Trafic et blanchiment de miel aux États-Unis

à la une 03 | 04 | 2009

Trafic et blanchiment de miel aux États-Unis

Aux États-Unis, on ne plaisante pas avec les douanes ! C’est ce qu’a constaté Mike Ingalls, le patron de Pure Foods Inc., une petite société de commercialisation de miel basée à Sultan (Washington). Le 22 avril 2008, une douzaine d’agents de l’Office de sécurité et de l’immigration (ICE) ont fait irruption, armés, dans sa petite entreprise, saisissant son passeport, sa comptabilité, son carnet d’adresses et tous les disques durs de ses ordinateurs. Objet de l’investigation : 973 barriques de miel. A priori, rien qui ne justifie un tel raid. Sauf que depuis le début de l’année 2008, les autorités américaines traquent un vaste réseau international de contrebande de miel chinois. Et que l’importateur de Mike Ingalls se trouve être un important négociant chinois. Les enquêteurs ont saisi son miel afin de confirmer, après analyse, qu’il provient bien de Thaïlande, comme l’indiquent les factures. Pour Bob Coyle, un trader renommé de miel, le métier devient dangereux. « Trop souvent, ce qui rentre aux États-Unis n’a rien à voir avec les échantillons que l’on a testés avant », déplore-t-il. Il constate que même les plus grandes entreprises de conditionnement ne sont plus à l’abri d’une arnaque. Comme le note le journaliste Andrew Schneider dans une enquête publiée le 30 décembre 2008 dans le Seattle Post Intelligencer (SPI), rien qu’en 2008, plusieurs tonnes de miel chinois sont passées à travers les mailles des douanes après avoir été « blanchies », c’est-à-dire frauduleusement étiquetées comme miel provenant d’un pays autre que la Chine.

Comment « blanchir » du miel

À l’aide de documents relatifs à l’expédition d’une cargaison de miel destinée à la coopérative Sue Bee (la plus ancienne et plus importante coopérative de miel américaine), le journaliste a pu retracer les méandres de ce trafic insolite. « En août 2008, 350 containers d’un total de 223 300 livres de miel chinois ont été expédiés par la société Hubei Yangzijiang Apiculture Co (Wuhan, Chine). Le bateau est parti de Shanghai pour accoster à Tuglakabad, un entrepôt d’importation situé près de New Delhi. Selon les rapports des douanes indiennes, le miel qui portait la mention “pour réexpédition” a été accepté par la société Apis India Natural Products. Des instructions de la compagnie chinoise indiquaient que la cargaison devait ensuite être expédiée aux États-Unis. Deux containers sont partis vers Nordfolk (Virginie) et trois autres vers Jacksonville (Floride), pour ensuite prendre la direction de l’Iowa », indique le journaliste. Bill Huser, vice-président de Sue Bee, explique qu’il évite de se procurer du miel chinois, mais il admet qu’« on peut toujours être trompé ».

Ce problème est d’autant plus grave qu’en 2002, les services sanitaires européens avaient saisi plus de 80 cargaisons de miel chinois contaminé au chloramphénicol, un antibiotique interdit aux États-Unis et en Europe. L’Europe et les États-Unis avaient alors temporairement bloqué toutes leurs importations. Afin de maintenir le très lucratif commerce du miel, les autorités chinoises avaient été forcées de bannir officiellement l’usage du chloramphénicol. Pourtant, les contrôles effectués depuis sur les lots de miel importés par Sue Bee (qui représentent plus de 40 % du miel que la coopérative revend) signalent environ une fois par mois une contamination au chloramphénicol, comme l’indique Bill Huser, qui a mis en place des tests de qualité. « L’apiculture chinoise est constituée essentiellement de petits producteurs très pauvres qui possèdent à peine dix ruches. Si la qualité sanitaire de leur miel n’est pas toujours à la hauteur, en revanche le prix de revient défie toute concurrence », explique Kim Flottum, éditeur de la revue Bee Culture. C’est la raison pour laquelle la commission du Commerce international américain a fait jouer dès 2001 des mesures anti-dumping en augmentant les taxes d’importation de miel chinois, au motif que celui-ci était vendu bien en dessous du coût de production du miel local.

