Intensification de l'offensive contre les néonicotinoïdes

à la une 01 | 06 | 2015

Intensification de l’offensive contre les néonicotinoïdes

Dans un courrier adressé au quotidien La Nouvelle République –et visiblement aussitôt jeté à la corbeille–, Gérard Venereau, un ancien fonctionnaire de la Brigade nationale d’enquête vétérinaire et phytosanitaire (BNEVP), a tenu à réagir aux propos convergents de la députée socialiste Delphine Batho et de Sébastien Pommier, le président de l’Association de développement apicole Poitou-Charentes. Catégorique, l’apiculteur des Deux-Sèvres affirmait que « les molécules des néonicotinoïdes sont l’ennemi N°1 des abeilles », justifiant par là la croisade de sa députée.

Après avoir suivi ce brûlant dossier pour le ministère de l’Agriculture pendant plus de cinq ans, Gérard Venereau, désormais à la retraite, peut enfin s’exprimer librement. Et il ne mâche pas ses mots. « Prétendre que cette famille d’insecticides est à l’origine de l’effondrement des colonies revient à observer le phénomène par le petit bout de la lorgnette », déclare-t-il. Pendant sa mission, l’ancien fonctionnaire a parcouru la France entière. Chaque cas de mortalité suspecte lui a été rapporté, et il s’est déplacé sur le terrain un nombre considérable de fois pour enquêter, analyser, vérifier. Il est donc l’une des personnes les plus qualifiées sur ce sujet ; raison pour laquelle il serait naturel d’écouter ses propos. Sauf que ceux-ci ne correspondent pas à la doxa ni au politiquement correct.

« Pour avoir observé bon nombre de ruchers au cours de ma mission au sein du ministère de l’Agriculture, avoir répondu à vos demandes lors de mortalités massives en tous lieux en France, je me permets de vous dire que l’état sanitaire du cheptel apicole français est désastreux, et vous ne pouvez pas ignorer les maux dont il souffre », écrit Gérard Venereau. Le spécialiste déplore qu’aucune méthode prophylactique cohérente n’ait été mise en place à ce jour au niveau national. « Si les éleveurs de porcs et de volailles s’étaient comportés comme les apiculteurs, il n’y aurait plus de pollution en Bretagne car ces deux espèces auraient disparu », poursuit-il. Et de s’interroger sur « la réaction des consommateurs s’ils avaient connaissance de l’utilisation d’antibiotiques et notamment de tétracyclines » en période de production pour traiter la loque américaine. Une pratique que Gérard Venereau juge parfaitement inutile, puisque « paenibacillus larvae est un germe qui sporule et que par conséquent, un traitement par antibiotique est d’une totale inefficacité si ce n’est la contamination des miels ». En conclusion, il appelle la profession apicole à « accepter de se remettre en cause avant de mettre au banc des accusés les produits de traitement et leurs utilisateurs ».

Vote à l’Assemblée nationale

On comprend qu’un tel discours ne fasse pas vraiment recette dans les rangs des opposants acharnés à ces produits ! Parmi ceux-ci, les députés socialistes Delphine Batho et Gérard Bapt sont à l’origine d’un amendement déposé à la dernière minute le 19 mars dernier, contre l’avis du gouvernement. Profitant d’une absence quasi générale des députés –visiblement préoccupés ni par le sort des abeilles, ni encore moins par celui de l’agriculture–, les deux députés ont en effet obtenu un vote favorable à une interdiction totale de tous les insecticides de cette famille à compter de janvier 2016. Ségolène Royal aurait parfaitement pu anéantir cette initiative en demandant une suspension de séance, le temps de faire venir quelques députés fidèles au gouvernement. Courageuse mais certainement pas téméraire, la ministre de l’Environnement a préféré garder le silence. On comprend aisément pourquoi ! D’autant plus que l’amendement ne pourra prendre effet qu’après avoir été approuvé par le Sénat. Et qu’il faudra ensuite confirmer sa validité constitutionnelle, ce qui est encore une autre histoire.

En réalité, le sort des néonicotinoïdes ne se joue plus à Paris, mais à Bruxelles. La Commission a suspendu l’usage partiel de trois matières actives de cette famille (imidaclopride, thiaméthoxame et clothianidine) pour une période de deux ans. D’ici à la fin 2015, elle va donc devoir réexaminer le dossier. Ce qui explique que l’opposition à ces produits soit pleinement mobilisée. « Vu l’avalanche d’études sur les effets des néonicotinoïdes, il me paraît impensable que l’UE revienne en arrière et que ces produits soient à nouveau autorisés », a indiqué au quotidien suisse Le Temps [1] le chercheur-militant Jean-Marc Bonmatin, tout acquis à la cause des apiculteurs radicaux. Désormais, cette guerre d’un nouveau genre se joue effectivement dans les revues scientifiques, où les études se succèdent à un rythme soutenu.

