à la une 28 | 09 | 2006

La curieuse méthodologie du rapport de l’Ifen

Entre méthodologie inadaptée, manque de rigueur flagrant, bilan inexploitable et erreurs ponctuelles, le rapport 2006 de l’Ifen sur les pesticides entretient une telle confusion sur l’état réel des eaux que l’on est en droit de se demander quel en est le véritable objectif.

C’est visiblement dans la précipitation la plus totale que la version finale du rapport 2006 de l’Institut français de l’environnement (Ifen), intitulé Les pesticides dans les eaux, a été rendue publique le 17 août dernier, en pleine période estivale. Sans surprise, ce
document a donné lieu à quelques articles très alarmistes aux titres accrocheurs comme Près d’une rivière sur deux polluée ou La contamination des eaux par les pesticides touche tout le territoire. Tel qu’il a été rédigé, le rapport peut en effet laisser croire que le niveau de contamination par les pesticides atteint 49 % pour les eaux de surface et 27 % pour les eaux souterraines. Ces chiffres, qui figurent dans le résumé de la dernière page du rapport, ont d’ailleurs été largement retenus par la presse. Gaëlle Dupont, journaliste au Monde, en a même conclu que ce septième bilan de l’Ifen « ne faisait apparaître aucune amélioration », tandis que Le Nouvel Observateur titrait Pesticides : les eaux plus que jamais contaminées, selon l’Ifen.

Parmi les journalistes, rares sont ceux qui, comme Rémy Janin du quotidien La Tribune, ont ajouté que « ces taux ne signifiaient pas pour autant que les eaux sont toutes impropres ». Cette précision figurait pourtant dans les diverses versions du rapport qui ont circulé au sein des agences de l’eau et des ministères concernés (Agriculture, Ecologie, Industrie et Santé). Ainsi, le texte de présentation de celle de juillet 2006 mentionnait que « ces points [de mesure] ne constituent pas un échantillon représentatif de l’ensemble des cours d’eau et des nappes souterraines du territoire national ». Les auteurs de ce rapport provisoire avaient aussi prudemment souligné le fait que si « les deux-tiers des stations de mesure en eaux souterraines sont contaminés par les pesticides », cette contamination peut « dans un cas sur cent compromettre la production d’eau potable ». La suppression de cette clarification dans la version définitive entretient une regrettable confusion entre eau « contaminée », eau « potable » et eau en général.

Les limites de la méthode SEQ

Ceci est d’autant plus gênant que l’Ifen évalue la qualité de l’eau selon des grilles normalisées appelées « méthode SEQ-eau », qui de l’aveu même des auteurs de la version « non autorisée », sont parfaitement inadéquates pour déterminer le degré de contamination des eaux par les pesticides ! « Le SEQ est un outil très utile pour les gestionnaires de l’eau. Il est assez efficace pour décrire les contaminations par les macropolluants (azote, phosphore, etc.). Il est beaucoup moins opérant pour l’évaluation des contaminations par les micropolluants (pesticides, métaux, etc.) », peut-on lire dans cette version. Cette précision a également été retirée de la version finale, tout comme la phrase indiquant qu’« à ce niveau très sommaire de l’évaluation de la contamination, la méthode SEQ-eau donne un point de vue intéressant mais très limité sur la contamination des eaux ». C’est d’ailleurs pour cette raison que les auteurs proposaient « l’utilisation d’une méthodologie plus complexe mais mieux adaptée que le SEQ pour évaluer la contamination de l’eau par les pesticides ». On ne peut être plus clair !

Une question de bonne méthodologie

Cependant, au-delà de la méthode SEQ, c’est la méthodologie globale utilisée par les analystes de l’Ifen qui pose problème. Ce point est d’ailleurs reconnu dans le rapport final. Les auteurs notent en effet toutes les limites d’interprétation que représentent la variabilité des analyses et les différences dans les stratégies de mesure (qui affectent la fréquence, les périodes ou les molécules recherchées). Pour l’atrazine par exemple, on utilise des seuils de détection qui vont de 0,0005 µg/l à 50 µg/l. Pour le glyphosate, le nombre des analyses a été multiplié par 10 entre 1999 et 2003 ! En outre, comme le constate Rémy Janin, « selon les lieux où ils sont placés, les points de contrôle de la qualité des eaux ne relèvent pas les mêmes niveaux de contamination ». Ce qui signifie qu’« une rivière peut être, par exemple, très contaminée en aval et beaucoup moins en amont ». Il aurait donc été plus pertinent de comparer d’année en année des sites identiques en respectant les mêmes fréquences d’échantillonnage et en analysant les mêmes molécules, selon les mêmes méthodes. L’Ifen dispose de plus de 10 000 points de mesure répartis sur le territoire français, qui sont traités de manière hétérogène et varient de plus d’année en année depuis le premier bilan
de 1998.

