Entretien avec Daniel Sauvaitre, président de l'Association Nationale Pommes Poires

actualités 20 | 10 | 2009

Entretien avec Daniel Sauvaitre, président de l’Association Nationale Pommes Poires

A&E : Les fortes demandes sociétales en matière de santé et d’environnement ont progressivement contraint l’agriculture à remettre en question ses pratiques culturales. Selon vous, comment se situe la production de la pomme, premier fruit cultivé et consommé en France, dans ce contexte ?

Daniel Sauvaitre : Parce qu’il travaille avec la nature, l’arboriculteur doit rechercher une harmonie avec son environnement. C’est ce qui a conduit la filière à mettre en place depuis maintenant dix ans la Charte Nationale de Production Fruitière Intégrée (PFI), qui a mis en évidence une forte corrélation entre le respect des équilibres écologiques et les résultats économiques. Epaulé par son service technique, chaque arboriculteur peut ainsi réussir à produire des récoltes de la meilleure qualité possible en ayant la consommation en intrants la plus limitée, dont l’utilisation se fait dans un cadre réglementaire très strict. Tous les produits de protection des plantes, qu’ils soient de synthèse ou naturels, sont évalués avec les connaissances scientifiques du moment. Ce qui permet aux autorités compétentes de délivrer une autorisation de mise sur le marché afin d’assurer la sécurité de l’environnement et du consommateur. Evidemment, on peut toujours mettre en cause les organes d’évaluation officiels, comme le font certaines associations. Mais alors, on ouvre une boîte de Pandore dont il est difficile de mesurer les conséquences

Ce n’est pas l’attitude des arboriculteurs, qui n’ont eu de cesse depuis des années de s’engager sur la voie de la PFI, ce qui a permis de réaliser des progrès considérables depuis de nombreuses années. Ainsi, le recours aux prophylaxies et aux méthodes de lutte complémentaires s’est généralisé : confusion sexuelle, prédateurs naturels pour les acariens, les pucerons ou les cochenilles… tout comme le broyage de feuille pour diminuer l’inoculum de tavelure sont devenus légion courante. La mesure objective des résultats est assurée par notre propre réseau de surveillance de la qualité des fruits au regard des limites maximales de résidus (LMR). Et nous constatons que moins de 3% des lots analysés en moyenne peuvent présenter des résidus proches des LMR, qui sont, je le rappelle, une norme agronomique et en aucun cas une norme de santé. Pourtant, certains agitent gratuitement et avec succès des peurs, plutôt que d’apprécier les réalités objectivement. C’est à se demander s’il n’y aurait pas derrière ce type de désinformation des formes de profit inavouables...

Avez-vous les soutiens nécessaires de la part de la recherche publique ?

Daniel Sauvaitre : Hélas, nous constatons amèrement que la recherche nationale et les services de l’Etat se désengagent de notre filière, alors que pour résister à la concurrence étrangère ou à la pression des nouveaux ravageurs, l’arboriculteur est condamné à innover sans cesse. Certes, le dossier du coût du travail est important, mais il faut également que les autorités publiques soutiennent sans relâche l’innovation, comme le font nos voisins européens, qui autorisent bien plus rapidement que chez nous les protections « douces ». Pour ma part, je suis convaincu que la prochaine rupture qui permettra de réduire considérablement les intrants dans les vergers passera par la génétique. Mais le challenge est élevé : il faut trouver des variétés plus tolérantes aux agresseurs tout en étant appréciées du consommateur. Pour continuer de progresser, la voie est étroite. De plus, ces voies de progrès devront être économiquement viables pour nos exploitations avant d’être adoptées.

Pourtant, il existe déjà des alternatives pour réduire ou supprimer l’utilisation des pesticides de synthèse en agriculture (lutte intégrée, agriculture biologique) ?

Daniel Sauvaitre : Ce dont je suis sûr, c’est que l’agriculture biologique au sens du règlement européen n’est pas l’avenir indépassable pour la société. Certes, elle présente des intérêts techniques. Mais les deux modes de production – conventionnelle et biologique – ont l’un et l’autre à échanger et à apprendre. Arrêtons de mettre des frontières entre le bio, qui est aujourd’hui idéalisé, et ce que nous appelons la PFI. Le rapport Ecophyto 2018, qui est très réaliste en ce qui concerne l’avenir de la filière bio, écorne d’ailleurs cette croyance qui consiste à voir dans l’agriculture bio la seule solution à tous les problèmes. Or, en fonction des espèces fruitières cultivées et des endroits de cultures, les contraintes sont différentes. La pomme, premier fruit consommé en France, est produite en zones tempérées. C’est-à-dire là où il pleut. Il est donc inévitable de devoir la protéger contre, par exemple, la tavelure. C’est vrai pour tous les modes de cultures, conventionnel ou biologique.

Mais il y a une demande des consommateurs en forte augmentation pour les produits bio. La filière peut-elle répondre à cette demande ?

Daniel Sauvaitre : Le mouvement actuel des consommateurs vers des denrées issues de l’agriculture biologique répond sans aucun doute à un souci que le consommateur lie à sa santé. Ce qui se traduit effectivement par une demande croissante en produits bio. Or, compte tenu des conditions pédoclimatiques de notre pays et des solutions techniques autorisées pour maîtriser les maladies et les ravageurs en bio, nous sommes dans l’incapacité de produire chez nous suffisamment pour satisfaire cette demande. Ce n’est pas un hasard si chez nous, les surfaces en bio de pommiers se limitent à 2-3 % du verger français. Souvent, l’aspect du produit ne répond d’ailleurs pas aux critères de normalisation (dont l’aspect visuel du produit) qu’exigent et les grandes surfaces et les consommateurs. C’est la raison pour laquelle la distribution des pommes bio est bien souvent limitée au marché de proximité. Nous sommes donc condamnés à importer. Le paradoxe, c’est que souvent, sous le terme bio, il y a des pratiques très différentes d’un pays à l’autre : la pomme bio produite en Haute Adige recevrait-elle moins de traitements que la nôtre alors qu’il pleut plus dans cette zone de production de l’Italie ?

Personnellement, je pose la question de savoir si le bio n’est pas plutôt un frein au progrès ! Répond-t-il vraiment à la définition de durabilité, qui repose sur le tryptique environnement–social–économie ? Je n’en suis pas sûr. D’ailleurs, il suffit de voir l’évolution des surfaces bio en pommiers pour s’en rendre compte. Le métier de producteur est bien de nourrir les populations. Pourquoi nous limiterions-nous à des rendements moindres alors que nous pouvons produire plus tout en garantissant la sécurité de nos produits aux consommateurs et à l’environnement ? C’est pourquoi j’ai la conviction que notre charte Nationale PFI reste la bonne voie à suivre pour aller vers une production écologique, durable et intensive.

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