à la une 10 | 06 | 2006

Mortalité d’abeilles : la piste espagnole

Pour la première fois en Europe, la variante asiatique de la nosémose a été découverte sur des abeilles. Une nouvelle piste pour expliquer les dépeuplements de ruches ?

Avec la parution du rapport intermédiaire de l’enquête prospective multifactorielle des troubles des abeilles de l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa), Jean-Paul Faucon, responsable de l’unité Pathologie de l’Abeille, risque à nouveau de se faire entarter par la frange radicale des apiculteurs, qui l’avaient déjà ainsi accueilli lors du congrès de la Fédération nationale des organisations sanitaires apicoles départementales (Fnosad), en 2005.

L’étude de l’Afssa

Une nouvelle fois, les conclusions de ses travaux démontrent clairement que ni le Régent ni le Gaucho ne peuvent expliquer à eux seuls les mortalités aiguës d’abeilles constatées par certains apiculteurs. Sur les 25 apiculteurs propriétaires des 125 ruches situées dans l’Eure, le Gard, le Gers, l’Indre et l’Yonne, et
suivies par l’équipe de Jean-Paul Faucon depuis 2002, aucun n’a constaté de problème majeur avec ses abeilles, alors que les analyses de celles-ci ont mis en évidence des traces de nombreux pesticides. Celles-ci vont des quantités moyennes infinitésimales d’imidaclopride (1,2 µg/kg) et de fipronil (1,2 µg/kg) aux quantités moyennes bien supérieures de coumaphos (925 µg/kg) et de tau-fluvalinate (487 µg/kg). Ces deux derniers insecticides, pourtant interdits d’usage mais souvent utilisés par les apiculteurs pour lutter contre l’acarien varroa, ont été quantifiés à hauteur du mg/kg. Ceci « représente une teneur mille fois supérieure à l’unité utilisée pour l’expression des LD (limites de détection) et des LQ (limites de quantification)  », souligne l’étude de l’Afssa.

On retrouve ainsi un large éventail d’insecticides chez les abeilles vivantes, mais aussi dans le miel, la cire et le pollen de trappe, où plus de 20 % des échantillons répondent positifs aux analyses. Défendue corps et âme par l’ancien vice-président de l’Union nationale de l’apiculture française (Unaf), Maurice Mary, la fameuse thèse du filtre biologique - qui prétend que l’abeille joue un rôle de barrière naturelle à la contamination du miel - s’effondre définitivement.

Certes, « la contamination des colonies par les pesticides est chronique  », comme le titre Agra Presse dans un article publié le 27 février dernier. Mais ceci n’est pas vraiment un scoop : une étude publiée en 1982 et réalisée en France sur le pollen de trappe avait déjà mis en évidence des teneurs en parathion méthyl variant de 1 700 à 17 800 µg/kg. La nouvelle étude de l’Afssa, elle, montre des teneurs en résidus bien plus faibles que celles reportées auparavant. Pour le parathion méthyl, les résidus retrouvés sont aujourd’hui quantifiés à 24,8 µg/kg. En 1984, une expérimentation américaine réalisée par Waller et al avait mis en évidence dans des pelotes de pollen des teneurs en parathion méthyl situées entre 40 et 1 940 µg/kg, sans pour autant « reporter de mortalité anormale d’abeilles adultes, de problème de reine ni de développement inhabituel du couvain ». Si l’on s’en tient à la seule mortalité aiguë, les traces de pesticides n’ont donc pas de quoi inquiéter.

