Fabrice Nicolino sur les traces de Thierry Meyssan

à la une 04 | 03 | 2007

Fabrice Nicolino sur les traces de Thierry Meyssan

Portrait d’un journaliste militant au service du lobby anti-pesticides.

Pour rédiger son libelle Pesticides, révélations sur un scandale français, François Veillerette ne pouvait choisir meilleure plume que celle de Fabrice Nicolino, auteur de Tour de France d’un écologiste, paru au Seuil en 1993. Ancien collaborateur à Politis, Télérama, Géo et Le Canard Enchaîné, M. Nicolino est aujourd’hui journaliste à La Croix et Terre Sauvage.

Cette judicieuse collaboration permet à François Veillerette, le président du Mouvement pour les droits et le respect des générations futures, de bénéficier du copieux carnet d’adresses de son nouvel ami ; ce qui devrait lui garantir une bonne promotion du livre... et ne sera sûrement pas superflu, au vu du contenu d’un ouvrage qui relève plus de la propagande conspirationniste à la Thierry Meyssan que de l’enquête rigoureuse - et qui se révèle au demeurant fort décevant en ce qui concerne les fameuses « révélations » promises !

Journaliste ou militant ?

Contrairement aux propos figurant en introduction, ce livre n’est pas « né de la rencontre d’un journaliste et d’un militant », mais de celle de deux militants, dont l’un, Fabrice Nicolino, est avant tout un adepte de l’écologie radicale, prêt à critiquer tout ce qui n’est pas conforme à sa vision extrémiste de la société. Pour lui, Les Verts ne sont rien d’autre qu’un parti « caricaturalement petit-bourgeois », qu’il qualifie de « désastre ». La Confédération paysanne n’est pas davantage à l’abri de ses dénigrements. « Tiens, et si on disait du mal de la Confédération paysanne », s’échauffe-t-il dans la revue Politis, avant de fustiger un communiqué du syndicat agricole sous prétexte qu’il ose prendre le parti des paysans et non celui des loups. Son radicalisme lui vaut de renvoyer dos-à-dos la droite et la gauche classiques, de même que les principes du système démocratique et républicain : « La preuve est faite que le droit de vote et la (relative) liberté d’expression qui sont le socle [de la démocratie]. » C’est qu’une oligarchie « de droite et de gauche » domine le monde. Elle « se partage le pouvoir réel [et] il faudra bien la balayer au passage ». Mais, rassure-t-il, pas question pour autant d’adhérer à la dictature. « Bien sûr que non : la restauration, vitale désormais, des écosystèmes dévastés par le “progrès” passe par la mobilisation consciente des peuples, et leur liberté. » Comment ? « Personne ne le sait », et en tout cas pas la gauche traditionnelle : « Je sais que nombre d’entre vous s’imaginent qu’il suffirait d’un changement social, radical éventuellement, pour tout arranger. Ce n’est qu’une illusion. [Car] toutes les pensées politiques de droite et de gauche partagent ce credo fondateur entre tous : il faut continuer. A produire, à dévaster, à courir vers le gouffre. »

