Le coût imaginaire de la pollution agricole des eaux

à la une 15 | 11 | 2011

Le coût imaginaire de la pollution agricole des eaux

Certains documents émanant des services du ministère de l’Écologie et du Développement durable sont plutôt surprenants. C’est le cas du texte rédigé par Olivier Bommelaer et Jérémy Devaux, censé calculer les coûts des principales pollutions agri- coles de l’eau [1]. « L’objectif de cette diffusion est de stimuler le débat et d’appeler des commentaires et des critiques », écrivent les auteurs, qui précisent que leur texte n’engage pas « les institutions auxquelles ils appartiennent ». Ce qui n’a pas empêché le WWF d’attribuer le document au « ministère de l’Écologie, [qui] vient de chiffrer dans un rapport le coût des pollutions agricoles [2] ». Estimés à 1,5 milliard d’euros par an pour les ménages et à 54 milliards d’euros pour le traitement annuel des excédents d’agriculture et d’élevage, ces coûts ne sont en réalité rien d’autre qu’une vue de l’esprit, obtenue sans méthode ni rigueur par deux fonction- naires dont le salaire, bien réel lui, est payé avec l’argent du contribuable.

Des chiffres obsolètes

Afin de calculer le montant d’une « élimination complète de la pollution azotée d’origine agricole », Olivier Bommelaer et Jérémy Devaux se sont basés sur le chiffre de 715 000 tonnes, qui correspondrait au total résiduel des contaminations azotées. Une simple multiplication de ce tonnage par le prix des traitements leur permet d’obtenir un coût annuel de traitement « compris entre 50 et 76 milliards d’euros ». Élémentaire. Sauf que ce chiffre de 715 000 tonnes n’a rien à voir avec la réalité ! Il provient d’un document du ministère de l’Agriculture datant de.... 2003. Bien entendu, il existe des données plus récentes, et donc plus conformes à la réalité actuelle. Ainsi, les chiffres 2009-2010 [3]indiquent un total résiduel de 520000 tonnes, et non de 715000 tonnes. Ces données sont publiques et disponibles sur Internet.

Le choix de chiffres obsolètes n’est pas fortuit. D’une part, il permet de majorer la facture du traitement des nitrates de 30%. D’autre part, il passe sous silence les efforts réalisés depuis dix ans par la profession agricole pour maîtriser les pollutions agricoles. En revanche, MM.Bommelaer et Devaux n’hésitent pas à citer en exemple le cas du Danemark, qui serait parvenu, « en responsabilisant ses agriculteurs sur des actions préventives, à réduire de 30 % leurs consommations d’azote au bénéfice de la qualité de l’eau ». La rigueur intellectuelle aurait au minimum voulu que les auteurs apportent une petite précision : cette réduction de 30 % a permis au Danemark de retrouver des taux d’épandage d’engrais minéraux conformes à ceux pratiqués... en France ! Soit 74 kg par hectare de surface agricole pour les deux pays.

Des chiffres faux

Mais là n’est pas le plus grave. En effet, le chiffre de 715 000 tonnes est non seulement obsolète, mais faux ! Car les auteurs confondent volontairement le
total résiduel de l’azote avec la quantité de nitrates retrouvée dans les milieux aquatiques.
Le total résiduel (également appelé « solde du bilan azoté ») est calculé à partir de la différence entre les apports aux parcelles de toutes les sources confondues d’azote et ce qui est exporté par les cultures et les prairies. Nos deux auteurs font mine d’ignorer que ce solde ne finit pas dans les eaux. Quid des pertes gazeuses ? Quid de la dénitrification s’opérant entre la parcelle et le milieu aquatique ? En général, les pertes gazeuses sont évaluées à 20% du total, et la dénitrification, à quelques pourcents supplémentaires. Le chiffre à prendre en compte serait donc plus proche de 300000 tonnes que les 715000 tonnes retenues par nos deux fonc- tionnaires, dont les connaissances en agronomie élémentaire semblent plus que limitées... À moins que leur « ignorance » n’ait, là aussi, l’objectif non avoué de majorer les quantités de nitrates à traiter afin d’alourdir la facture ?

Des chiffres inutiles

Enfin, quelle est l’utilité d’exiger l’élimination complète d’un élément nutritif naturel ? Jusqu’à preuve du contraire, les taux de nitrates retrouvés dans les eaux–même à des concentrations de 50mg/l– ne représentent pas de danger sanitaire particulier. Sans quoi il faudrait immédiatement interdire les épinards et les carottes, qui en contiennent jusqu’à 3000mg/ kg, soit 60 fois la norme légale pour l’eau ! Pour preuve, il y a bien longtemps que les méthémoglobinémies (le fameux « syndrome du bébé bleu ») ont disparu du territoire français...

Qu’il faille mieux raisonner les apports en azote est une évidence. En agriculture biologique comme en agriculture conventionnelle. Mais pourquoi viser une élimination complète, comme si l’azote n’était qu’un poison ? Cela n’a aucun sens. En outre, il ne viendrait à l’idée d’aucun économiste sérieux d’afficher un calcul de coût sans inscrire en regard les bénéfices engendrés par ces dépenses. Or, rien de tel ne figure dans le document.