La méthode SEQ et la règle des 90 %

L’interprétation de ces mesures est d’autant plus épineuse qu’elle est réalisée selon ce qu’on appelle la « règle des 90 % ». Cette règle consiste à retenir la seconde plus mauvaise mesure d’un ensemble de mesures pour catégoriser un point. En d’autres termes, sur dix prélèvements, on prend le « neuvième moins bon » pour définir la qualité de l’eau. Cette méthode laisse penser qu’un site, où la présence même minime de pesticides est mesurée à deux reprises seulement (par exemple en juin et en juillet), est contaminé tout au long de l’année. Ainsi, l’Ifen ne fait aucune différence entre un site présentant une seule mauvaise quantification d’un seul produit dans l’année et un site présentant plusieurs mauvaises quantifications de plusieurs produits durant toute l’année ! De plus, un site sur lequel on effectue plus de mesures en été qu’en hiver apparaîtra plus contaminé qu’un site où le nombre de mesures hivernales est supérieur au nombre de mesures estivales. Dans les faits, cette méthode tend soit à surévaluer, soit à sous-évaluer une contamination. D’ailleurs, en remplaçant la « règle des 90 % » par une « règle des 80 % », on obtiendrait une tout autre image de l’état des eaux !

Ne serait-il pas plus logique d’indiquer les résultats bruts de l’ensemble des mesures réalisées chaque année, et de répartir celles-ci entre celles qui sont détectées à un taux supérieur à 0,1 µg/l (la norme fixée par l’Union européenne pour définir la qualité « eau de boisson ») et les autres ? Effectué sur les données du rapport 2002, ce calcul montre que près de 98 % des analyses réalisées étaient inférieures au seuil de 0,1 µg/l ! C’est-à-dire que l’eau était considérée comme potable. Comme le déclare la Direction générale de la santé (DGS) dans son rapport L’eau potable en France, nous disposons en effet d’une eau dont la qualité est parfaitement exploitable pour la production d’eau potable. C’est d’ailleurs ce qui ressort de l’analyse qu’a réalisée l’Ifen sur « la qualité des eaux brutes exploitées pour la production d’eau potable », qui figurait dans le rapport « non autorisé »... et qui a également été retirée de la version finale ! Sur 1011 captages des eaux superficielles, 319 dépassaient la norme de 0,1µg/l (dont 13 avec des teneurs supérieures à 2 µg/l, c’est-à-dire devant être interdits d’exploitation). Sur les 7 337 captages d’eaux souterraines exploitées pour la production d’eau, 954 dépassaient la norme de 0,1µg/l, soit 13 % ; et non 27 % comme le laisse entendre le rapport final ! Cette confusion est entretenue par le fait qu’en page 8 de la version définitive, il est indiqué que « 27 % des eaux souterraines ont une qualité médiocre à mauvaise » avec une note de bas de page faisant référence à un dépassement du seuil de 0,05 µg/l, alors qu’en pages 9 et 17, il est question d’un seuil de 0,1 µg/l !

Des normes obsolètes ?

Plus généralement, l’Ifen ne fait aucune différenciation entre les diverses molécules, voire entre une molécule et l’un de ses métabolites. Or, interpréter ces différenciations permettrait de mieux appréhender l’évolution et le dynamisme d’une contamination. De plus, la détermination des différentes classes utilisées par la méthode SEQ (très bonne, bonne, médiocre, mauvaise) reste très approximative pour des produits tels que les pesticides. La norme de 0,1 µg/l fixée par la directive européenne 80/775 du 15 juillet 1980 a en effet été définie sur la base de capacités d’analyse qui avaient cours il y a plus de vingt-cinq ans. Elle ne prend pas en compte la notion de risque réel présenté par chaque molécule pour le milieu aquatique. C’est pourtant ce que devrait faire la méthode SEQ si elle était à jour par rapport aux normes d’écotoxicité et si elle intégrait l’ensemble des renseignements concernant les molécules en circulation. Ainsi, le fait de retrouver de l’atrazine dans les eaux à un taux supérieur à 0,1 µg/l ne pose pas de problème particulier en termes d’écotoxicologie
aquatique, ni en termes de santé publique (l’Organisation mondiale de la santé a d’ailleurs fixé une valeur-guide de 2 µg/l, soit 20 fois plus !). En outre, on dispose aujourd’hui de méthodes de traitement tout à fait efficaces pour revenir en-deçà de ce seuil et rendre ainsi l’eau conforme à la norme européenne pour l’eau potable.