À peine un an plus tard, des fraudeurs chinois basés à Melbourne (Australie) ont contourné la législation américaine en modifiant les étiquettes de 125 containers signalant le pays d’origine afin d’éviter de payer ces taxes d’importation. L’affaire a coûté aux fraudeurs la modique somme de 489 000 dollars, ainsi que l’inscription de l’Australie sur la liste des treize pays dont les importations devaient être étroitement surveillées par les douanes américaines. Certains de ces pays (dont la Thaïlande, la Russie, l’Indonésie et la Malaisie) exportent plus de miel qu’ils n’en produisent. « Des pays qui ont très peu, voire pas du tout d’apiculteurs commerçants, comme Singapore, exportent des quantités significatives de miel », explique Andrew Schneider. D’autres, comme l’Inde, le Vietnam et la Corée du Sud, produisent essentiellement du miel noir, alors que les registres de fret indiquent des cargaisons de miel blanc. « Quand les Chinois ont commencé à avoir des problèmes d’altération de leur miel par les antibiotiques, le Vietnam est curieusement devenu l’un des principaux exportateurs de miel vers les États-Unis », constate Mike Burgett, professeur d’entomologie à l’Université d’État de l’Oregon. « Or, je sais pertinemment que l’industrie apicole vietnamienne n’est pas capable de produire tant de miel », poursuit ce spécialiste, chargé depuis 27 ans de la veille de l’apiculture du Sud-Est asiatique. Dans son enquête, le journaliste du SPI cite un ancien affréteur qui explique comment le miel chinois est transformé en miel vietnamien à Hai Phong (Vietnam) avant de devenir russe à Pusan (Corée du Sud).

Un agent spécial infiltre un important négociant de miel

C’est donc pour mettre un terme à ce trafic que Susan Jensen, un agent spécial de l’ICE, a infiltré la filière américaine d’un des plus importants négociants mondiaux de miel : Alfred L. Wolff GmbH (ALW). Dans sa déposition du 23 mai 2008, elle explique comment l’agence de Chicago d’ALW se procurait depuis plusieurs années du miel chinois frelaté, alors que le pays d’origine indiqué était soit la Russie, soit la Pologne. Ayant eu accès aux documents confidentiels de la firme, Susan Jensen a pu révéler que 57 tonnes de miel portant la dénomination « Polish Light Amber Honey », importées en novembre 2006, étaient en réalité d’origine chinoise. En février 2008, les agents de l’ICE ont procédé à des analyses d’échantillons de neuf containers de miel censés provenir de Russie et entreposés dans un centre ALW situé à Itasca (Illinois). « Le laboratoire des douanes de Savannah (Georgie) a mis en évidence que le miel était d’origine chinoise », indique Susan Jensen dans son rapport.

Un mois plus tard, le 24 mars 2008, Stefanie Giesselbach et Magnus von Buddenbrock, deux dirigeants du bureau de Chicago d’Alfred L. Wolff, ont été arrêtés à l’aéroport international de O’Hare (Chicago), alors qu’ils étaient en partance pour Francfort. Aujourd’hui, tous deux sont inculpés pour « conspiration en vue d’importer frauduleusement de la marchandise aux États-Unis ». Toujours selon le rapport de Susan Jensen, ces dirigeants étaient parfaitement au courant de la fraude. Ce qu’a d’ailleurs reconnu Stefanie Giesselbach. Selon un « informateur confidentiel » qui a travaillé pendant deux ans dans le bureau de Chicago d’ALW, même la direction savait que « du miel importé était régulièrement contaminé par des antibiotiques interdits par la Food and Drug Administration ». Ces lots étaient alors dirigés soit vers une entreprise texane moins regardante, qui bénéficiait d’une réduction considérable sur le prix, soit vers une entreprise du Michigan, « parce que le patron de cette compagnie avait une entière confiance dans ALW et ne procédait donc à aucun test de contaminants ». Or, le chloramphénicol n’est pas le seul antibiotique présent dans le miel chinois. En 2007, les autorités sanitaires de Floride ont également retrouvé de la ciprofloxacine et de l’enrofloxacine !

Aux États-Unis, l’essentiel des arrivages de miel n’est pourtant jamais inspecté, et rares sont les cas similaires à ceux de Stefanie Giesselbach et Magnus von Buddenbrock, qui doivent répondre de leurs actes devant la justice. Un responsable des douanes de la frontière canadienne estime même que « non seulement le miel n’est pas sur le haut de la liste des priorités, [mais qu’] il n’est pas du tout sur la liste ! » Cette situation est d’autant plus curieuse qu’avec 237.000 de livres (soit 107.000 de tonnes), les États-Unis sont de loin le plus grand consommateur de miel au monde, et que les importations de miel ont littéralement explosé depuis le phénomène des disparitions mystérieuses d’abeilles. « Un jour, un miel vraiment dangereux pour la santé sera introduit dans ce pays, et un nombre considérable de personnes en subiront les conséquences », avertit David Westervelt, un inspecteur de Floride en charge de l’apiculture, qui déplore de devoir attendre un scandale sanitaire avant que le gouvernement fédéral n’intervienne énergiquement.

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