Le Prof. Narbonne répond à Marie-Monique Robin

à la une 16 | 05 | 2011

Le Prof. Narbonne répond à Marie-Monique Robin

Expert auprès de l’Anses, le Pr Jean-François Narbonne est l’un des rares scientifiques à avoir réagi publiquement au reportage de Marie-Monique Robin, Notre poison quotidien. L’expert relève les erreurs – à la limite de la
manipulation – de la journaliste.

Que pensez-vous du dernier documentaire de Marie-Monique Robin, Notre poison quotidien ?

Marie-Monique Robin n’ayant pas de formation en toxicologie, elle accumule les approximations, pour livrer au final un reportage uniquement à charge. Certes, beaucoup de faits qu’elle rapporte sont exacts – et connus –, mais sa dérive commence par une interprétation erronée, et débouche sur une présentation orientée. Pour exemple, prenons son traitement du cas de l’aspartame, que je connais d’autant mieux que je l’ai étudié ( j’ai conclu à son sujet qu’il était parfaitement inutile). Marie-Monique Robin retrace l’histoire de la situation américaine, notamment la manière dont l’aspartame y a été autorisé dans les années 1980. Très bien, sauf qu’il n’y a rien de neuf, et que cela n’a rien à voir avec la situation en Europe.

Dans le dossier de l’aspartame, il y a des incohérences visibles dans le reportage. La journaliste va interroger les instances de la Food and Drug Administration (FDA) aux USA sur les observations très nombreuses portant sur les effets neurologiques de l’aspartame chez l’homme, ce qui constitue le coeur du dossier. Or, elle déplace la polémique sur les effets cancérigènes chez l’animal rapportés par le Dr Morando Soffritti en se servant de l’avis de l’Efsa, qui synthétise les critiques des experts européens et donne une vue
générale sur les relations entre l’aspartame et la cancérogenèse. Au sujet de
cet avis, elle interroge un fonctionnaire de l’Efsa, Hugues Kenigswald, qui est coordonnateur de l’unité sur les additifs. Il déclare que l’Efsa a rejeté les conclusions du Dr Soffritti au motif que les rats âgés présentaient des inflammations pulmonaires pouvant être la cause des cancers pulmonaires. Cet argument a été très facilement rejeté – et avec raison – par le Dr Soffritti, qui explique qu’il y a eu autant d’inflammations chez les rats nourris à l’aspartame que chez les rats témoins. Ce qui permet à Marie-Monique Robin
de démontrer l’incompétence de l’Elsa. Sauf que la critique principale portant sur la première étude de Morando Soffritti ne concerne pas ce problème d’inflammation pulmonaire. En effet, les experts européens avaient noté que l’augmentation des cancers n’était significative que chez les femelles, et que les témoins femelles (qui n’avaient pas reçu d’aspartame) présentaient deux fois moins de cancers que ce qui est constaté d’ordinaire sur les femelles appartenant à cette souche particulière. En fait, il n’y avait pas augmentation des cancers chez les femelles ayant reçu de l’aspartame, mais diminution des cancers « spontanés » chez les femelles témoins. La question des inflammations pulmonaires des rats en fin de vie relève d’un autre problème : celui du protocole particulier utilisé par l’équipe de Soffritti, qui expose les rats jusqu’à leur mort naturelle, ce qui sort du cadre des normes OCDE. En effet, ces inflammations font partie des altérations physiopathologiques dues à la vieillesse et peuvent toucher aussi bien les témoins que les traités. Elles constituent l’une des raisons pour lesquelles le protocole officiel arrête les études de cancérogenèse après un maximum de 24 mois d’exposition et n’attend pas la mort des animaux d’expérience, contrairement à ce qu’a fait l’équipe de Soffritti. De plus, le rapport de l’Elsa fait le point sur l’ensemble des études de cancérogenèse effectuées avec l’aspartame. Contrairement à ce qui est ressassé au cours du reportage, les études sur l’aspartame ont été répétées depuis les années soixante-dix. En particulier, des études de cancérogenèse ont été effectuées avec des souris transgéniques dans le cadre du NTP (National Toxicology Program aux USA) en 2004. Elles se sont révélées négatives. Vous avez là un exemple particulièrement éclairant de présentation erronée de la journaliste.

Marie-Monique Robin n’a-t-elle pas raison de mettre en cause la
dose journalière admissible (DJA) ?

