Isabelle Saporta et les « lobbys de l'ombre »

à la une 27 | 04 | 2017

Isabelle Saporta et les « lobbys de l’ombre »

Auteur de plusieurs ouvrages à charge contre l’actuel modèle agricole, Isabelle Saporta observe depuis quinze ans « les lobbys dicter leur tempo, usant de vastes réseaux pour stopper les réformes qui sauveraient notre santé ».

Avec son dernier opus intitulé Du courage !, la journaliste Isabelle Saporta renouvelle un exercice qu’elle connaît sur le bout des doigts : dénigrer l’agriculture française, prétendument livrée aux lobbys en tous genres.

Il est vrai que certaines de ses critiques sont parfaitement justifiées, comme l’excès de normes kafkaïennes. Ainsi, Denis, un éleveur de chèvres propriétaire d’une ferme d’un peu moins de 20 ha, fait partie de ces cas de dérives absurdes. L’État exige de lui le remboursement d’une partie des primes qu’il a reçues depuis 2011 en raison d’un trop-perçu de 0,43 ha, correspondant à un petit bosquet de buissons. Pathétique ! Visiblement, nos amis belges semblent partager ce sport moderne qu’est la sur-réglementation, comme en témoignent les mésaventures de Dany, un éleveur de vaches laitières installé en région wallonne et qui est privé de l’accès à ses terres du 1er novembre au 15 juin au motif que 42ha sont passés en zone Natura 2000. « En clair, pendant sept mois et demi dans l’année, il n’a pas le droit d’y aller, et encore moins d’y mettre ses 90 vaches », relate l’ancienne chroniqueuse de France 2.

La résistance de la journaliste au discours culpabilisateur sur la viande est également tout à son honneur. « Oui, je mange de la viande. Et oui, j’aime le veau et l’agneau. Je dévore les fromages de nos terroirs qu’on fabrique en ayant des vaches laitières, des brebis et des chèvres qui ont donné la vie », note l’ex-collaboratrice de Jean-Pierre Coffe. « Quand, comme moi, on a sillonné la France, traversé l’Aubrac, le Pays basque, la Corse... on ne peut pas jeter l’opprobre sur tous ces élevages à taille humaine. Sans eux, on ne verrait plus le Mont-Saint-Michel, disparu sous les broussailles, les feux de forêt seraient incessants », écrit-elle. En effet, ce sont bien les agriculteurs – conventionnels, raisonnés, bio, éleveurs, céréaliers, arboriculteurs, irrigants, intensifs, extensifs – qui ont façonné ces belles régions de France si flatteuses au regard de la journaliste. Tous y ont participé à leur façon.

La chasse aux lobbys

Et pourtant, Isabelle Saporta ne peut s’empêcher de sortir ses griffes en reprenant à son compte les idées reçues des admirateurs nostalgiques de Martine à la Ferme. « Comprenons que l’abandon de la polyculture-élevage ne nous a pas rendus plus compétitifs, mais nous a fait perdre notre souveraineté alimentaire », martèle la journaliste. Son modèle agricole ne diffère in fine ne en rien de celui de son « mentor », le très médiatique Périco Légasse, critique gastronomique de Marianne. Ils partagent cette même vision d’un monde composé d’un côté de petits et de gentils, et de l’autre de lobbys à la solde de Bruxelles. « J’ai espoir qu’un jour ce salon cessera d’être la kermesse de la FNSEA, du lobby agroalimentaire, de la grande distribution, et que le mercantilisme qui anime la plupart des exposants institutionnels laissera la place aux vraies gloires paysannes », a ainsi déclaré le critique lors de la clôture du Salon de l’Agriculture 2017. La prose d’Isabelle Saporta n’est pas très différente : « Le courage serait un mot désuet. Un terme qui appartiendrait à un passé révolu, au temps où le “système”, la “ nance”, les “lobbys”, “Bruxelles”, n’auraient pas encore fait main basse sur notre libre-arbitre », peut-on lire en guise d’introduction à son livre, qui au départ devait s’appeler Céréales killers. Pour l’un comme pour l’autre, il y aurait une sorte de vaste complot organisé « dans l’ombre » derrière le désastre économique que traverse l’agriculture française. À la manœuvre : la FNSEA, bien entendu, tout comme l’agrochimie et l’industrie agroalimentaire. Mais aussi certains hauts fonctionnaires d’État, dont Isabelle Saporta livre les noms...

