Jeremy Rifkin : la nouvelle coqueluche européenne

à la une 23 | 07 | 2008

Jeremy Rifkin : la nouvelle coqueluche européenne

L’économiste-écologiste Jeremy Rifkin profite de la fièvre verte qui s’est emparée de l’Europe pour influencer la destinée de l’ancien continent. Les responsables qui acceptent volontiers les conseils de cet « expert » américain sont nombreux !

Excellent orateur à l’enthousiasme communicatif, l’économiste américain Jeremy Rifkin est aujourd’hui une vedette en Europe. Le président-fondateur de la Foundation on Economic Trends (FOET) donne des conférences très appréciées dans des lieux aussi prestigieux que le Forum de Davos ou l’ENA. Le 19 janvier 2008, le Premier ministre espagnol Zapatero lui a demandé de rejoindre son Comité d’intellectuels progressistes. Un mois plus tard, c’est le président de l’Union Européenne, Janez Jansa, qui a invité l’auteur de La fin du travail et Le rêve européen à participer à plusieurs réunions. Le Premier ministre slovène sollicitait les bons conseils de cette figure emblématique de la contestation altermondialiste et environnementaliste sur des questions de développement durable, de changement climatique et de sécurité énergétique.

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que M. Rifkin s’entretient avec les plus hauts responsables de l’Union européenne. Après avoir été conseiller particulier de Romano Prodi pendant sa présidence de la Commission, l’essayiste américain a été consultant pour la chancelière allemande Angela Merkel puis pour le Premier ministre portugais José Socrates, lors de leur présidence respective de l’UE. Agé de 65 ans, cette sorte de Jacques Attali américain et écologiste semble donc exercer une influence certaine auprès des dirigeants européens, visiblement en panne d’intellectuels locaux.

Un militantisme radical

Bien qu’il soit considéré par The National Journal comme « l’une des 150 personnes les plus influentes aux Etats-Unis », Jeremy Rifkin a davantage fréquenté les milieux contestataires altermondialistes que les couloirs de la Maison Blanche et du Congrès. En 1977, il est devenu l’un des pionniers de la lutte contre les biotechnologies en publiant son ouvrage Pourquoi jouer à Dieu ?. « Par le seul jeu des lois statistiques, il est clair que certains [OGM] se révéleront dangereux et extrêmement nuisibles à leur environnement », affirme-t-il dans Le siècle biotech, concluant : « A chaque introduction d’un nouvel organisme, on joue à la roulette russe ». A travers son action Pure Food Campaign, Rifkin a établi une coalition entre agriculteurs bio et écologistes contre les OGM alimentaires. Ses thèses ont été largement diffusées grâce à deux mouvements virilement opposés à la technologie, l’International Center for Technology Assessment et le Center for Food Safety, à la tête desquels se trouve un ancien directeur de la FOET, Andrew Kimbrell. Plus radical que son ancien patron, Kimbrell est, lui, totalement hostile à toute forme de technologie. Il estime que l’homme moderne vit dans un « milieu technologique [qui] menace la viabilité même de la vie sur Terre – sans parler de notre propre équilibre mental ».

