes d’exploitations agricoles qui ne relèvent pas de ce modèle historique ».

Un ouvrage dont, à l’heure des discussions sur la prochaine loi d’orientation agricole, on ne peut que conseiller la lecture, et tout particulièrement à Marc Fesneau, ministre de l’Agriculture.

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