Couacs entre le WWF et les écologistes

à la une 25 | 01 | 2010

Couacs entre le WWF et les écologistes

Rien ne va plus entre le World Wildlife Fund (WWF) et de nombreuses
associations écologistes. Accusé de « jouer un rôle clé en
permettant aux plus grandes sociétés de l’agrobusiness de se donner un semblant de responsabilité sociale et environnementale [1] »
, le WWF a
même fait l’objet d’une manifestation le 19 mai 2009 devant son siège néerlandais, où une poignée de militants
radicaux ont affiché « le dompteur Monsanto » faisant danser le panda
du WWF.

À l’origine de la discorde : la participation du WWF aux négociations
avec les géants de l’agrobusiness pour proposer des critères
permettant la certification de cultures de soja « durables ». Baptisée Table
ronde pour le soja responsable (ou GM Soy RTRS), cette initiative a pour
objectif de « faire obstacle à l’avancée inexorable du soja et de l’élevage
à l’intérieur des habitats naturels [2] »
, s’explique Serge Orru, directeur du WWF-France. Quitte à accepter l’usage du semis direct ou du soja génétiquement modifié ! Un prix inacceptable pour les associations écologistes
radicales comme Les Amis de la Terre, ou pour la revue de feu Teddy
Goldsmith, The Ecologist, qui considèrent cette opération comme une
simple tentative de « greenwashing » permettant aux tenants de l’agriculture intensive de tirer profit du vaste marché des crédits carbone dans le
cadre des Mécanismes de développement propre [3] . « Comment le soja OGM peut-il être durable ou soutenable ou équitable dans un modèle de monoculture ? », s’insurge Sylvie Bornet , productrice de plantes médicinales au Cabaret des Oiseaux et signataire d’une pétition contre le WWF. Même critique de la part de Fabrice Nicolino, auteur prolifique de libelles à charge contre l’agriculture
moderne. Dans un billet mis en ligne sur son blog le 30 janvier 2008, intitulé Mais où vont le WWF ? [sic ], le militant écologiste s’étonnait déjà de « l’orientation scandaleuse adoptée par la haute hiérarchie mondiale de l’association », qui réclamait à Bruxelles « exactement ce que souhaite la partie la plus intelligente de l’industrie des biocarburants : une
certification dite environnementale, qui serait sanctifiée par le WWF »
. Car non seulement le soja est concerné, mais aussi l’huile de palme, a en effet découvert le militant. « J’extrais du site Internet du WWF en Inde un extrait
saisissant qui mange le morceau sans détour »
, écrit-il après s’être soudainement aperçu que le WWF « travaillait avec l’industrie pour développer des pratiques et des politiques d’achat d’huile de palme soutenable afin de contribuer à combattre la perte globale de forêt tropicale et garantir
la subsistance des peuples locaux »
. « C’est donc bien un fait : s’appuyant sur la faribole de la RTSPO (Roundtable on Sustainable Palm Oil, ou Tour de
table sur l’huile de palme soutenable), le WWF vend son âme »
, s’indigne le
journaliste, qui avait pourtant bénéficié du soutien de son ami Serge Orru
lors de la sortie de son pamphlet... contre les biocarburants !

Le WWF et les biotechnologies blanches

Fabrice Nicolino risque d’essuyer une nouvelle déconvenue avec la publication du rapport du WWF International sur le rôle potentiel de l’industrie des biotechnologies. Intitulé Biotechnologies industrielles, plus que du combustible vert dans une économie sale ?, ce document n’hésite pas à explorer l’ensemble des potentialités qu’offre l’industrie des biotechnologies.
Ce thème a d’ailleurs été développé par John Kornerup Bang, responsable du Programme Global du WWF – et auteur de ce rapport –, au cours d’un exposé très remarqué prononcé lors du second Forum européen sur les biotechnologies industrielles (organisé par l’association EuropaBio du 20 au 22 octobre 2009 à Lisbonne). À cette occasion, M. Kornerup Bang a apporté son franc soutien aux grands noms de l’industrie des biotechnologies. Car le responsable danois du WWF en est convaincu : diminuer considérablement
les émissions de gaz à effet de serre sans l’aide des biotechnologies ne sera pas possible. « Nous ne pouvons nous satisfaire de solutions qui apportent un diminution croissante de l’empreinte en carbone de notre
système économique. Cela ne suffit pas. Le véritable défi qui est devant nous consiste à transformer radicalement notre modèle économique basé sur la chimie issue du pétrole en une industrie de la chimie verte capable de fournir les biens et services pour une population estimée d’ici 2050 à 9 milliards d’individus. Or, une telle orientation exige l’usage des biotechnologies
industrielles »
, a-t-il déclaré à A&E. Persuadé que « la croissance en biens de consommation et en énergie est une nécessité morale,
car à peine 20 % de la population disposent aujourd’hui d’un niveau de vie acceptable, ce qui est humainement intolérable »
, John Kornerup Bang souhaite conjuguer diminution de CO2 et croissance économique. Interrogé au sujet des programmes de réduction de la population, il a écarté tout discours malthusien : « Même en prenant en compte les plus sévères
programmes de réduction de natalité, qui pourraient entraîner une diminution
de la population mondiale d’un demi-milliard, cela ne changerait pas fondamentalement la donne. Il s’agit de toute façon de la partie la plus pauvre de la population, donc la moins émettrice de CO2
 ». Le responsable du WWF plaide donc pour une collaboration étroite avec tous les
industriels motivés par la construction « des infrastructures du XXIe siècle », même si celles-ci doivent être réaliséespar Syngenta, Cargill ou DuPont...

