à la une 01 | 12 | 2006

Un colloque rassurant sur les pesticides

Le colloque de l’Institut national de médecine agricole sur les effets à long terme des produits phytosanitaires rompt avec le discours apocalyptique habituel.

Organisé par l’Institut national de médecine agricole le 8 septembre 2006 à Tours, le colloque sur les Effets à long terme des produits phytosanitaires a permis de brosser un tableau très prudent et sans a priori du rôle des pesticides dans l’évolution actuelle du cancer et des maladies neurodégénératives. Il est vrai que la compétence et le sérieux des orateurs laissaient peu de place à l’idéologie. On ne peut donc que regretter que les conclusions de ce symposium n’aient pas suscité un plus grand intérêt de la part des médias.

De nombreuses certitudes « politiquement correctes » y ont en effet été sérieusement mises à mal. Le Dr Isabelle Baldi, du laboratoire Santé Travail Environnement de l’Université Victor Segalen à Bordeaux, a d’abord souligné le caractère succinct des connaissances sur le rôle des pesticides dans la survenue des pathologies chroniques. « Ce travail se heurte à un certain nombre de difficultés méthodologiques, ce qui explique certainement les contradictions entre les résultats des études existantes et le faible nombre de conclusions statistiquement significatives », a-t-elle expliqué. Parmi ces difficultés, le Dr Baldi relève l’hétérogénéité des activités et des pratiques agricoles, ainsi que la grande diversité des matières actives homologuées et commercialisées - chacune présentant en outre un degré de toxicité très variable. Comme l’a souligné le Dr Catherine Nisse, de l’Université Lille 2, « il est difficile de relier une maladie à une seule classe de produits dans la mesure où les expositions sont en général multiples, ce qui rend complexe à la fois la réalisation des études [épidémiologiques] et leur interprétation ». Le Dr Baldi a ajouté qu’en France, « très peu d’études ont été aujourd’hui développées pour connaître les niveaux d’exposition réels des populations agricoles lors des traitements ou lors du contact avec les cultures traitées ». Et celles qui l’ont été (comme l’étude Pestexpo ou l’étude EPI95 de Basse-Normandie) restent très modestes par rapport aux moyens investis dans d’autres pays.

Les études américaines

Les principales données épidémiologiques sur les risques de cancer en agriculture proviennent d’études réalisées aux Etats-Unis et au Canada.Initiée au milieu des années quatre-vingt-dix par les équipes du National Cancer Institute (Etats-Unis), la plus importante d’entre elles concerne plus de 100 000 personnes, suivies depuis dix ans. De nombreux résultats significatifs sont d’ores et déjà disponibles. Comme l’a souligné le Dr Pierre Lebailly, de l’Université de Caen, « de manière presque constante, la mortalité globale et la mortalité cancéreuse tous sites confondus apparaissaient moindres chez les agriculteurs [des Etats-Unis] ». En outre, « la plupart des données en termes de causes spécifiques de décès par cancers ou d’incidence de cancers ou de maladies neurodégénératives proviennent de pays où l’utilisation de fongicides est minoritaire », a-t-il précisé. En revanche, plusieurs études nord-américaines retrouvent certains types de cancers et de leucémies en excès chez les agriculteurs. Ces conclusions ont été confirmées en France par la publication des résultats du programme pluridisciplinaire EPI95, initié en Basse-Normandie par le Groupe régional d’études sur le cancer (Grecan). « L’analyse montre une sous-mortalité globale par cancer chez les agriculteurs, avec une tendance à la surmortalité pour les cancers de la prostate et du cerveau », a rappelé le Dr Lebailly. Cependant, de manière très prudente, il a estimé que la cause de ces cancers peut parfaitement être attribuée à d’autres facteurs environnementaux que les pesticides, comme l’exposition à des huiles et fuels, à des solvants ou des détergents, des peintures, des fumées, des poussières organiques et inorganiques, au soleil, voire à des virus animaux ; cette dernière exposition étant probablement la principale cause des cancers de la prostate, de certaines hémopathies ou des sarcomes des tissus mous. « Certains cancers ont été régulièrement associés aux activités d’élevage en milieu agricole », a souligné Pierre Lebailly. Pro-pos confirmés par le Dr Nisse, qui a déclaré que « les virus oncogènes animaux constituent une première hypothèse [...] car de tels virus animaux sont présents dans l’environnement des éleveurs (herpès virus, virus de la leucose aviaire, papilloma virus bovin, virus de la leucose bovine...) ». Le Dr Lebailly a enfin rappelé l’incidence possible des facteurs de risque naturels, « comme les mycotoxines trouvées dans les ensilages destinés à l’alimentation des animaux (aflatoxine B1, ochratoxine, fumonisine, patuline, zéaralenon...) ». Bien qu’il considère les pesticides en général comme un élément non négligeable dans la survenue des pathologies cancéreuses, il a déclaré que « très peu d’études épidémiologiques ont pu établir un lien avec une famille chimique donnée de pesticides ».