Saporta et Légasse partagent cette même vision d’un monde composé d’un côté de petits et de gentils, de l’autre, de lobbys à la solde de Bruxelles.

Le cas de Christian Babusiaux

Or, le décryptage d’un seul cas – celui de Christian Babusiaux, l’actuel président du Fonds français pour l’alimentation et la santé (FFAS) –, évoqué dans le chapitre « Les Lobbys tapis dans l’ombre », permet de saisir la pauvreté de l’argumentaire de la journaliste.

Président de chambre honoraire à la Cour des comptes, cet énarque (promotion Robespierre) a exercé de nombreuses fonctions au service de la France. Notamment à la DGCCRF, qu’il a dirigée pendant treize ans. Aujourd’hui, il préside toujours le Collège de déontologie des juridictions financières, de même que la Commission consultative de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme. Mais voilà que cet « archétype du serviteur d’État, cultivant l’intégrité jusqu’à la raideur » – pour reprendre les termes de Libération –, aurait œuvré pour saboter le projet d’un étiquetage nutritionnel censé lutter contre l’obésité. Et cela pour le compte du lobby de l’agro-industrie.

Évidemment, personne ne peut nier que l’obésité est l’un des fléaux majeurs de ce siècle. La seule interrogation valable consiste à savoir comment y apporter des solutions pertinentes. Or, sur ce sujet, la journaliste ne retient qu’une chose : le principe d’un étiquetage nutritionnel. Et pas n’importe lequel : celui proposé par le professeur Serge Hercberg, directeur de l’équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle de l’Inserm. Cet étiquetage est en effet « d’une simplicité biblique : un code couleur lisible facilement — A et vert, c’est bien, E et rouge, c’est mauvais ». « D’un seul coup d’œil, vous distingueriez le véritable ami du petit déjeuner (B jaune, ou mieux encore A vert), de l’ennemi tapi dans l’ombre (D rose vif, ou E rouge) », s’enthousiasme Isabelle Saporta, totalement séduite par ce genre de solutions faciles. « Intuitivement, on se dit que, face à un système si efficace, qui ne présente que des vertus, les pouvoirs publics, unanimes, se sont empressés de l’imposer aux industriels », poursuit-elle.

Or, ce type d’étiquetage est loin de faire l’unanimité. L’Association nationale des industries agroalimentaires (ANIA) estime qu’il participe à « une stigmatisation des produits par des pastilles de couleur, qui nuirait gravement à [leur] image, et à l’image de la gastronomie française en général ».

L’ANIA a donc proposé un système d’étiquetage différent, baptisé Nutri-Repère. La grande distribution, elle, préfère le Système d’Étiquetage Nutritionnel Simplifié (SENS). De l’enfumage, car trop compliqué, estime Isabelle Saporta... Enfin, outre-Manche, nos amis britanniques ont adopté les feux tricolores, « Traffic Lights ». En France, Nutri-Score, le projet élaboré par l’Inserm et qui reprend la notation du Pr Hercberg, a plutôt la cote auprès des autorités. En tout cas dans l’entourage de la ministre de la Santé, Marisol Touraine.

En revanche, Stéphane Le Foll, le ministre de l’Agriculture, est loin d’être convaincu de sa pertinence. Et il l’a fait savoir. Ce qui lui a valu d’être qualifié de « ministre sous influence » par Médiapart le 5 février 2016. Tout comme Christian Babusiaux, qui estime que cet étiquetage serait « trop réducteur et risquerait d’inciter à des comportements inappropriés ». Le clivage entre santé et agriculture plaît à Isabelle Saporta, car il s’intègre tout naturellement dans son monde binaire. D’autant plus que depuis plusieurs années, l’étiquetage nutritionnel fait l’objet d’une véritable querelle entre ses partisans et ses détracteurs. Bref, le scénario idéal pour s’inventer de belles histoires composées d’intrigues et de manœuvres...