Là aussi, nous sommes face à un autre exemple typique de présentation
convaincante pour ceux qui ne sont pas des spécialistes, mais fondamentalement fallacieuse, voire à la limite de la manipulation. En effet, selon Marie-Monique Robin, la DJA, sur laquelle seraient fondées les évaluations des agences sanitaires, ne serait pas protectrice en termes de santé publique. Pour bien comprendre la portée de cette critique, un rappel historique s’impose. Ce concept de DJA a été établi dans les années 1950, en recherchant par des études sur les rongeurs la dose n’ayant pas d’effets toxiques (NOAEL). Pour obtenir une extrapolation à l’espèce humaine, on a décidé d’appliquer un facteur de sécurité, fixé en général à 100. Or, le film de
Marie-Monique Robin donne l’impression que ce facteur de sécurité a été adopté au petit bonheur la chance. Rien n’est plus faux !

Ce chiffre a été déterminé par le Pr René Truhaut à partir de résultats
d’études toxicologiques comparatives entre plusieurs espèces (rat, chien, lapin,
singe) et entre plusieurs individus (petits, adultes, mâles, femelles). Depuis 50 ans, de nombreux experts ont essayé de le contester en fonction de l’évolution des connaissances. Cependant, toutes ces tentatives n’ont fait que confirmer la pertinence de ce facteur de sécurité en lui donnant des bases toxicocinétiques et toxicodynamiques. En outre, beaucoup de DJA, comme celles du cadmium, du plomb, du mercure, des PCB ou des dioxines, sont aujourd’hui basées sur des expositions foetales ou post-natales. Ceci a été rendu possible notamment grâce aux évolutions des outils d’exploration des effets santé,qui sont passés de l’histologie au microscope optique aux outils de biochimie et de biologie moléculaire.

Selon vous, il n’y a donc aucun problème avec cette DJA ?

La DJA est loin d’être une norme parfaite. C’est pourquoi depuis 2005, elle
a été complétée par deux nouvelles approches. La première, baptisée Margin of exposer (MOE), représente le rapport entre le seuil auquel apparaît un effet toxique et le niveau d’exposition d’une population spécifique. Tous les derniers avis de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) ont été rendus en prenant en compte la MOE. Pourquoi Marie-Monique Robin ne le dit-elle pas ? La deuxième approche part du fait que l’on dispose de données de plus en plus nombreuses sur la dose interne de contaminants chez l’homme (dosages sanguins, urinaires par exemple), et que grâce aux résultats d’études épidémiologiques, on peut situer le seuil critique à partir duquel apparaissent les effets santé. On peut donc calculer la marge existant entre la charge corporelle d’une population et le seuil critique sanitaire. C’est ce que l’on appelle la Margin of body burden (MOBB). Les premières évaluations de ce type ont commencé en France dès 2005 à l’initiative de l’Institut national de veille sanitaire (INVS) pour les dioxines et les PCB, et les chiffres concernant les pesticides viennent d’être publiés. En dehors des biomarqueurs d’exposition, il existe désormais des biomarqueurs d’effets (en particulier des biomarqueurs liés aux effets mutagènes, cancérigènes et perturbateurs endocriniens), applicables
directement chez l’homme, et qui participent à ce que l’on appelle l’épidémiologie moléculaire. Faire croire que rien n’a changé depuis les années 1950 relève donc de la pure désinformation !

Selon Marie-Monique Robin, des informations importantes concernant
les effets sur la santé de certains produits seraient dissimulées au public.

Je pense pouvoir dire que je suis l’un des premiers lanceurs d’alertes en France ! Depuis 1968, je suis engagé dans des actions pour améliorer la santé des hommes et de notre planète, avec toutes les difficultés inhérentes à cette démarche. J’ai eu mon laboratoire fermé en 1998, j’ai été exclu de plusieurs comités scientifiques en France et en Europe, où l’on n’acceptait pas mes critiques. Toutefois, j’ai toujours refusé d’être un protestataire systématique. Ma ligne de conduite est restée la même : privilégier la rigueur scientifique et le fait que l’expérience du terrain doit l’emporter sur les dogmes. Cette méthode de travail est partagée par les très nombreux experts de l’Inra, du CNRS, de l’Inserm et des universités qui composent le comité d’évaluation scientifique (CES). Prétendre qu’ils sont tous soit incompétents, soit vendus collectivement, relève du fantasme. Comment imaginer que ces chercheurs membres des comités d’évaluation, qui par ailleurs travaillent tous les jours dans leurs laboratoires publics, pourraient rendre des avis à la solde des industriels contredisant tous les résultats de leurs recherches ?

