Quand un « hélicologiste », Yann Arthus Bertrand, s'en prend à l'agriculture

à la une 04 | 02 | 2008

Quand un « hélicologiste », Yann Arthus Bertrand, s’en prend à l’agriculture

Avec son émission Six milliards d’hommes à nourrir, diffusée le 4 décembre 2007, France 2 s’est livrée à un exercice de propagande pitoyable et mal ficelé, confié à son nouveau télé-écologiste, le photographe Yann Arthus-Bertrand.

Cela fait belle lurette que TF1 a flairé le bon filon de l’écolo-business, exploitant à fond la veine Ushuaïa – l’émission animée par Nicolas Hulot, le chouchou de Bouygues et d’EDF. Face à ce succès (plus de 7 millions de téléspectateurs à chaque diffusion), France 2 ne pouvait laisser son concurrent du privé monopoliser ce créneau porteur. Depuis octobre 2006, la chaîne publique diffuse donc quatre fois par an, en prime time, un documentaire à la sauce écolo intitulé Vu du ciel, signé par le photographe Yann Arthus-Bertrand (YAB pour les intimes). C’est que ce nouveau converti à l’écologisme – et proche collaborateur de la plus grande association environnementaliste, le WWF – connaît son heure de gloire. Selon le porte-parole de la présidence, David Martinon, même l’hôte de l’Elysée aurait été séduit par le fondateur de GoodPlanet. « Le président Nicolas Sarkozy a reçu jeudi [31 mai 2007] à l’Elysée Yann Arthus-Bertrand, qui lui a présenté un projet de film, “Boomerang”, destiné à sensibiliser l’opinion publique sur l’état de la planète », peut-on lire dans Le Monde daté du même jour. Le quotidien précise que « M. Sarkozy “s’est enthousiasmé pour ce projet qu’il trouve formidable ». Et si le président de la République n’a toujours pas mis en pratique les bons conseils du photographe, qui affirmait encore le 11 novembre 2007 sur Ushuaïa TV que le temps était venu « de vivre mieux avec un peu moins », il s’est néanmoins « engagé à soutenir fortement » les projets de son nouvel ami.

« Pour que le monde change, il faut que nous changions d’habitudes et d’attitudes, et pour cela, il faut convaincre tous les habitants de cette planète que la situation est sans issue si nous continuons (surtout les plus riches) à vivre de cette façon », avertit YAB [1] . Et pour convaincre, rien de tel que de bons reportages qui, sous couvert d’être des « documentaires », se permettent quelques libertés avec la réalité. « Je pense que tous les moyens sont bons pour faire avancer les choses », expliquait Yann Arthus-Bertrand le 19 novembre 2006, dans l’émission de France 5 Arrêt sur image. « On peut se tromper, ça peut être mal fait, manipulateur, n’empêche que c’est bien », ajoutait-il sans scrupule. Le message est clair, et la caméra peut donc filmer de belles images de la nature, vues du ciel, pour construire de véritables réquisitoires contre les activités humaines. Tel était d’ailleurs l’objectif du premier reportage de la deuxième saison, Six milliards d’hommes à nourrir, qui a mis l’agriculture au banc des accusés.

Résoudre la faim dans le monde

Le thème de l’émission était pourtant prometteur, et l’on aurait pu s’attendre à ce que soient présentées les perspectives des différentes recherches agronomiques et technologiques pour résoudre le problème de la faim dans le monde. A l’instar d’Eric Orsenna, qui dans son livre Voyage aux pays du coton : Petit précis de mondialisation , apporte aux lecteurs de nombreux éléments permettant de comprendre la complexité de la mondialisation, YAB aurait pu illustrer les obstacles à l’essor de l’agriculture des pays en développement que représentent le manque d’infrastructures et de formation. Splendides images à l’appui, il aurait pu montrer comment une agriculture moderne, capable de produire une nourriture saine et abondante, s’oppose aujourd’hui à une agriculture à faible rendement, utilisant une main d’œuvre considérable essentiellement composée de femmes et d’enfants.

