Jardinage bio et pesticides

à la une 23 | 01 | 2014

Jardinage bio et pesticides

Les pesticides sont inutiles. C’est en tout cas ce dont est convaincu le très rock and folk sénateur Vert Joël Labbé [1]. Raison pour laquelle il applique depuis 2007 le programme « zéro-phyto » sur l’ensemble des espaces publics de Saint-Nolff, la petite ville de 3800 habitants située dans le Morbihan et dont il est le maire –en sus de ses responsabilités sénatoriales. Sur le papier, l’idée paraît simple : il suffit de remplacer l’usage des pesticides par des méthodes alternatives, notamment le désherbage thermique effectué par des désherbeuses-balayeuses motorisées ou par des appareils portatifs au gaz –dont le bilan carbone ne contribuera pas vraiment à diminuer les émissions de gaz à effet de serre... Ce genre d’équipements, que les agences de l’eau subventionnent volontiers, a également le mérite de participer activement à la lutte contre le chômage ! Plusieurs villes ont déjà franchi le pas, dont la très conservatrice Versailles.

Toutefois, n’ayant pas réussi à convaincre les autres communes de France de lui emboîter le pas, le sénateur écologiste veut passer en force. C’est pourquoi il a proposé un projet de loi visant à bannir l’usage non professionnel de ces produits maudits dès 2018. Exit donc la liberté du jardinier du dimanche, dont les pratiques seront circonscrites par le législateur ! L’écologie punitive, qui se conjugue si bien avec un autoritarisme à faire rougir la plupart des militants de Mai 68, est de retour. Ce qui est d’autant plus désolant qu’au regard des quantités que représente l’épandage de ces matières actives – 1 % du tonnage total pour les espaces verts (794 tonnes en 2012 contre 1 067 tonnes en 2008), et moins de 5 % pour les jardiniers amateurs (4 495 tonnes en 2012 contre 7 617 tonnes en 2008) –, on mesure l’impact tout relatif de cette prohibition… En outre, le texte initial de Joël Labbé a été amendé lors d’un premier examen afin de restreindre lourdement la portée de cette interdiction. Désormais, le champ de la loi s’appliquerait seulement « à l’entretien des espaces verts, forêts ou promenades accessibles ou ouverts au public ». Même les cimetières et les stades sont, eux aussi, exclus du dispositif, a précisé Philippe Martin, le ministre de l’Environnement. Enfin, une dérogation a été prévue pour la lutte contre la propagation des organismes nuisibles « en cas de danger sanitaire ». En réalité, toutes les zones présentant le moindre enjeu d’intérêt général ou de sécurité publique (qu’il s’agisse des pistes d’aéroport, des voies ferrées ou de la voirie en général) ne sont plus concernées. Autant dire qu’il ne reste plus grand-chose du projet de loi de M. Labbé…

Un texte largement amendé

De surcroît, la Commission du développement durable a repoussé de deux ans l’entrée en vigueur de cette interdiction pour les collectivités territoriales et les établissements publics, et de quatre ans en ce qui concerne les jardiniers amateurs –au final les seules véritables victimes du projet du sénateur-maire. Cette modification d’agenda a bien entendu suscité une vive réaction de la part de François Veillerette, le patron de Générations Futures. « Les délais octroyés pour son application nous semblent trop longs », a-t-il regretté. Le militant anti-pesticides déplore également l’amendement déposé par le sénateur socialiste Roland Ries, qui exclut désormais de cette interdiction les substances classées « à faible risque » au niveau européen. Dans le projet d’origine, seules les préparations naturelles peu préoccupantes auraient été autorisées. Toutes les matières actives nécessitant une autorisation de mise sur le marché – y compris celles utilisées en agriculture biologique – avaient initialement été incluses dans l’interdiction. Ce qui est parfaitement logique, puisque selon le sénateur écologiste, les quelques substances naturelles à base de plantes, comme le purin d’orties ou les pulvérisations d’ail, de sucre, de lait ou de vinaigre blanc, suffisent largement à régler le problème des mauvaises herbes.
 