En réalité, je me demande si l’objectif du reportage de Marie-Monique Robin
– et la motivation des soutiens dont elle a bénéficié – n’est pas tout simplement la suppression des agences sanitaires et le transfert de l’évaluation des risques vers des lobbies associatifs privés (ce que certains appellent« l’expertise citoyenne »). En effet, je constate que son reportage assène les mêmes contre-vérités scientifiques que celles véhiculées par certaines associations, notamment le Réseau environnement santé. Au sein de l’Anses, nous avons proposé plusieurs fois à ces leaders d’opinion de se porter candidats comme experts, puisqu’ils estiment que le travail effectué est tellement critiquable. Or, ils n’ont jamais répondu à ces appels. À croire qu’ils préfèrent manipuler l’opinion publique, et nos élus, plutôt que participer aux travaux – bien moins médiatiques – de l’évaluation scientifique des risques. Dans ces conditions, on peut se demander s’ils s’intéressent vraiment à la santé des citoyens.

Vous contestez donc l’affirmation de Marie-Monique Robin selon
laquelle les agences sanitaires ne traitent pas le problème des perturbateurs
endocriniens et des effets cocktails ?

Évidemment, rien n’est plus faux ! Le problème des perturbateurs endocriniens fait l’objet d’études au sein des différentes agences sanitaires depuis 1995, c’est-à-dire depuis plus de 15 ans ! J’avais moi-même inscrit ce sujet à l’ordre du jour dans mon groupe de travail du Conseil supérieur d’hygiène publique de France (CSHPF). Depuis, il a été repris par l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa), qui a rédigé un pré-rapport, plusieurs fois remanié. Si ce dernier n’a jamais été finalisé, c’est en raison de la complexité du problème. D’ailleurs, après plus de 15 années de réunions et de colloques, aucun document fournissant les bases de l’évaluation des risques n’a paru du fait de l’absence de consensus – même entre les experts de l’Anses. Dire qu’il n’y a pas de débat à ce sujet et que les agences ne s’en préoccupent pas est mensonger.

Mais le problème n’est pas simple. Car il ne s’agit pas d’effets santé de type reprotoxicité ou cancérogenèse, qui peuvent se traduire par l’apparition de maladies chez le rat ou chez l’homme, mais d’un problème d’implication
dans des mécanismes d’action complexes, multi-étapes, qui présentent un effet « hormesis » où il n’y a pas de linéarité de la relation dose/ effet. Ainsi, certains experts proposent de ne pas se baser sur les DJA mais d’avoir une approche systématique MOE et MOBB, comme dans le cas des cancérigènes génotoxiques, qui sont des substances sans seuil. Je partage cet avis, mais pour l’instant il n’y a pas de consensus international pour une telle approche. Toutefois, à l’Anses, nous avons décidé d’appliquer cette démarche à titre de complément à l’approche DJA. Cela figure dans nos avis. Si Marie-Monique Robin avait interrogé les experts de l’Anses au lieu de témoins improbables
venus des quatre coins du monde, ils lui auraient sans difficulté présenté les bases scientifiques de leurs approches. Mais évidemment, cela n’aurait pas été dans le sens qu’elle avait décidé de donner à son reportage.

Et concernant les effets cocktails...

Pour ce qui est des effets cocktails, les scientifiques travaillent sur le sujet depuis plus de 10 ans, que ce soit du point de vue moléculaire ou
épidémiologique, en santé humaine ou en écotoxicologie. Si Marie-Monique Robin avait suivi un seul de mes cours de toxicologie, elle se serait rendu
compte que je traite évidemment de ces effets en citant les nombreuses
publications parues sur ce sujet depuis une dizaine d’années. On parle d’ailleurs de cocktails d’occurrence (mélange de contaminants tels que retrouvés le plus souvent dans l’environnement) ou de cocktails de produits appartenant à une même famille, c’est-à-dire ayant le même mécanisme d’action. Ces travaux portent aussi bien sur les mammifères que sur les animaux aquatiques, de même que sur de très nombreuses substances
chimiques (pesticides, métaux lourds, détergents, hydrocarbures, etc.). Souvent, on rencontre un phénomène d’additivité. Des phénomènes de synergie existent, mais ils sont moins fréquents. Il existe déjà une première application réglementaire pour certains cocktails, notamment pour les composés dits « dioxine-like », avec le concept TEF et TEQ. La réglementation s’est ensuite étendue aux composés oestrogéno-mimétiques, avec le concept du EEQ (oestradiol équivalant). Elle est également utilisée par l’Anses pour les mélanges d’hydrocarbures aromatiques polycycliques, avec le concept du BEQ (Benzo-a-pyrène équivalant).