Pour sa part, Jeremy Rifkin se garde bien de tenir de tels propos. Depuis quelques années, il aurait même fait son chemin de Damas, « convaincu de la valeur inestimable de la génétique ». Mais à la transgénèse classique, il oppose une technique déjà utilisée, la « sélection assistée par marqueur (SAM) », qui est issue de la génomique et permet d’accélérer et d’améliorer la sélection des plantes grâce à des marqueurs génétiques. Selon Rifkin, cette technique ne devrait être mise qu’« au service d’une agriculture biologique durable et élaborée » ! Derrière ce discours apparemment favorable à la science – que l’on retrouve aussi dans sa théorie sur l’économie hydrogène [1] se dissimule en effet une pensée aussi radicale que celle des adeptes de la Décroissance. Conscient que l’agriculture biologique ne peut répondre au défi alimentaire de la planète, Rifkin prône, lui aussi, la réduction de la consommation de viande. Sur le tiers des terres cultivables de la planète, « les cultures céréalières destinées à l’alimentation du bétail ont remplacé les cultures directement
destinées à la consommation humaine »
, déplore-t-il, ajoutant : « L’élevage de bétail est aujourd’hui l’activité agricole qui consomme le plus d’énergie […] Si, en Occident et ailleurs, les consommateurs nantis consentaient à abandonner leur régime riche en viandes pour adopter une alimentation située plus bas dans la chaîne alimentaire en suivant un régime essentiellement végétarien, ils contribueraient ainsi à libérer des étendues cultivables, ce qui permettrait de rassasier des millions de personnes. » Jeremy Rifkin est à l’origine de la Beyond Beef Campaign, une action lancée en 1992 pour faire baisser la consommation de boeuf aux Etats-Unis. Depuis 1998, c’est l’Organic Consumers Association (fondée par un certain RonnieCummins, lui aussi ancien responsable de la FOET), qui en a pris le relais. Son objectif est de consacrer 30 % de la SAU américaine à l’agriculture biologique, quitte à entraîner une réduction considérable de la consommation de viande. « Les consommateurs et les fermiers se porteraient mieux si les gens payaient la viande au moins deux fois plus cher et en mangeaient deux fois moins », assure Ronnie Cummins.

Bien que son opposition à l’agriculture conventionnelle repose sur des questions environnementales, Jeremy Rifkin dénonce également l’ensemble des effets de la modernisation de l’agriculture. Il insiste notamment sur les
bouleversements engendrés sur la population rurale. « Dans le monde entier, des millions d’hommes ont été arrachés au monde rural et à leurs terres ancestrales, et contraints de converger vers des mégalopoles tentaculaires pour y chercher un travail d’un type nouveau, dans des usines mal éclairées ou des bureaux surpeuplés, coupés du rythme des saisons et des coutumes et rituels immémoriaux de la vie agricole », écrit-il dans son best-seller La fin du travail, un ouvrage dans lequel il explique comment la technologie détruit de façon inéluctable les emplois.

Les communautés locales

« Les révolutions mécanique, biologique et chimique de l’agriculture ont mis
au chômage des millions de travailleurs ruraux. Entre 1940 et 1950, la main d’oeuvre agricole a diminué de 26 %.Elle a décliné à nouveau pendant la décennie suivante, de plus de 35 % cette fois. La chute fut plus sévère encore dans les années soixante »
, rappelle Jeremy Rifkin. Le brillant économiste oublie simplement de mentionner que le taux de chômage aux Etats-Unis était de 14,6 % en 1940 contre 4,98 % en 1970...

Qu’importe, selon l’économiste américain, ce nouveau « raz de marée technologique meurtrier de la troisième révolution industrielle » touchera tous les secteurs de l’économie, entraînant des millions de chômeurs. Pour lui, la solution est simple : il suffit de tourner le dos à la société marchande, à l’économie matérialiste et aux « valeurs de la croissance et de la consommation sans limite ». En conséquence, il propose de « ressusciter et de transformer le troisième secteur [les milieux associatifs et le bénévolat, NdA] et d’en faire le vecteur de l’avènement d’une ère postmarchande florissante ». Le secteur associatif devrait alors absorber le flot des travailleurs licenciés, et les salaires de ces nouveaux bénévoles seraient financés... par une TVA sur les produits high-tech !

« Les gens n’ont guère mieux à faire que prendre une fois de plus leurs affaires en main et recréer des collectivités locales qui les protègeront des forces impersonnelles du marché mondial et d’autorités centrales de plus en plus faibles et incompétentes », estime Rifkin. L’économiste imagine même la disparition progressive de l’Etat-nation et la création de « biorégions, d’éco-régions et de géorégions, respectant les schémas de peuplement qui sont ceux des nombreuses biocommunautés de la planète ». Dans son discours, rien de très original. On y retrouve en effet une banale synthèse des théories classiques de la « société conviviale » développées par Ivan Illich et du retour aux communautés traditionnelles appelé de ses voeux par Teddy Goldsmith, le père du magazine The Ecologist – dont Rifkin est d’ailleurs l’un des associés.

