Trash investigation sur les pesticides

à la une 18 | 02 | 2016

Trash investigation sur les pesticides

Isoler les six poids lourds de l’agrochimie (Bayer, Syngenta, Dow, BASF, DuPont et Monsanto) du reste du monde agricole pour les accuser d’être responsables de terribles maladies touchant les enfants : tel était l’objectif de Martin Boudot, l’auteur du reportage choc sur les pesticides diffusé le 2 février dernier sur France 2 à une heure de grande écoute – et accessoirement, celui d’Élise Lucet, sa présentatrice.

LES BOBARDS D’ELISE LUCET

Sur les réseaux sociaux, les réactions au reportage de Cash Investigation ne se sont pas fait attendre. Ici et là, les commentaires ont souligné quelques-unes des bêtises proférées dans l’émission. Ainsi, comme le note le site ForumPhyto, « Élise Lucet a répété plusieurs fois que « 97% des aliments [contiendraient] des résidus de pesticides » – une phrase tirée du site de l’EFSA. Sauf que si la journaliste avait lu la phrase en entier, elle aurait découvert que 55 % des échantillons sont « sans aucune trace détectable de ces produits chimiques  ». En effet, le chiffre de 97% fait référence aux échantillons « qui se situent dans les limites légales autorisées », et non pas à ceux qui contiennent des pesticides. Madame Lucet a donc tout simplement raconté un bobard.

Quant à Martin Boudot – qui a travaillé « entre 10 et 12 mois pour cette enquête, tout seul du début jusqu’à la fin » –, il ne maîtrise pas davantage le sujet. Interrogé sur les 3 % restants, il a répondu qu’ils correspondaient « au bio ou aux aliments à très faible teneur en pesticides ». Or, toujours dans le même rapport, on peut lire que 15,7% des échantillons (717 sur 4620) issus de l’agriculture biologique contiennent des résidus de pesticides...

Selon ses propres dires, François Veillerette aurait largement collaboré à l’élaboration du reportage. Il est vrai que très tôt, le patron de Générations Futures a saisi l’importance de lier son combat contre les pesticides aux questions sanitaires en général, et à celles touchant les enfants et les femmes enceintes en particulier.

Associer pesticides et santé des plus vulnérables a donc été la stratégie adoptée par Premières Lignes, l’employeur de Martin Boudot. Cette agence de production est spécialisée dans les documentaires trash. Certains, axés sur l’agriculture et commis par son fondateur, Paul Moreira, ont déjà fait l’objet de décryptages dans A&E. Avec Premières Lignes, on est incontestablement dans le business politico-sensation- nel, avec son saupoudrage de semi-vérités, d’omissions volontaires et de partis pris idéologiques. « Ukraine : les masques de la révolution », le dernier opus de l’agence diffusé le 1er février sur Canal+, a ainsi soulevé une vive polémique. Le journaliste au Monde Benoît Vitkine a accusé Paul Moreira de « chausser des lunettes déformantes » et d’« éluder toute analyse nuancée », estimant que « le rôle de chevalier blanc qu’[il] s’arroge, en prétendant dévoiler des vérités passées sous silence, ne tient pas  ». « L’expérimenté documentariste s’est attaqué à un sujet réel. Il a choi- si de “regarder par lui-même“, nous dit-il. Mais n’a vu que ce qu’il voulait voir », analyse Benoît Vitkine.

Même maison, mêmes méthodes

Dans le reportage «  Produits chimiques, nos enfants en danger », Martin Boudot suit tout naturellement la route tracée par son employeur. Comme Paul Moreira, il n’a « vu que ce qu’il voulait voir ». Sauf qu’il livre une histoire tellement rocambolesque qu’elle se désintègre au premier décryptage sérieux.

Le journaliste a choisi de se focaliser sur l’atrazine, un herbicide utilisé dans le monde depuis plus de cinquante ans. Il aurait pu écrire le même scénario avec un autre produit aussi ancien. Mais son choix n’est pas anodin. En France, cette molécule chimique a été commercialisée entre 1962 et 2002, date de son interdiction par l’Union européenne. Celle-ci a été décidée non en raison de sa toxicité, mais au motif que « les données disponibles en matière de contrôle [étaient] insuffisantes pour démontrer que sur de grandes superficies, les concentrations de la substance active et de ses produits de décomposition ne seront pas su- périeures à 0,1 μg/l dans les eaux souterraines ». Rappelons que cette norme de 0,1 μg/l est 20 fois plus sévère que le taux fixé par l’Organisation mondiale de la santé (2 μg/l).

Comme le note un rapport de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et techniques déposé le 18 mars 2003 au Sénat, « il est clair que la décision [d’interdire l’atrazine] est avant tout politique ». Le texte ajoute que « le fondement scientifique est ténu, dans la mesure où l’atrazine n’a que très peu d’impact avéré sur la santé et que les normes internationales n’imposaient nullement l’interdiction ». Un constat confirmé par toutes les agences sanitaires du monde, y compris l’Agence américaine pour la protection de l’environnement (EPA), qui a conclu, après une nouvelle évaluation réalisée en 2011, que « l’atrazine n’a pas d’impact sur la santé ou la reproduction ».

Il aurait donc été pertinent d’interroger l’un des experts de l’EPA afin qu’il explique ces récentes conclusions. Malheureusement, rien de tel dans le reportage de Martin Bourdot. En revanche, le journaliste n’a pas hésité à se rendre au fin fond des États-Unis pour recueillir le témoignage d’un militant anti-atrazine avéré, Tyrone Hayes. Ce « dandy des grenouilles », sorte de Gilles-Éric Séralini de l’atrazine aux études contestées, est en conflit ouvert avec Syngenta, le fabricant de la molécule. Rien de tel pour présenter aux téléspectateurs une histoire bien croustillante ! La fable de cette « star des anti-pesticides » –au demeurant pas très convaincante – a déjà fait le tour du monde, sans que personne ne la prenne très au sérieux. Sauf, bien entendu, l’enquêteur Boudot.

À en croire le monde imaginaire de ce dernier, les contre-pouvoirs démocratiques (médias, chercheurs indépendants, associations de défense de l’environnement et des consommateurs) seraient muselés, voire menacés physiquement au pays de l’Oncle Sam, où régnerait une chape de plomb sur l’information. À tel point que Syngenta, présenté comme « une multinationale ultra-puissante », aurait réussi à faire plier l’agence américaine de l’environnement, pour pouvoir continuer à vendre son produit dont les effets sur les enfants sont catastrophiques. Peut-on raisonnablement croire à de telles fariboles ?

D’autant plus que, curieusement, cette même multinationale suisse ne serait pas assez puissante pour imposer ses diktats à l’Union européenne, et encore moins à la France ! Ce qui n’empêche pas l’auteur du reportage de « révéler » que la filière française de Syngenta organise des dîners discrets avec des parlementaires dans des lieux tellement secrets... qu’Élise Lucet s’y est invitée sans prévenir ! Encore un scoop à ne pas rater : la firme suisse fait du lobbying. Bigre, mais que fait donc la République...

Pour le reste du reportage, rien de vraiment neuf : on filme, on commente, on coupe où cela arrange, et on déroule un script à charge après avoir judicieusement choisi la proie à abattre. Le taureau n’a ni le choix du lieu, ni celui des armes : il est mort avant même que le spectacle ne commence ! De quoi continuer à alimenter le « tous pourris » si cher au Front National.

Et demain, un autre sujet anxiogène et vendeur sera traité par Premières Lignes...

décryptage France 2 médias pesticides