Un simulacre de procès

Nenni ! L’hélicologiste – comme l’a baptisé Vincent Cheynet, directeur du périodique polémique La Décroissance – a choisi de présenter aux téléspectateurs un simulacre de procès digne de la belle époque de Staline, dans lequel quelques « spécialistes » triés sur le volet viennent apporter leur « témoignage ». Dès les premières images, le « procureur » YAB donne le ton : «  L’apparition de l’intensif a profondément modifié nos vies : nos villes se sont développées et nos campagnes se sont vidées. Cette agriculture est dépassée. Nous ne pouvons plus continuer comme cela. Les dangers sur notre environnement et sur notre santé sont prouvés. Nous devons tous réagir. » Se succèdent alors, avec un manichéisme patenté, images et affirmations opposant un tableau idyllique de l’agriculture bio et de l’élevage traditionnel (belles vaches Tarentaises paissant dans une paisible vallée) à celui, effroyable, du système conventionnel (poussins entassés par milliers dans un hangar). C’est l’occasion pour YAB de présenter le point de vue de quelque 24 intervenants, qui à de rares exceptions près, affichent tous une attitude hostile envers l’agriculture conventionnelle. Ainsi, la parole est donnée aux grandes vedettes de l’écologie, du militant anti-pesticides François Veillerette à Gilles-Eric Séralini (membre du CRII-GEN de Corinne Lepage) en passant par Sylvain Angerand (de l’association Les Amis de la Terre) ou Chantal Jacquet (membre du WWF et du CRII-GEN). Aucune de leurs affirmations n’est contestée, et aucun point de vue alternatif n’est présenté. Les doutes sur l’innocuité des OGM soulevés par Gilles-Eric Séralini deviennent ainsi parole d’évangile... alors que les analyses du chercheur de Caen ont fait l’objet de nombreuses critiques de la part de la communauté scientifique internationale ! Des démentis que YAB ne peut pas prétendre ne pas connaître...

A l’inverse, lorsque la parole est donnée à la directrice de communication de la firme américaine Monsanto – symbole de l’agriculture productiviste –, le télé-écologiste fait entendre un commentaire en voix off, avertissant : « Comment écouter [Monsanto] qui, avec d’autres, a fourni sur commande de l’armée américaine de l’agent orange pendant la guerre du Vietnam, ce défoliant ultrapuissant qui servait à débusquer les troupes ennemies et que l’on croyait inoffensif pour les hommes ? Des milliers de civils ont été contaminés par la dioxine contenue dans ce produit. » Et la voix conclut : « Comment être sûr que les OGM conçus par cette même firme ne sont pas dangereux pour notre santé ? » Bref, en un saisissant raccourci, YAB enterre le long travail des différentes agences sanitaires mises en place pour vérifier l’innocuité des OGM et fournir aux consommateurs la meilleure sécurité sanitaire possible...

Des affirmations contestables

Le caractère partial de YAB fait régulièrement déraper l’émission. Par exemple en ce qui concerne l’affaire du chlordécone aux Antilles, qui a largement défrayé la chronique. Alors même que le Pr Belpomme, dont les propos alarmistes sont à l’origine de l’affaire, s’est depuis rétracté en déclarant que « le chlordécone n’est probablement pas à l’origine de l’augmentation des cancers de la prostate aux Antilles », le télé-écologiste évoque de façon persistante un lien entre chlordécone et taux élevé de cancers de la prostate aux Antilles. Plutôt que de présenter les travaux de l’équipe de scientifiques dirigée par le Pr Luc Multigner, qui a mené plusieurs études épidémiologiques depuis 1999 pour analyser l’impact sanitaire du chlordécone, YAB préfère interroger un homme atteint du cancer de la prostate, qui est bien entendu « sûr d’être victime du chlordécone ». Sa détresse est honteusement exploitée par un gros plan sur ses yeux emplis de larmes. La voix off insiste, au cas où le message ne serait pas bien passé : « Dans l’ensemble des Caraïbes, ce sont dans les Antilles françaises, là où le chlordécone a été utilisé, que le taux du cancer de la prostate est le plus élevé ». Du faux, encore du faux et rien que du faux...

Plus tard dans le documentaire, Yann Arthus-Bertrand enfonce le dernier clou dans le cercueil de l’agriculture conventionnelle en affirmant : « Dans un rapport récent, les experts de la FAO – la FAO, c’est la très sérieuse organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture – affirment que l’on pourrait nourrir la planète avec l’agriculture biologique. C’est incroyable ! C’est exactement le contraire de ce qu’on nous a dit pendant de nombreuses années. » C’est incroyable, en effet... tout simplement parce que, une fois encore, c’est faux ! Le 10 décembre dernier, le directeur général de la « très sérieuse » FAO, Jacques Diouf, a déclaré que « la FAO n’avait aucune raison de croire que l’agriculture biologique puisse remplacer les systèmes agricoles traditionnels pour garantir la sécurité alimentaire mondiale ». Il ajoutait : « Il n’est pas possible de nourrir aujourd’hui six milliards de personnes, et neuf milliards en 2050, sans une utilisation judicieuse d’engrais chimiques ». Toujours selon la FAO, « compte tenu des données et des modèles concernant la productivité de l’agriculture biologique par comparaison avec l’agriculture traditionnelle, le potentiel de l’agriculture biologique n’est pas suffisant, loin s’en faut, pour nourrir le monde ». Qu’importe ! Pour YAB – qui n’a pas pris la peine de vérifier ses sources –, l’essentiel n’est pas dans la réalité.