Sauf que la lutte contre l’obésité n’est pas aussi simple que le suggèrent les quelques pages écrites par Isabelle Saporta. La journaliste résume la question à une mise en scène entre les bons, Marisol Touraine et le Pr Hercberg d’une part, et les brutes, à savoir l’industrie agroalimentaire, Stéphane Le Foll et Christian Babusiaux d’autre part.

Isabelle Saporta n’a clairement pas saisi que cette dispute autour de l’étiquetage n’est rien d’autre qu’un leurre bien plaisant, tant pour ceux qui se disent si préoccupés par notre santé – Marisol Touraine et la bien-pensance du monde de la défense des consommateurs –, que pour l’industrie agroalimentaire, qui saura s’adapter sans perdre le moindre consommateur.

L’Anses remet les cartes sur la table

Cette fausse querelle apparaît d’ailleurs au grand jour depuis la publication de l’avis de l’Anses, le 31 janvier 20173. Ce texte conclut qu’« en l’état actuel des connaissances, les systèmes d’information nutritionnelle (SIN) examinés ne paraissent pas adaptés aux enjeux de santé publique que constituent surpoids et obésité, désordres métaboliques, maladies cardiovasculaires et certains cancers ». Aucun des cinq systèmes d’étiquetage évalués (Nutri-repère, Nutri-couleurs, Health Star Rating, SENS, Nutri-Score) ne permet de lutter contre l’obésité, note l’agence. Un vrai pavé dans la mare !

« Aujourd’hui, on ne peut pas démontrer que ces systèmes d’information nutritionnelle ont une pertinence en matière de santé publique sur les grands facteurs comme l’obésité ou les risques cardiovasculaires », estime l’Anses.

Et les critiques des experts de l’agence concernant l’étiquetage nutritionnel sont nombreuses. Les SIN proposés « ne prennent pas en compte l’ensemble des variables pertinentes », principalement du fait qu’ils « intègrent sans distinction et de façon imprécise les besoins spécifiques des différents groupes de population ». Pour beaucoup d’aliments, « les excès ou insuffisances d’apport ne concernent qu’un sous-groupe de la population. Seuls quelques nutriments (sucres, sodium, [...], fibres) et l’énergie concernent une grande majorité des sous-groupes de population. » Autrement dit, il n’y a pas vraiment de bons ou de mauvais aliments, mais un bon ou un mauvais régime alimentaire. La nourriture n’est pas l’univers des machines à laver avec leur pastille colorée sur la consommation d’énergie.

Dans ses conclusions, l’Anses rappelle ses priorités pour obtenir une alimentation saine : « manger moins de sucres, d’acides gras saturés “athérogènes”, de sodium, et davantage de minéraux (cuivre, magnésium, fer...), de vitamines D, C, B6, B9, de fibres et de certains acides gras ». Comme le note Dominique Gombert, directeur de l’évaluation des risques de l’Anses, l’ensemble des informations, qui font sens en termes de santé publique, sont complexes. « La variété des situations est telle qu’elle ne permet pas de dégager une valeur unique pour chaque nutriment qui soit adaptée aux enjeux de santé publique des populations », poursuit l’Anses. « Ces notions impliquent, sinon le sur-mesure du médecin de famille, au moins un ciblage de populations, en fonction des âges ou des conditions socio-économiques. Ce qui n’est pas possible avec un étiquetage simplifié », rappelle Damien Mascret, journaliste au Figaro Santé, dans son article au titre très approprié : « Le leurre de l’étiquetage alimentaire simplifié ». Interrogé par France 2 le 15 février 2017, Dominique Gombert a clairement résumé la position de l’agence : « Aujourd’hui, on ne peut
pas démontrer que ces systèmes d’information nutritionnelle ont une pertinence en matière de santé publique sur les grands facteurs comme l’obésité ou les risques cardiovasculaires. »

Le coup est rude pour le père du système, le Pr Hercberg, et surtout pour Marisol Touraine, désormais coincée entre l’avis de l’Anses et celui de son entourage. Comme par hasard, Pascale Santi, journaliste au Monde, s’est empressée de se faire l’écho d’un prétendu « flot de critiques [sic] » concernant l’avis de l’Anses. Un flot qui se résume aux propos d’un professeur de nutrition britannique et de la Société française de santé publique. Occasion également de jeter le discrédit sur l’Anses, accusée de ne pas avoir écarté des experts qui « entretiennent des liens financiers avec l’industrie agroalimentaire ». Un grand classique dans les colonnes du Monde...