Des calculs de circonstances

Le cas d’Olivier Bommelaer et Jérémy Devaux s’aggrave encore lorsqu’on décortique la méthodologie qu’ils ont utilisée pour établir les « dépenses additionnelles des ménages générées par ces pollutions ». Selon leur document –dont les conclusions ont été reprises sans recul par le WWF –, les pollutions liées aux excédents d’azote et de pesticides d’origine agricole entraîneraient des coûts situés « dans une fourchette comprise entre 1000 et 1500 millions d’euros, dont 640 à 1140 millions d’euros répercutés sur la facture d’eau ».

Pour faire simple, les auteurs évaluent ces « dépenses additionnelles » à partir du coût de la consommation d’eaux minérales et de source par les ménages. « 17 % des sondés déclarent ne pas faire confiance à la qualité de l’eau du robinet », indiquent-ils. Ils en concluent aussitôt que ces 17 % consommeraient de l’eau en bouteille. Non pas que l’eau du robinet serait dangereuse, mais sur la base d’une simple « croyance ». « Cette partie de la
consommation d’eau en bouteille vient se substituer à la consommation d’eau du robinet jugée dangereuse, et les dépenses afférentes peuvent être considérées comme des dépenses de substitution face à une qualité médiocre de l’eau potable distribuée au robinet »
, écrivent les auteurs. On appréciera la pirouette linguistique : au fil de la phrase, l’eau du robinet « jugée dangereuse » devient une eau de « qualité médiocre ». Ce qui devient, quelques phrases plus loin : « Il est possible d’estimer à environ 1 100 M d’euros par an les achats d’eau en bouteille motivés par la pollution en général ». Nouvelle pirouette : l’eau « de qualité médiocre » est devenue le fait d’une « pollution générale » dont les origines seraient... agricoles. « Nous ferons ici l’hypothèse que la part de cette consommation d’eau en bouteille liée spécifiquement à la pollution agricole se situe entre 65 % et 95 % ». D’où sortent ces chiffres de 65 à 95% ? Mystère ! Ce qui n’empêche pas les auteurs d’émettre, sur la base de ces chiffres, l’hypothèse d’un « surcoût pour les ménages lié à la substitution de l’eau du robinet par l’eau en bouteille due à la pollution agricole compris entre 688 et 1005 millions d’euros ».

Pour obtenir leur fourchette définitive d’1 à 1,5 milliard d’euros, MM. Bommelaer et Devaux procèdent de façon similaire, en s’appuyant sur divers cas. Ainsi, 5 millions de personnes ayant été desservies par une eau potable dépassant au moins « une fois dans l’année les normes pesticides », ils en déduisent que les dépenses d’eaux en bouteille motivées par les pollutions phytosanitaires s’élèvent à 710 millions d’euros par an. Un chiffre obtenu par simple multiplication des 258 litres consommés par personne et par an, par un coût d’achat moyen de 0,50 euro. Et puisqu’on déconseille aux enfants en bas âge de consommer de l’eau du robinet, les auteurs ajoutent encore 220 millions d’euros par an (274 litres par an multipliés par 1,5 million d’enfants). L’addition de ces totaux –et d’autres encore– aboutit à une facture d’1 à 1,5 milliard d’euros. Sans commentaire.

Au service des Seigneurs de l’eau

Enfin, les auteurs du document ministériel se réfèrent à une enquête commanditée par le « MDRGF » (aujourd’hui Générations Futures) sur les inquiétudes de l’opinion publique, « très sensibilisée aux risques liés aux pesticides ». Étant donné la rigueur de nos deux économistes occasionnels, il est vrai que le patron de Générations Futures, François Veillerette, aurait certainement pu cosigner le document... En réalité, l’eau du robinet étant parfaitement potable en France, cette estimation d’1 à 1,5 milliard d’euros n’a rien à voir avec le coût d’une pollution quelconque. En revanche, elle donne un ordre de grandeur du chiffre d’affaires réalisé par les grands producteurs d’eaux minérales (Danone, Nestlé, etc.) suite aux campagnes anxiogènes sur l’état de l’eau. Grâce à Générations Futures, au WWF – qui a signé de nombreux partenariats avec Danone– ainsi qu’à d’autres associations écologistes, l’industrie des eaux minérales extirpe ainsi entre 1 et 1,5milliard d’euros des ménages. Soit un tiers de leur chiffre d’affaires ! Faute de mieux, le document de MM. Bommelaer et Devaux aura au moins un mérite : mettre en lumière les intérêts communs des mili- tants écologistes et des grands noms de l’industrie des eaux minérales.

[1Coûts des principales pollutions agricoles de l’eau, études & documents n°52, septembre 2011.

[2Qualité de l’eau en France : une vérité qui dérange, WWF, 14 octobre 2011.

[3Éléments des bilans soufre et azote, Unifa, octobre 2011.

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