Les pesticides en ligne de mire

Bien entendu, l’émission ne peut faire l’économie d’un autre règlement de compte : celui des pesticides. « Je voudrais vous rappeler cette triste réalité : la France est le premier consommateur au monde de pesticides à l’hectare », assène Yann Arthus-Bertrand. Là encore, le télémanipulateur s’octroie quelques libertés avec les faits. Car la France occupe le troisième rang européen derrière les Pays-Bas et la Belgique, avec 5,4 kg/ha/an. Une info qu’aurait pu lui souffler François Veillerette, le croisé anti-pesticides.
Le président du MDRGF aurait pu également lui expliquer que la quantité de pesticides ne signifie pas grand-chose, comme il le fait dans son livre Pesticides, le piège se referme (Terre Vivante, 2002) lorsqu’il souligne qu’« une simple réduction du volume des pesticides utilisé n’est pas un bon indicateur, car il ne correspond pas forcément à une diminution du risque ». Autrement dit, l’usage abondant d’un pesticide donné peut présenter un risque inférieur à l’usage moindre d’un autre produit. En outre, l’utilisation certes considérable des pesticides par des agriculteurs aussi qualifiés que les professionnels français représente un risque beaucoup mieux maîtrisé que celui constitué par certaines pratiques courantes dans d’autres pays, et dont la production finale se retrouve dans nos assiettes...

Le retour du professeur Sultan

Côté risque justement, le télé-écologiste excelle dans l’art de la psychose sanitaire. Il confie le rôle du scientifique alarmiste à Charles Sultan, professeur en pédiatrie au CHU de Montpellier et membre du CRII-GEN de Corinne Lepage. Après quelques années d’absence remarquée, le professeur-militant fait ainsi son grand retour dans les médias, pour ressortir sa vieille rengaine sur les enfants de parents qui ont utilisé des pesticides et qui présenteraient « un risque deux fois supérieur de développer une malformation congénitale ». Il dresse la liste des pathologies développées chez les adultes et qui seraient causées par des produits chimiques : diminution du volume du sperme et du nombre de spermatozoïdes, fréquence du cancer du testicule chez l’homme jeune, augmentation de la fréquence des cancers de la prostate, explosion des cancers du sein chez la femme jeune, etc. Pour Charles Sultan, ces pathologies « sont à mettre, en partie ou en totalité, sur le compte d’une contamination environnementale par des produits chimiques ». Pour paniquer davantage le téléspectateur, Yann Arthus-Bertrand précise que « ce sont des doses infimes qu’on attrape tous les jours dans tout ce qu’on mange, dans même ce qu’on respire ». Or, les affirmations catastrophistes de M. Sultan sur le lien entre utilisation de pesticides et malformations congénitales – qui ne sont pas des plus récentes – ne reposent sur aucun élément scientifique. Elles ont d’ailleurs été réfutées par l’Institut de veille sanitaire (InVS), qui dès le 21 octobre 2004, après vérification méticuleuse de tous les dossiers présentés par le professeur de Montpellier, a publié un rapport intitulé Les malformations congénitales du petit garçon en Languedoc-Roussillon, concluant que « le lien entre l’augmentation temporelle du nombre des cas signalés entre 1998 et 2000 et les épandages effectués dans la région [était] peu plausible ». Une information que Yann Arthus-Bertrand s’est bien gardé de communiquer à ses auditeurs. S’il a donné la parole à Charles Sultan, ce n’est pas en raison de ses compétences scientifiques, mais de la radicalité de ses propos. Dans l’émission, le professeur de Montpellier ne demande en effet rien moins que « l’arrêt pur et simple [des produits chimiques à visée pesticide, insecticide ou fongicide], en attendant une évaluation de leur impact à court, à moyen et à long termes ». Or, même les écologistes les plus engagés estiment qu’un arrêt brutal de l’utilisation des pesticides est inconcevable. Dans son livre Le sursis de l’espèce humaine (Belfond, 1998), Gilles-Eric Séralini, plus réaliste, admet que si l’on abandonnait du jour au lendemain les pesticides, « plus de 60 % de la production alimentaire mondiale serait sans doute perdue chaque année ». Mais n’est-ce pas là précisément ce que souhaite le télé-écologiste ?