Bien plus raisonnable, la revue Process alimentaire résume parfaitement la critique de l’Anses. « Au fond, les experts estiment que la démarche de simplification incarnée par ces dispositifs s’oppose à la complexité fondamentale des relations entre l’alimentation et la santé. Pour eux, c’est le défaut structurel de tout système d’information qui se réduit à l’échelle de l’aliment isolé sans projection dans un régime. Ils ciblent même des effets indésirables. Ainsi, la valorisation de certains nutriments pourrait inciter à enrichir les apports en vitamines et minéraux chez les consommateurs dont les apports sont déjà satisfaisants voire même excessifs », note le journaliste Pierre Christen.

Des propos confirmés par le Comité d’experts spécialisés de l’Anses (une vingtaine d’universitaires) sous la présidence du Pr François Mariotti (AgroParis-Tech), qui estime en effet que « la lecture d’un SIN favorable à la santé peut être de nature à encourager la consommation et ainsi augmenter l’apport énergétique ». Or, les apports caloriques excessifs sont tout autant une préoccupation de santé publique majeure.

Le retour au bon sens

Lors d’un entretien accordé à A&E, le Dr Paule Latino-Martel, directrice de recherche à l’Unité de recherche en épidémiologie nutritionnelle de l’Inserm/Inra/Cnam/Paris 13, a confirmé l’importance d’un régime alimentaire équilibré. « Pendant longtemps les spécialistes du cancer étaient convaincus que si l’alimentation intervenait dans le risque de certains cancers, ce devait être par l’intermédiaire de produits chimiques ou polluants exogènes contenus dans les aliments. Or, les nombreuses études de recherche fondamentale, clinique et épidémiologique, réalisées depuis quarante ans, ont mis en évidence le rôle majeur des déséquilibres alimentaires. Autrement dit, une alimentation inadaptée, trop riche en certains aliments et pauvre en d’autres, provoque de nombreuses perturbations métaboliques, hormonales, in ammatoires... », explique la coordinatrice du Réseau national alimentation cancer recherche.

Aucune des recommandations du réseau ne consiste donc à supprimer un aliment, même si le caractère cancérogène de certains a bien été établi (notamment pour les boissons alcoolisées et l’excès de viande rouge et de charcuteries), mais à garder un savant équilibre, au demeurant pas trop compliqué à réaliser : réduire la consommation d’alcool, moins de viandes rouges et charcuteries, davantage de fruits, de légumes et de fibres, limiter les produits trop salés, ainsi que la prise de complémentsalimentaires. Bref, que du bon sens.

« Vous avez du mal à respirer à l’idée que, demain, les grandes décisions de santé publique puissent être intégralement aux mains des lobbys ?  », s’interroge Isabelle Saporta, qui se dit « déprimée » par le pouvoir de ces forces obscures. Mais dans le vrai monde, celui de la complexité, celui dans lequel le gris côtoie le blanc et le noir, nous en sommes très loin... La journaliste peut être rassurée, le futur de sa santé est bien davantage entre ses mains que dans celles des lobbys.

Sources  :
- Du Courage !, Isabelle Saporta, Édition Fayard, février 2017.
- Les politiques pérorent au Salon de l’Agricul- ture en enjambant des cadavres, Périco Légasse, Le Figaro, 6 mars 2017.
- Avis relatif à « l’analyse de la pertinence en matière de nutrition de systèmes d’information nutritionnelle destinés au consommateur », Anses, 31 janvier 2017.
- Bataille autour de la pertinence de l’étique- tage nutritionnel, Pascale Santi, Le Monde, 28 février 2017.
- L’Anses plombe le projet d’étiquetage nutrition- nel simpli é, Pierre Christen, Process alimentaire, 20 février 2017.
- Entretien avec le Dr Paule Latino-Martel, 13 février 2017.

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