Joël Labbé, qui impose de fait les méthodes de l’agriculture biologique à tous les jardiniers non professionnels, semble en revanche ignorer le problème de la lutte contre les insectes et les maladies des plantes, notamment le mildiou. Depuis le très récent retrait de la roténone, la palette phytosanitaire de l’agriculteur bio n’est plus très fournie. Certes, il reste encore à ce dernier les formulations à base de pyrèthre naturel, connu pour s’attaquer au système nerveux des insectes. Mais cette substance, comme beaucoup d’autres substances naturelles, n’a pas nécessairement un profil toxicologique neutre. Le Novaclac Bio, un insecticide biologique à base de pyrèthre, est ainsi classé N et R52, c’est-à-dire dangereux pour l’environnement et nocif pour les organismes aquatiques. Le cas du Novaclac Bio n’est pas exceptionnel : sur les 349 spécialités autorisées en bio (agriculture et jardin), 97 sont classées dangereuses pour l’environnement (N), 87 classées « très toxiques pour les organismes aquatiques » et 23 portent la mention « dangereux pour les abeilles ». Tous ces produits sont donc aussi « dangereux » que peuvent l’être ceux à base de
pyrèthre de synthèse, que M. Labbé souhaite tellement interdire.

Naturel, mais pas neutre !

Et ce n’est pas tout. De très nombreuses formulations à base de pyrèthre naturel contiennent du PBO (Piperonyl butoxide). Les pyrèthres naturels perdant toute efficacité en présence d’un simple rayon de soleil, il est indispensable de leur adjoindre un synergisant chimique qui renforce leur effet toxique et le prolonge dans le temps. Or, comme le souligne le site de vente de produits bio Penn’tybio, le PBO « soulève depuis très longtemps une certaine polémique  [2] ». Non seulement il est suspecté d’être mutagène, mais plusieurs études suggèrent qu’à doses élevées, il provoque chez les rats une augmentation du cancer du foie ou une très légère augmentation du cancer de la thyroïde, qu’il affaiblit le système immunitaire en inhibant la réponse lymphocytaire, ou encore qu’il provoque des lésions rénales [3], [4], [5]. Le site met donc en garde ses futurs clients en indiquant que « l’exposition des enfants au PBO est préoccupante en raison de leur vulnérabilité particulière ». Un avertissement à prendre d’autant plus au sérieux qu’une étude américaine publiée en 2006 a montré qu’on retrouve régulièrement du PBO dans l’alimentation. En particulier dans de nombreux fruits et légumes (laitues, épinards, tomates, poires, poivrons, oranges, courges), ainsi que dans différentes herbes (basilic, ciboulette, coriandre, menthe [6]). En France, on en retrouve même dans les baguettes de pain bio, comme l’admet d’ailleurs François Veillerette [7] . Bien entendu, à des doses très raisonnables.
 
À moins d’accepter de partager leurs récoltes avec toutes sortes d’insectes nuisibles, les jardiniers amateurs n’auront cependant pas beaucoup d’autres possibilités, à partir de 2022, que de préparer leur pot au feu dominical avec des carottes, des pommes de terre et des navets traités aux pyrèthres dopés au PBO.

Bon appétit bio, monsieur Labbé !

[3Human Health Risk Assessment, US EPA, 2005

[4Pyrethroids and piperonyl butoxide affect human T-lympho-cytes in vitro, Toxicol. Diel, F. et al.,1999.

[5Subacute toxicity of piperonyl butoxide in ICR mice, Toxicol., Fujitani, T., T. Tanaka, Y. Hashimoto, and M. Yoneyama, 1993.

[6California Department of Pesticide Regulation, Summary of Pesticide Use Report Data, 2002.

espace vert jardinage pesticides