L’équipe de l’Afssa note qu’il « est intéressant de constater que les résidus les plus fréquemment trouvés sont ceux pour lesquels les LD sont très basses ». Ce qui explique la prépondérance de l’imidaclopride et du fipronil, pour lesquels des analyses spécifiques ont été réalisées, avec des limites de détection fixées entre 2 et 0,3 µg/kg. « Si les limites de détection de l’ensemble des 41 pesticides recherchés avaient été aussi basses que celles de l’imidaclopride et du fipronil, il y a fort à parier que les fréquences de résidus en auraient été largement augmentées. En d’autres termes, plus on cherche, et de manière fine, plus on trouve », souligne Jean-Paul Faucon. Plutôt rassurante, l’étude permet d’affirmer que si les colonies d’abeilles sont exposées à des polluants de manière chronique, les colonies suivies par l’équipe de Jean-Paul Faucon n’ont pas montré de mortalité aiguë particulière, et les rendements des ruches étaient, selon les apiculteurs, parfaitement habituels. Pour le chercheur de l’Afssa, la présence de fipronil ou d’imidaclopride dans les abeilles vivantes prélevées au sein des ruches «  est bien susceptible d’entraîner la mort de quelques individus », mais « pas d’entraîner la mort de l’ensemble des abeilles contaminées ». Ces propos corroborent l’expérience de nourrissement de colonies à l’imidaclopride conduite en 2000 à l’Afssa, qui n’avait montré aucune anomalie mesurable. « Les doses de fipronil et d’imidaclopride détectées ne peuvent expliquer les mortalités massives constatées sur le terrain », affirme Jean-Paul Faucon. Prudemment, le chercheur pose la question de « la toxicité chronique et de l’action à long terme sur le développement et la santé des abeilles, lors de l’apport fréquent de faibles doses ». Mais « pour les mortalités massives, il faut chercher d’autres pistes, comme nous l’avons toujours annoncé », déclare-t-il.

La piste espagnole

Grâce aux derniers travaux sur les causes des mortalités d’abeilles en Espagne, réalisés par le Centre apicole régional de Castille-La Manche et dont la synthèse vient d’être rendue publique par une équipe de chercheurs espagnols, une piste est peut-être en voie d’élucidation.

Alors que les apiculteurs français accusent depuis plus de dix ans les insecticides par enrobage, l’équipe de Mariano Higes, Raquel Martin, Alberto Sanz, Noemi Alvarez et Angel Sanz a privilégié la piste des maladies. Cependant, toute la difficulté réside dans le fait que « les manifestations cliniques que présentent les abeilles affectées ne coïncident pas avec les principales maladies des abeilles ». On n’observe pas de diarrhée, ni d’altération anatomique de certaines parties de l’abeille, ni de mortalité visible devant les ruches, typiques des maladies connues. C’est d’ailleurs ce manque d’observations qui a conduit les apiculteurs français à écarter la piste des maladies et à se focaliser exclusivement sur celle des intoxications.

La démarche des scientifiques outre-Pyrénéens a au contraire consisté à considérer qu’une forme de maladie inconnue en Europe pouvait être à l’origine des dépeuplements. Ayant constaté que plus de 90 % des 3 000 foyers provenant de presque toutes les régions d’Espagne, et analysés en 2004 (plus de 97 % pour les échantillons de 2005), étaient diagnostiqués positifs en nosémose (une maladie due à des parasites protozoaires intestinaux, identifiée en 1857), mais que les symptômes connus du parasite Nosema apis n’apparaissaient pas, les chercheurs ont été « conduits à penser qu’il s’était probablement produit un changement dans la nature de l’agent étiologique responsable de la maladie ». Pour confirmer cette hypothèse, l’équipe espagnole a développé une technique de biologie moléculaire permettant d’amplifier et de séquencer une partie du génome très spécifique des spores, afin d’établir une différenciation claire entre les espèces du genre Nosema et les autres genres phylogénétiquement proches. « Ces résultats nous ont permis de confirmer la présence de Nosema ceranae chez Apis mellifera en Espagne », indiquent les auteurs. Une première en Europe, car le parasite Nosema ceranae, observé sur l’abeille asiatique (Apis ceranae) en 1996, n’avait pas encore été identifié sur l’abeille européenne(Apis mellifera). Raison pour laquelle ce parasite n’avait pas été considéré comme pouvant être à l’origine des problèmes rencontrés en France.