Une meilleure efficacité énergétique

« La plupart des gens ne savent pas que déjà aujourd’hui, les applications industrielles des biotechnologies sont utilisées dans de nombreux domaines quotidiens. C’est le cas des enzymes qui permettent de réduire le temps nécessaire pour faire lever le pain, d’augmenter les rendements dans certains processus agricoles ou d’économiser de l’énergie dans l’industrie des détergents et la fabrication du textile », a expliqué John Kornerup Bang à Lisbonne. « Or, si toutes ces applications existantes étaient utilisées dans l’industrie de l’alimentation, nous économiserions
entre 114 et 166 millions de tonnes d’émissions de gaz à effet de serre chaque année »
, poursuit-il. Des propos que ne contestera pas Steen Riisgaard, le patron danois de la société Novozymes, leader mondial de la production d’enzymes. « Notre produit Ondeapro est sans aucun doute l’exemple actuel le plus frappant permettant d’illustrer comment on peut économiser du CO2 grâce aux enzymes. Ondeapro rend désormais possible l’usage exclusif d’orge
non maltée pour la fabrication de bières d’une qualité semblable aux
bières trditionnelles »
, explique Emmanuel Petiot, directeur du site français de Novozymes, qui rappelle que le maltage représente une étape
exigeant une consommation considérable d’énergie, puisqu’il requiert une augmentation progressive de la température de 50 à 85 ° C pour certains malts standard (Pilsen), et jusqu’à 110 ° C pour des malts plus spécifiques.
« En outre, en s’accommodant d’orge non-maltée produite localement, ce mode de fabrication renforce le tissu industriel et agricole local, car il n’a pas besoin d’importation de malt », insiste M. Petiot. Des enzymes permettant une meilleure digestibilité des aliments destinés à l’industrie de la volaille ou du porc, aux enzymes assurant une plus longue conservation du pain, les exemples d’utilisation pertinents ne manquent pas.

L’efficacité énergétique

Le premier avantage des biotechnologies industrielles – qualifiées de
« blanches », pour les différencier des biotechnologies « rouges » à usage médical et des biotechnologies « vertes » à usage agricole – réside
incontestablement dans leur haut potentiel d’efficacité énergétique. « L’efficacité énergétique dans l’industrie alimentaire et dans d’autres industries utilisant des produits agricoles comme matière première (comme la pâte à papier, le cuir ou la production textile) permet de générer les mêmes bénéfices avec des surfaces de cultures plus faibles. Des surfaces agricoles supplémentaires deviennent ainsi disponibles pour d’autres applications permettant des réductions d’émission de gaz à effet de serre à partir de biomasse », conclut d’ailleurs le rapport du WWF [4] . Améliorer l’efficacité énergétique dans les processus industriels représente donc la première étape de cette révolution verte souhaitée par le WWF.