Produire moins de viande

On peut en effet légitimement se poser la question. Car plutôt que de s’interroger sur la façon d’arriver à nourrir 6 milliards d’individus, Yann Arthus-Bertrand propose ni plus ni moins de réduire et la production et la consommation. « Nous mangeons de plus en plus de viande, 5 fois plus qu’il y a 50 ans », déplore-t-il. YAB s’inquiète surtout à l’idée que « la consommation de viande pourrait encore doubler dans les cinquante ans à venir ». « On mange [aujourd’hui] 45 milliards de poulets par an sur la planète », explique-t-il, tout en admettant que « ce n’est pas en les élevant dans les cours de ferme à l’ancienne qu’on va y arriver ». Et lorsqu’il évoque le « système productiviste », c’est pour mieux faire planer l’ombre du régime nazi ! Dans un abus de langage qui banalise honteusement la Shoah, André Pochon, un agriculteur à la retraite interrogé par YAB, compare « les élevages de porcs » à « des camps de concentration ». Et lorsque le photographe lui demande, sans grande conviction, si « ce n’est pas un peu fort, comme mot ? », l’agriculteur rétorque : « Ah, pas du tout ! » Ce qui permet de tirer la conclusion qui s’impose : il est urgent de se contenter de moins de viande. Si cette évolution est possible pour quelques grands consommateurs occidentaux (en particulier les Etats-Unis, où la consommation moyenne de viande avoisine les 328 grammes par personne et par jour), qu’en est-il pour les populations des pays pauvres, qui doivent aujourd’hui se contenter de 25 grammes ? Une étude publiée le 13 septembre 2007 dans la revue médicale britannique The Lancet rappelle que la consommation mondiale moyenne actuelle n’est que de 100 grammes par personne et par jour. Comment peut-on donc raisonnablement proposer de produire moins ? D’autant plus qu’il est douteux qu’une telle baisse de production réduirait la consommation des plus riches...

Mille planètes pour YAB

Les propos de YAB devraient faire de lui la vedette de l’écologie profonde et des adeptes de la décroissance. Pourtant, les amis de Vincent Cheynet accumulent les sarcasmes à l’égard de « l’écolo-tartuffe ». Non sans humour ni lucidité, le directeur de La Décroissance note que « si tout le monde vivait comme Yann Arthus-Bertrand, il nous faudrait mille planètes » ! Certes, aujourd’hui, l’hélicologiste prétend que « chacun a sa part de responsabilité » et qu’il « essaie d’assumer la [sienne] au quotidien ». « Le livre La Terre vue du ciel s’est vendu à plus de 2 millions d’exemplaires, si l’on ajoute les expositions, les photos publiées […], je m’aperçois que mon travail a forcément un impact [sur l’état de la planète] », reconnaît-il. En outre, YAB a été le photographe de dix éditions du Paris-Dakar, dont les véhicules ne sont pas spécialement réputés pour leurs performances écologiques ! Mais pour lui, cette époque est révolue. Il a arrêté de couvrir l’événement, et il a même vendu son hélicoptère qui, finalement, lui « donnait des complexes », comme il l’a confessé à L’Express !

Un big business vert
N’empêche que la prise de photos en hélicoptère reste son activité principale. Et Altitude Anyway, son agence spécialisée dans la photographie aérienne (dont le chiffre d’affaires dépasse les 2,5 millions d’euros) n’est pas vraiment un exemple de sobriété. Pour sa défense – ou sa bonne conscience –, Yann Arthus-Bertrand a créé l’association Action Carbone en collaboration avec l’Ademe et
quelques partenaires bien choisis comme Canon ou Apple. Les richissimes clients de la banque suisse Lombard Odier Darier Hentsch, « experte en gestion de patrimoines privés et institutionnels » et également partenaire de l’association de YAB, peuvent ainsi voyager en toute tran-quillité à travers le monde en compensant leurs émissions de CO2 par des dons permettant de financer des projets de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Les moins riches, eux, pourront toujours obtenir auprès de Cegetem, un autre partenaire d’Action Carbone, « un crédit à taux fixe de 4,50 % à 9 %, selon le montant et la durée du crédit », pour financer « un petit voyage aux Seychelles ». Bref, que de bonnes affaires pour Air France, lui aussi associé d’Action Carbone ! Quant aux 64 tonnes de CO2 rejetées pour réaliser ce Vu du ciel consacré à l’agriculture, elles ont été compensées par un don accordé à une ONG française basée en Bolivie pour qu’elle puisse remplacer le bois de chauffe utilisé dans les cuisines par des fours solaires... Que de générosité !

Au final, plutôt que de « vivre mieux avec un peu moins » comme le préconise l’hélicologiste, Action Carbone permet aux riches pollueurs de GoodPlanet de profiter d’un droit qui consiste à aider les plus pauvres à moins polluer et à moins consommer… tout en se consolant devant les belles émissions de France 2 !

[1l’Express, 6 décembre 2007

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