Roténone et Parkinson

Selon le Dr Alexis Elbaz, épidémiologiste à l’Hôpital de la Salpêtrière à Paris, la maladie de Parkinson est en revanche l’une des pathologies neurodégénératives pour lesquelles l’association avec le métier d’agriculteur ou l’exposition à des pesticides ne fait aucun doute. C’est ce qu’a démontré l’étude taïwanaise de Liou, Tsai et Chen1, qui indique une corrélation évidente entre l’exposition au Paraquat (un herbicide) durant plus de vingt ans et la maladie de Parkinson. Une étude allemande 2 a également mis en cause certains organochlorés et carbamates dans l’incidence de la maladie de Parkinson.

Toujours selon le Dr Elbaz, des données épidémiologiques obtenues à partir de dossiers médicaux établis en Finlande en 1992 3, au Danemark entre 1981 et 1993 4, et plus récemment aux Etats-Unis, dans le cadre de l’étude Cancer Prevention Study II Nutrition Cohort (2006), montrent que l’incidence de la maladie de Parkinson semble légèrement plus élevée dans les zones rurales que dans les zones urbaines. Ces résultats ont motivé des études toxicologiques in vitro et in vivo avec la Roténone, un insecticide utilisé en agriculture biologique, et qui ne nécessite aucune homologation. Or, les conclusions sont sans appel : lors d’essais chez les rats, l’injection systématique ou sous-cutanée de Roténone, « un inhibiteur du complexe I mitochondrial, a donné lieu à un modèle animal de maladie de Parkinson, avec la présence d’inclusions cytoplasmiques semblables aux corps de Lewy », a déclaré le Dr Elbaz. Curieusement, cette information ne figure nulle part sur le site anti-pesticides de François Veillerette, le président du Mouvement pour les droits et le respect des générations futures (MDRGF), pourtant toujours prêt à dénoncer le lien entre pesticides et maladies !

Toutefois, comme le souligne le Dr Elbaz, « il est important de remarquer que même en présence d’une association entre un facteur d’environnement et une maladie, le risque attribuable à cette exposition reste à déterminer ». En effet, il est probable que pour certaines expositions (comme l’exposition professionnelle aux produits phytosanitaires), ce risque ne soit pas très élevé, « à moins qu’il n’existe une forte susceptibilité génétique pour la toxicité aux pesticides ».

A la lumière de ces conclusions très réservées, on peut se demander pourquoi les pesticides font l’objet d’un rejet aussi vif, et suscitent des polémiques aussi obsessionnelles, y compris chez certains candidats à l’élection présidentielle...

Référence :
1. Liou H.H., Tsai M.C., Chen C.J. et al., Environmental risk factors and Parkinson’s disease : a case-control study in Taiwan, Neurology, 1997.
2. Seidler A., Hellenbrand W., Robra B.P. et al., Possible environnemental, occupational and other etiologic factors for Parkinson’s
disease : a case-control study in Germany, Neurology, 1996.
3. Kuopa A.M. et al., Changing epidemiology of Parkinson’s disease in southwestern Finland, Neurology, 1999.
4. Tuchsen et al., Agricultural work and the risk of Parkinson’s disease in Danemark, Scan dJ Work Environ Health, 2000.

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