Les biocarburants de première génération

Loin de toute rigidité idéologique, le WWF n’écarte pas l’usage des biocarburants de première génération. « Le biocarburant automobile peut économiser de grandes quantités de CO2, mais il encourage un système de transport à haute consommation de carbone et renforce encore la dépendance culturelle, institutionnelle et sociale à de tels systèmes. Ces réductions de CO2 sont précieuses et nécessaires dans le court terme, mais risquent de nous contraindre à de futures émissions si nous ne continuons pas la transformation plus profonde de l’infrastructure économique »,
indique toutefois le rapport, qui ajoute : « La production de biocarburant va
aussi entraîner dans le futur certains mécanismes à très faible empreinte
carbone au fur et à mesure que le savoir-faire et les ressources concernant
le bioéthanol auront établi les bases du développement de la technologie du bioraffinage, et auront créé les fondements technologiques pour remplacer
les produits dérivés du pétrole par des produits dérivés de la biomasse »
.
C’est donc avec un réalisme digne d’entrepreneurs que le WWF International
apporte son soutien à la mise en place des filières biocarburants. Avec,
certes, un bémol : ce soutien ne vaut que « dans la mesure où ces filières
sont le passage obligé d’une économie basée sur la pétrochimie à une
économie permettant l’usage massif de la biomasse »
. « L’utilisation de la
biotechnologie pour la production de biomatériaux peut conduire à la mise
en place d’un nombre significatif de bioraffineries capables de produire
un large éventail de produits finis »
, indique le rapport du WWF. Aujourd’hui
déjà, de nombreux polymères issus de la biochimie sont utilisés dans des produits de tous les jours. C’est le cas du Sorona de DuPont, que l’on retrouve dans les maillots de bain et les moquettes en raison de sa qualité
de coloration supérieure aux polymères classiques, ou du PLA (poly-lactique
acid), produit notamment par NatureWorks et Novamont, utilisé dans les secteurs de l’emballage (fruits et légumes, produits non périssables) et de l’automobile (revêtements intérieurs). S’il est difficile d’imaginer la gamme entière des produits qui seront issus à l’avenir de la chimie verte, on peut déjà mentionner le projet de Goodyear, qui consiste à remplacer partiellement le caoutchouc naturel des pneus par de l’isoprène obtenu par fermentation à partir de sucre. Une idée encore inconcevable il y a deux ans !

Assez de terres

Qu’en est-il de la disponibilité des terres cultivables nécessaires aux usages industriels et alimentaires ? La réponse du WWF se veut rassurante : « L’impact total des diverses applications industrielles des biotechnologies sur l’utilisation des terres, analysé dans ce rapport, varie entre 43 et 227 millions d’hectares ». Dans le meilleur scénario retenu par l’étude, ces applications nécessiteraient environ 195 millions d’hectares. Or, selon un récent rapport de la FAO, « après avoir exclu les fojavascript:barre_raccourci(’’,’’,document.formulaire.texte)rêts, les zones protégées et les terres nécessaires pour satisfaire la demande accrue en cultures vivrières et en bétail, on estime que la superficie des terres potentiellement disponibles pour l’augmentation de la production
des cultures (Fischer, 2008) se situe entre 250 et 800 millions d’hectares […] »
.

« L’aspect fondamentalement nouveau de ce rapport consiste dans le fait que pour la première fois, la question cruciale du rôle des biotechnologies est incluse dans une stratégie permettant de faire face au défi que représente le changement climatique », souligne John Kornerup Bang. Le responsable du WWF compte bien profiter du sommet de Copenhaguesur le climat, en décembre prochain, pour donner plus de visibilité à son rapport. Nul doute que l’association à l’effigie du panda devra surmonter quelques obstacles. Comme le note Fabrice Nicolino, si le WWF « avance à pas comptés, se camouflant autant qu’il est possible […], il affronte à Bruxelles une opposition encore
discrète, mais résolue, surtout de la part des Amis de la Terre Mais [5] »
. Toutefois, il reste difficile pour la plupart des associations environnementalistes de s’en prendre directement
au WWF, dont le président actuel, Claude Dumont (élu le 19 mars 2008
en remplacement de Daniel Richard), est également responsable de la
Société de promotion et d’animation de la Seine (SPAS), qui organise... le Salon Marjolaine, grand rendez-vous parisien auquel participent l’essentiel des adeptes de l’écologie !

[1Citation tirée de l’article Scandale : le soja GM détruit l’Amérique du Sud et cherche à encaisser
des « Crédits Carbone ! », rédigé en octobre 2009 par l’écologiste argentine Javiera Rulli, et traduit et diffusé par les Amis de la Terre.

[2Courrier de Serge Orru en réponse à la pétition contre le WWF.

[3Ces mécanismes permettent aux entreprises des pays du Nord investissant dans un projet de réduction des émissions de gaz à effet de serre dans un pays en développement d’acquérir un volume équivalent d’Unités de réductions d’émissions certifiées (UREC), qui peuvent ensuite être valorisées sur le
marché du carbone.

[4Industrial Biotechnology, more than green fuel in a dirty economy ?, WWF, septembre 2009.

[5où vont le WWF ?, Fabrice Nicolino, janvier 2008

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