Dire qu’il n’y a que deux laboratoires qui travaillent sur ce sujet en Europe est une évidente contre-vérité – une de plus. D’ailleurs, que ce soit aux USA,
au Canada ou en France, lorsque les agences ont demandé aux associations
de scientifiques, mentionnées dans le film, de fournir de nouvelles bases, qui d’après elles pourraient servir à une nouvelle évaluation des risques, ces dernières n’ont pas été capables d’apporter le début d’un élément de réflexion. Leur seule réponse a été l’application imbécile du principe de précaution.

Selon vous, l’évaluation des risques garantit donc une sécurité sanitaire
aux consommateurs ?

Sur ce sujet, il faut avoir une vue historique. Tout produit chimique présente
un danger potentiel, mais l’évaluation des risques n’a porté au début que sur les substances étant toxiques par destination, c’est-à-dire les médicaments (dont le but est d’avoir un effet chez l’homme) et les pesticides (dont le but est de tuer des organismes vivants). Plus tard, l’évaluation des risques s’est étendue aux additifs et aux cosmétiques. Ce n’est que récemment, avec la directive REACH, que l’évaluation des risques s’est étendue à l’ensemble des substances chimiques mises sur le marché. Cette évolution s’est faite grâce aux progrès réalisés en biologie et en toxicologie, mais aussi en fonction de la demande sociétale. Si l’on prend l’exemple des pesticides, le plus gros du ménage a déjà été réalisé. En effet, sur 1 300 molécules disponibles, environ 1 000 ont été retirées du marché. On peut considérer que la période pendant laquelle les agriculteurs et les consommateurs ont été le plus exposés – celle des Trente glorieuses et des années qui ont suivi – est derrière nous. Aujourd’hui, on est plutôt confronté au problème de l’absence de matières actives. Depuis plus de dix ans, des études épidémiologiques se sont multipliées en France, et les effets des pesticides chez l’homme ne sont plus discutés. En revanche, la reconnaissance comme maladie professionnelle répond à d’autres critères, plus politiques. Il est toujours très difficile d’établir la traçabilité et d’identifier un responsable, en particulier chez les maladie professionnelle répond à d’autres agriculteurs, du fait d’une exposition à des cocktails complexes, qui de plus ont évolué au cours du temps. Ainsi, on se demande pourquoi Marie-Monique Robin commence son reportage sur « notre poison quotidien » en traitant des maladies professionnelles.

Quant aux consommateurs, nous ne disposons d’aucune étude permettant de
dire que la présence de résidus dans leur assiette constitue un risque sanitaire
quelconque. Il faut arrêter d’angoisser inutilement les gens. D’autant plus que
comme indiqué plus haut, l’évaluation des risques a beaucoup évolué. Au niveau de l’Anses, les marges d’exposition sont calculées à partir d’études dites de diète totale (EAT). Il y a eu deux études, l’une en 2004 et l’autre en 2010, dont les résultats sont en cours de publication. La dernière porte notamment sur les perturbateurs endocriniens. D’autre part, un plan de biomonitoring dit ENNS a été lancé par l’Institut national de veille sanitaire en 2006. Comme aux États-Unis, en Allemagne ou au Canada, on recherche des biomarqueurs d’exposition dans les urines et le sang, comme je le préconisais dans mon livre Sang pour sang toxique. La France a pris du retard au démarrage, mais les programmes sortent maintenant, et nous disposons déjà de données. Malheureusement, les médias les ignorent, alors qu’ils laissent beaucoup de place à des document pas très crédibles. Le dernier exemple caricatural est celui des « menus toxiques » chez les enfants de dix ans publiés par Générations Futures. L’association communique sur le nombre de produits chimiques détectés – au demeurant fortement sous - estimés ! – et non sur les quantités détectées. Or, de façon surprenante, les dosages montrent des teneurs parmi les plus faibles mesurées dans les aliments consommés par les Français. On voit donc que pour susciter l’émoi dans la population, on « arrange » la présentation des résultats. C’est à se demander si certaines ONG ne se sont pas inspirées des anciennes méthodes de manipulation des lobbies industriels pour faire leur communication ! Au final, tout ceci est
assez désespérant.

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