Décroissance, seul salut

Pour Fabrice Nicolino, il faut mettre un terme à la société « industrielle ». La décroissance représente la seule voie de salut de l’humanité, et il n’y a rien de tel que la pauvreté, « un choix de vie basé sur la simplicité et renforcé par de hautes qualités morales ». Considérant qu’il est urgent d’en finir avec l’« hyperconsommation », Fabrice Nicolino ne peut que critiquer les syndicats, trop engagés à défendre le pouvoir d’achat. « Le syndicalisme, fût-il d’extrême gauche ou prétendument tel, est devenu réactionnaire. Où trouve-t-on la moindre critique de la prolifération d’objets inutiles et de l’hyperconsommation chère à tant de retraités ? », s’interroge-t-il, toujours dans Politis. « Je ne serai plus jamais solidaire avec ceux qui, ayant “conquis” la télé, la voiture individuelle, le magnétoscope, la chaîne hi-fi, le téléphone portable et le lecteur DVD, se préparent à de nouvelles campagnes d’hyperconsommation. [...] Ceux qui se battent pour le maintien de leur situation personnelle, souvent privilégiée sur le plan personnel, sans remettre en cause nos manières concrètes de vivre et de gaspiller, ont tort », assène-t-il. Et ce ne sont pas seulement les citoyens des pays occidentaux qui doivent se serrer la ceinture. Il ne faudrait surtout pas que les pays du tiers-monde prennent le chemin de l’Occident ! Car « il faudrait deux ou trois planètes comme la nôtre si nous devions satisfaire, chez les peuples du Sud, la même folie d’hyperconsommation que celle que mènent les sociétés du Nord » ! Rompant avec le discours pro tiers-mondiste, Fabrice Nicolino soutient que « les peuples du Sud ne rejoindront jamais, à vue humaine, notre niveau de vie - ce qui abat d’un coup toute l’idéologie soi-disant universaliste des gauches -, et c’est tant mieux, non du point de vue de la morale, mais de celui de la vie ». Propos en parfaite résonance avec les thèses malthusiennes d’un René Dumont, que le journaliste-militant qualifie d’ailleurs de « prophète ». Dans L’Utopie ou la mort, l’écologiste n’affirme-t-il pas que « l’abandon des petites filles dans les familles pauvres chinoises, ou l’avortement systématique au Japon, avant 1869 comme après 1945, peuvent être, à la lumière de nos récentes observations, considérés comme des mesures comportant une certaine sagesse » ? Cette pensée malthusienne est encore plus explicite dans un entretien accordé par René Dumont à Politis : « Le XXe siècle est un siècle maudit. Il n’y a jamais eu autant de conneries [sic] que durant ce siècle. La première étant l’explosion démographique. » Et ce n’est pas Fabrice Nicolino qui le démentira.

Le début de la fin

Cet engagement de Fabrice Nicolino pour la décroissance se double d’une certaine nostalgie de la « société paysanne entre 1880 et 1940 ». Tout en reconnaissant que « ce monde n’était pas un paradis [et qu’]il était souvent dur pour les femmes et les enfants, parfois insupportable pour les manouvriers », il assure que « cet univers extraordinaire, plein de tant de formes voisines et différentes, paraît humain ». « Tout a basculé en quelques décennies, et s’est changé en cauchemar. [...] L’alliance folle de la machine, de l’industrie et des technosciences, emballe tout. Place à la vitesse ! Place à la pub, au plastique, à la chimie, à la merde », accuse-t-il. Rejoignant le « siècle maudit » de René Dumont, il peut donc conclure que « le siècle précédent aura sacrifié sans y penser, sans s’y arrêter, une sociabilité assise sur des siècles de pratiques modestes, adaptées au temps, à l’environnement, aux contraintes physiques ».

Pour Fabrice Nicolino, le « début de la fin » commence juste après la Seconde guerre mondiale. En bon militant catastrophiste, il reprend à son compte les théories de certains chercheurs selon lesquelles « nous sommes les contemporains de la sixième crise d’extinction des espèces ». Son projet de décroissance ne faisant pas vraiment l’unanimité parmi la population, c’est seulement en jouant sur le registre de la peur qu’il peut espérer mobiliser les masses. Nous sommes entrés « dans les temps écocidaires », pires que « l’insupportable époque des génocides de masse, Rwanda compris », annonce-t-il. Et en refusant de ratifier le protocole de Kyoto, « nos chers amis américains préparent dans la bonne humeur un bel et grand Holocauste » !