Nosema apis ou ceranae ?

Or, selon les chercheurs espagnols, « la présence de ce parasite dans nos ruches pourrait être l’explication de la symptomatologie particulière qui se manifeste dans les exploitations touchées par le syndrome de dépeuplement des ruches ». En outre, le Nosema ceranae a la capacité de résister pendant de longues périodes dans le milieu ambiant, facilitant ainsi les réinfections des ruches et la répétition des situations de dépeuplement.

Les chercheurs espagnols ont donc établi une relation directe entre le nombre de spores présents dans l’appareil digestif de l’abeille et les lésions que produit le parasite. « Cet aspect est d’une importance vitale du point de vue du diagnostic, étant donné que les techniques parasitologiques habituelles de routine utilisées pour diagnostiquer la nosémose produite par Nosema apis, et recommandées par l’Office international des épizooties (OIE), ont souvent donné des faux négatifs dans les ruches affectées par Nosema ceranae », souligne l’étude. En bref, la piste Nosema apis aurait donc été écartée un peu prématurément...

D’autant plus que selon les chercheurs espagnols, les butineuses, qui sont le plus affectées au moment où les colonies d’abeilles sont productives, meurent à l’extérieur, loin des ruches, ce qui « provoquerait donc un dépeuplement progressif des ruches affectées [...] et causerait un moindre apport de nectar et de pollen, avec pour conséquence la disparition totale de la colonie par manque d’alimentation et d’ouvrières à moyen terme ». Sans aucune ambiguïté, l’équipe ibérique conclut que « la présence de ce parasite [Nosema ceranae] dans notre pays en fait probablement le principal responsable du problème sanitaire que présentent nos exploitations apicoles actuellement, problème que nous avons déjà indiqué et défini comme le syndrome du dépeuplement des ruches ».

L’exemple de la France

Dans certaines régions françaises où aucun insecticide n’est utilisé (par exemple les zones de montagne), des apiculteurs professionnels constatent également les aspects de mortalité causés par Nosema apis, à ceci près que dans certains cas, on n’observe ni souillure ni déjection fécale. Raymond Borneck, le président du Syndicat départemental du Jura, affirme qu’on constate « dans le Jura jusqu’à 50 % et plus de pertes dans des ruchers de mi-montagne, à une altitude de 500 mètres  ». Averti des résultats de l’étude espagnole, l’ancien directeur de l’Institut technique apicole (Itapi) appelle à la mise en place urgente d’un système d’analyse génétique moléculaire : « Nous devons pouvoir analyser la présence des deux parasites Nosema apis et Nosema ceranae. Car nous avons des mortalités qui peuvent en effet faire penser que nous avons les deux parasites en cohabitation ».

La présence récente de ce parasite peut-elle expliquer le mystère des mortalités observées en France depuis plus de dix ans ? « C’est une hypothèse parmi d’autres et on ne peut pas l’écarter », déclare Jean-Paul Faucon, qui se propose d’effectuer de nouvelles analyses sur les abeilles prélevées ces trois dernières années dans le cadre de l’enquête - et soigneusement conservées congelées. Le chercheur de l’Afssa avertit cependant qu’il serait tout aussi erroné de se focaliser maintenant sur une unique forme de maladie. « Il ne faut pas remplacer le tout-pesticide par le tout-maladie », poursuit Jean-Paul Faucon. Ce dernier est convaincu que la vision réductionniste monofactorielle ne permet pas de comprendre et d’expliquer toute la problématique des phénomènes de surmortalité. Les autres pistes comme le manque de ressources nutritives, les conditions climatiques ou encore le manque de biodiversité, restent des causes parfaitement connues.

Embarrassés par les résultats de cette découverte, les dirigeants actuels de certains syndicats, prisonniers du discours anti pesticides, restent eux très discrets à ce sujet, tout en admettant que « l’on découvre ici et là » le Nosema ceranae.

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