Amélioration ou aggravation ?

L’ensemble de ces réserves devrait amener à beaucoup de prudence. C’est d’ailleurs ce qui avait conduit les auteurs du rapport « non autorisé » à rappeler que « bien que la tentation soit grande, les pourcentages donnés dans ces bilans ne peuvent malheureusement pas être interprétés en terme de tendances à ce niveau très grossier de l’évaluation de la contamination ». Dans ces conditions, il est parfaitement impossible de déterminer s’il y a amélioration ou aggravation de l’état des eaux. On constate simplement un certain niveau de pesticides, qui évolue au gré des moyens accordés pour effectuer des analyses, et en fonction des stratégies de mesures et de détection. Un résultat un peu maigre pour presque dix ans d’efforts financiers du ministère de l’Environnement ! Ceci est d’autant plus regrettable que dans le rapport de 2004, l’Ifen avait produit un bilan des « évolutions depuis 1997 », et avait même déclaré qu’il était prévu de « porter l’effort sur la méthodologie, [avec] une avancée significative pour les prochains bilans annuels ». Or, non seulement il n’y a pas eu de bilan en 2005, mais celui de 2006 ne comporte aucune des avancées attendues. Pire, il présente encore moins de données, et l’Ifen ne fournit plus cette année de CD Rom ! Par ailleurs, on peut se demander si l’« étude approfondie » annoncée dans le rapport « non autorisé » est toujours de mise, dans la mesure où toutes les allusions à ce projet ont été systématiquement éliminées de la version finale.

Bien que l’Ifen possède aujourd’hui une base de données s’élevant à plus de 7,8 millions de résultats d’analyses (réalisées entre 1997 et 2004), il n’est toujours pas en mesure de fournir des indications sérieuses quant au niveau et à l’évolution de la contamination des eaux. Il est encore moins capable d’aider les agriculteurs à améliorer leur gestion des pesticides. Quel est donc alors l’intérêt de cette compilation d’analyses statistiques ? S’agit-il uniquement de renforcer l’image, politiquement correcte au ministère de l’Environnement, d’une eau principalement polluée par les pesticides agricoles ? Pourtant, comme l’a souligné Pierre Stengel, directeur scientifique de l’Inra, lors du colloque parlementaire sur l’eau d’avril 2006 Les nouveaux enjeux de l’eau : quelle gestion durable d’une ressource rare ?, les problèmes concernant l’état des eaux sont multiples. Parmi ceux-ci, « le domaine des médicaments pose un véritable problème ». On retrouve maintenant dans les rivières certains stéroïdes synthétiques (comme l’œstradiol, utilisé dans les pilules contraceptives), ou des résidus de médicaments de type anti-dépresseurs (diazepam, amitriptyline). Selon Hélène Budzinski, chercheuse à l’Univer-sité Bordeaux I, « ces différentes molécules actives sont consommées en quantités très importantes dans notre société occidentale et rejetées in fine dans le milieu aquatique via les stations d’épuration ». Sur cinq stations d’épuration de la Région Centre, dix molécules ont été détectées à des concentrations de l’ordre du µg/l, dont deux anti-inflammatoires (kétoprofène et naproxène) et deux psychotropes (fluoxétine et zolpidem). Quels risques ces molécules présentent-elles pour l’environnement ?

Ce sujet - qui a pourtant fait l’objet d’un colloque les 16 et 17 juin 2005 - retient malheureusement beaucoup moins l’attention des médias et des associations environnementalistes que les pesticides. Il est vrai qu’il est plus facile de remettre en cause l’agriculture « productiviste » que l’usage de la pilule et des anti-dépresseurs...

(1):Dans cette version, il est écrit « dans un cas sur dix ». Il s’agit vraisemblablement d’une erreur de frappe.

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