Pour le militant écolo, tout événement météorologique qui sorte un peu de l’ordinaire peut être imputé au réchauffement climatique : « Même si rien ne prouve formellement que les pluies folles de cette année [2001] soient l’effet du réchauffement de la planète, les indices ne manquent pas d’un lien possible entre l’un et l’autre. » Et les bouleversements iront en s’aggravant, avertit-il dans la revue Politis du 19 avril 2001 : « N’oublions pas que certaines projections, pas moins sérieuses, prévoient l’imminence d’un nouvel âge glaciaire sur l’Europe, pour cause de disparition ou d’atténuation du Gulf Stream ! » Ce qui ne l’empêche pas d’affirmer, quelques mois plus tard, que le réchauffement climatique pourrait subitement devenir une bénédiction. Citant un article du magazine New Scientist, il déclare qu’« au Sahel, le désert recule, et certains paysans, qui avaient fui la région, sont revenus s’y installer ». « Peut-être s’agit-il - qui sait ? - de l’un des effets paradoxaux attendus du dérèglement climatique en cours », s’interroge-t-il, avant de conclure, bien doctement : « Attendons, et prions que cela dure. »

Le complot

Fabrice Nicolino n’a pas attendu sa collaboration avec le militant anti-pesticides pour se lancer dans la dénonciation tous azimuts des responsables de cette « crise écologique et morale ». Dans Tour de France d’un écologiste, il accuse le pouvoir secret d’une petite élite, sorte d’oligarchie scientiste : les grands corps d’Etat, et notamment les Mines, les Ponts et chaussées et le Génie rural des eaux et forêts (Igref). « Qui commande ? Officiellement les politiques, les ministres, l’Etat. En réalité, quelques centaines d’ingénieurs issus des plus grandes écoles, animés d’une vision du monde que je crois totalement inadaptée aux questions posées », assure-t-il. Pour Fabrice Nicolino, cette « face cachée de la société française » ne représente pas grand-chose numériquement : « A l’échelle du pays, ils ne sont qu’une poignée. Une cohorte, un groupuscule. » Mais ils sont indestructibles, et l’un de leurs principaux crimes est de disposer du « monopole d’expertise technique ». D’où l’impérieuse nécessité de les dissoudre. « Si j’étais Vert en France, la première chose que je ferais, c’est une campagne pour l’abolition des grands corps d’Etat », déclare le célèbre militant allemand anti-nucléaire Mycle Schneider, cité par Fabrice Nicolino à la fin de l’ouvrage. Jean-François Terrasse, directeur scientifique du WWF-France de 1985 à 1996 - également cité dans le livre - estime pour sa part que « la lutte contre les grands corps techniques de l’Etat devrait être une priorité du mouvement écologique. Il faudrait démanteler l’EDF, les Igref, les Mines et le reste. » « Les technocrates ne sont pas responsables de tout », reconnaît néanmoins Fabrice Nicolino. Car il y a aussi les scientifiques, dont « bon nombre sont des cons [sic] ». Tout ce beau monde est, bien entendu, manipulé par les multinationales, vraies responsables aux yeux du militant : « La vérité, qui finira bien par être connue, c’est que la chimie, totalement aux mains des multinationales, a déclaré la guerre à la vie sur terre. »

S’exprimant au sujet de L’effroyable imposture de Thierry Meyssan, Fabrice Nicolino en critiquait la « méthode, qui est aussi celle des négationnistes, et qui consiste à empiler certains faits réels sur d’autres controuvés, puis de passer le tout au hachoir de la surinterprétation ». Cette remarque semble avoir été formulée spécialementpur Pesticides, révélations sur un scandale français, qui se résume à dénoncer un monde aux mains de puissances occultes (ici le « lobby des pesticides »). Ce type de construction paranoïaque est irréfutable, car, pour ceux qui s’y adonnent, toute contestation est vaine dans la mesure où « les preuves avancées qu’un complot n’existe pas se transforment en autant de preuves qu’il existe », comme l’analyse le sociologue Pierre-André Taguieff. « Si vous niez l’accusation, cela prouve que l’accusation est vraie », conclut Damien Theillier, professeur de philosophie.

Bienvenue donc à Pesticides, révélations sur un scandale français, dans l’univers obscur des puissances masquées qui manipulent le monde !

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