L’entropie comme postulat

Cette étroite collaboration avec l’un des leaders de l’écologie radicale n’est pas le fruit du hasard. Le coeur de la pensée de Jeremy Rifkin trouve en effet sa source dans les théories de Nicholas Georgescu-Roegen, que partage Teddy Goldsmith. L’économiste roumain, qui a théorisé la décroissance, a d’ailleurs rédigé la postface d’un des premiers ouvrages de Rifkin, Entropy, a New World View (1980). Rifkin y explique que notre monde est régi par la deuxième loi de la thermodynamique, c’est-à-dire la « loi de l’entropie ». Comme Georgescu-Roegen, il utilise cette loi pour rendre crédible l’idée selon laquelle les ressources naturelles s’épuiseront inéluctablement. « La transformation de l’énergie se fait toujours dans le même sens : de la chaleur vers le froid, de la concentration vers la dispersion, de l’ordre vers le désordre », explique-t-il, tout en précisant qu’« il est possible d’inverser l’entropie localement, mais uniquement au prix d’une consommation supplémentaire d’énergie ».Que sa propre existence et celle de l’espèce humaine, fruits d’un long processus nonentropique du passage de la vie unicellulaire à la vie multicellulaire, représentent un démenti patent à sa thèse ne semble pas le déranger ! Ce qui importe à l’écologiste américain, c’est de justifier la limitation maximale de l’activité humaine. Car en dehors de la décroissance, point de salut ! A la thèse de « l’épuisement des ressources en
amont »
s’ajoute en outre celle de « la pollution de l’environnement en aval », qui menacerait non seulement la civilisation, mais aussi la biosphère. Une fois encore, c’est le spectre de l’apocalypse qui est agité...

« Plus l’espèce est évoluée et occupe une place élevée dans la hiérarchie naturelle, plus elle a besoin d’énergie pour se maintenir dans un état de déséquilibre, et plus sa survie crée de l’entropie », déclare Rifkin. Il conclut : « Au bout du compte, chaque civilisation finit inévitablement par puiser dans l’environnement plus d’ordre qu’elle n’est en mesure d’en créer, laissant derrière elle une planète appauvrie du fait même de son existence ». L’antagonisme entre la civilisation humaine et la nature est donc pour lui un postulat. D’où sa défense des « biocommunautés » locales, plus économes en énergie que la société industrielle. D’où également son projet économique prétendument high-tech, qui consiste à dématérialiser l’économie pour s’approcher au maximum de ces « sociétés immobiles », seules capables de « vivre au mieux en accord avec les rythmes de la nature ». On retrouve là une certaine nostalgie des sociétés « de chasseurscueilleurs et des petites communautés agricoles fondées sur la parenté, [qui] sont parvenues à survivre très longtemps avant que leur régime énergétique ne s’éteigne ».

Cette vision du monde est en parfaite harmonie avec celle de l’écologie profonde. La fondation de Rifkin a d’ailleurs reçu entre 1994 et 2002 près de 2 millions de dollars de la Foundation for Deep Ecology (FDE) du richissime militant écologiste Douglas Tompkins. Il est vrai qu’entre un séjour à Davos et une consultation à la Présidence européenne, le fringant Américain n’hésitait pas à participer aux réunions de l’International Forum on Globalization, une coalition antimondialisation créée, financée et dirigée par la FDE.

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Sources
Jeremy Rifkin, La fin du travail,
La Découverte, 1996.
Jeremy Rifkin, Le siècle biotech,
La Découverte, 1998.
Jeremy Rifkin, L’économie hydrogène,
La Découverte, 2002.
Jeremy Rifkin, « Contre le meilleur
des mondes »
, entretien accordé
au Courrier de l’Unesco, septembre 1998.
Andrew Kimbrell, « Technotopia »,
www.yesmagazine.org.
Ronnie Cummins, cité dans l’article
« Let Them Eat Shit » de Dara Moskowitz
Grumdahl, City Pages, 25 février 1998.

[1Le terme d’économie hydrogène est utilisé pour évoquer une hypothétique future société dans laquelle l’hydrogène (H2) servirait à stocker l’énergie pour toutes les applications mobiles et stationnaires.

écologie politique

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