Toujours aucune preuve

Celle du Pr Galen P. Dively et de Jeffery S. Pettis, l’un des experts-abeilles les plus compétents outre-Atlantique, a été publiée dans PLOs le 18 mars dernier [2]. Comme le remarquent les auteurs dans leur introduction, « à ce jour, aucune étude de terrain n’a montré que l’imidaclopride affecte négativement la santé des colonies d’abeilles lorsqu’elles sont directement exposées à des rations alimentaires réalistes ». Réalisée entre 2009 et 2011, leur étude porte sur « le devenir des résidus d’imidaclopride dans des matrices de la ruche et l’évaluation des effets chroniques sublétaux sur les colonies d’abeilles mellifères toutes nourries avec des rations supplémentaires de pollen contenant de l’imidaclopride à 5, 20 et 100 μg/kg au cours de multiples cycles de couvain ». Sans surprise, les auteurs observent qu’une exposition chronique à l’imidaclopride dans le pollen, à des doses comprises entre 20 et 100 μg/kg, peut avoir des impacts négatifs sur la santé des colonies d’abeilles et même réduire la capacité d’hivernage des colonies. En revanche, aucun effet significatif n’a été observé avec des doses de l’ordre de 5μg/kg, alors qu’il s’agit d’une concentration de matière active encore largement supérieure à la réalité de terrain, où les doses se situent plutôt entre 1 et 2 μg/kg.

L’étude suédoise de Maj Rundlöf [3], rendue publique le 23 avril 2015, confirme les résultats de l’équipe américaine. Elle a été réalisée sur 16 parcelles, toutes traitées avec un insecticide de la famille des pyréthrinoïdes, la cyfluthrine, mais semées seulement pour la moitié d’entre elles avec du colza de printemps enrobé de clothianidine. Le groupe dirigé par la jeune chercheuse de l’Université de Lund constate que « le traitement insecticide sur les semences n’a eu aucune influence significative sur la vigueur des colonies d’abeilles ».

Autrement dit, en conditions réelles, le colza enrobé de clothianidine n’a aucun effet délétère sur les colonies d’abeilles domestiques, c’est-à-dire sur les colonies que gèrent les apiculteurs ! En revanche, pour les abeilles sauvages et les bourdons, l’équipe de Rundlöf observerait quelques effets (réduction de densité d’insectes, prise de poids et activité de nidation plus restreinte). Comment expliquer cette différence entre abeilles sauvages et domestiques ? « Il semble bien que celle-ci soit moins sensible à cette molécule insecticide », répond Maj Rundlöf. La chercheuse renvoie à des « travaux antérieurs suggérant que les abeilles détoxifient mieux que les bourdons après exposition aux néonicotinoïdes ». Le journaliste du Monde Stéphane Foucart –l’un des principaux détracteurs français des néonicotinoïdes – donne de son côté une tout autre explication : « Les auteurs préviennent que la puissance statistique de leur étude ne leur permet pas de détecter, sur les ruches d’Apis mellifera, des baisses démographiques de moins de 20% [4] ». En clair, le protocole serait approprié pour B. terrestris, mais pas pour Apis mellifera. Ridicule !

Aucune étude à ce jour –y compris parmi les études à charge– n’a pu démontrer qu’en conditions réelles, les néonicotinoïdes utilisés correctement ont un quelconque effet sur les abeilles domestiques.

Quoi qu’il en soit, le verdict est sans appel : aucune étude à ce jour –y compris parmi les études à charge – n’a pu démontrer qu’en conditions réelles, les néonicotinoïdes utilisés correctement ont un quelconque effet sur les abeilles domestiques. C’est déjà ce qu’avait conclu un groupe de travail qui s’était rassemblé à Warrenton (Virginia) du 25 au 27 septembre 2012, et qui réunissait dix-neuf experts choisis pour leurs compétences sur les principaux facteurs affectant la santé des abeilles. Lors du séminaire, trois pistes avaient été évoquées en priorité : la combinaison varroa-virus, la carence en éléments nutritifs et les néonicotinoïdes. Le colloque a statué que le varroa associé aux virus pourrait être une « cause probable » du déclin des colonies, tandis que les carences en éléments nutritifs ont été jugées « cause possible ». Bien que pouvant éventuellement être un facteur contributif, les pesticides de la famille des néonicotinoïdes ont quant à eux été jugés « cause peu probable » du déclin des colonies.

Bref, l’expérience de terrain de Gérard Venereau, les travaux récents de Dively et al. et de Rundlöf et al., ou encore les conclusions du groupe de travail de Warrenton, convergent pour infirmer la responsabilité des néonicotinoïdes dans les phénomènes de déclin des colonies observés par les apiculteurs. Mais en France, cette réalité est inaudible, tant le débat est devenu passionnel et politique. On persiste donc à s’acharner sur ces pesticides, maudits depuis presque vingt ans.

Comme s’il s’agissait d’une question de principe.

[1Les insecticides, la drogue des bourdons ?, Le temps, 24 avril 2015.

[2Assessment of Chronic Sublethal Effects of Imidacloprid on Honey Bee Colony, Dively et al. PLOS One, mars 2015.

[3Seed coating with a neonicotinoid insecticide negatively affects wild bees, Maj Rundlöf et al., Nature, avril 2015.

[4Abeilles et bourdons sont irrésistiblement attirés par les pesticides qui les tuent, Le Monde, 23 avril 2015.

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