actualités 21 | 04 | 2008

Et pour quelques tonnes de céréales de moins…

Plus un jour sans que ne paraisse un article sur la crise alimentaire et la flambée des prix agricoles. Occasion rêvée pour les détracteurs des biocarburants de crier au « crime contre l’humanité ». D’autres y voient la main invisible de fonds d’investissement, qui auraient trouvé refuge dans les denrées alimentaires suite aux déboires des spéculateurs dans les subprimes. Plus sérieusement, la majorité des analystes s’accordent sur les multiples raisons de cette crise : hausse de la population, modification des habitudes alimentaires, dérèglement climatique, faible niveau des stocks,etc…

Si ces explications contiennent toutes une part de vérité, elles font cependant l’impasse sur l’essentiel, c’est-à-dire sur les raisons fondamentales qui sont à l’origine de la foudroyante progression des prix agricoles. Celle-ci ne s’explique pas par le simple déficit
de l’offre par rapport à la demande. Selon les derniers chiffres publiés par la FAO en avril 2008, la production mondiale de céréales pour la saison 2007-2008 a été de 2.109 millions de tonnes (606 millions pour le blé, 1.069 millions pour les céréales secondaires et 434 millions pour le riz). En hausse de près de 5% par rapport à la saison précédente, cette récolte a atteint un niveau historique : jamais auparavant les agriculteurs du monde entier n’avaient en effet produit autant de céréales ! En regard de cette production – et toujours selon les chiffres de la FAO –, la demande mondiale est estimée à 2.126 millions de tonnes (621 millions de blé, 1.069 de céréales secondaires et 436 de riz). Le delta entre production et consommation est donc de 17 millions de tonnes, soit environ 0,8 % de la production mondiale.

De ces chiffres se dégagent deux points fondamentaux :

- Premièrement, cette quantité de céréales existe physiquement puisque les stocks mondiaux sont estimés à plus de 400 millions de tonnes. La panique actuelle et l’augmentation brutale des prix ne sont donc pas le fruit d’un manque de denrées alimentaires, mais de leur non disponibilité locale.

- Deuxièmement,le secteur agricole ne se comporte pas comme les autres activités économiques. L’agriculture a ses propres spécificités, qui sont connues depuis la fin du XVIIe siècle, mais ont été volontairement ignorées des experts de la Banque mondiale et de l’Organisation mondiale du commerce. Décrites pour la première fois par Charles Davenant et par l’économiste britannique Gregory King, elles portent le nom de « loi King-Davenant » (voir : Valse des prix et géopolitique, A&E N°54, décembre 2007). Dans les années 1930, l’économiste américain Mordechai Ezekiel, auteur du livre From Scarcity to Abundance (De la pénurie à l’abondance) et conseiller économique du président Franklin D. Roosevelt, s’était appuyé sur ces spécificités pour justifier « l’exception agricole ». Il s’agit du fait qu’en agriculture, une faible variation de la quantité de l’offre entraîne des mouvements excessifs à la hausse comme à la baisse, qui n’ont aucune commune mesure avec la disponibilité physique. C’est précisément ce qu’on observe aujourd’hui, mais que personne ne mentionne. L’instabilité intrinsèque des prix agricoles a pourtant fait l’objet d’une étude, demandée dès 2003 par la direction des Affaires financières du ministère de l’Agriculture (voir A&E N°18, octobre 2004 : Les modèles de l’OMC se trompent).

Il est donc curieux qu’aucun des nombreux analystes qui s’expriment aujourd’hui sur les émeutes de la faim n’en tirent pas les conclusions qui s’imposent. Car il ne suffit pas « simplement » de produire plus pour résoudre la crise alimentaire. Dans les conditions actuelles, un excédent de production – même très faible – entraînera un brutal retournement des cours, fatal pour les agriculteurs du monde entier, et particulièrement pour les plus démunis. Or, comme vient de le souligner Jacques Diouf, directeur général de la FAO, « la hausse actuelle des prix peut être une chance pour l’Afrique ». Certes, il est nécessaire de produire plus. Mais il est surtout indispensable de mettre le secteur agricole à l’abri des variations extrêmes – à la hausse comme à la baisse – des marchés, tout en gardant un niveau de prix suffisamment élevé pour rémunérer correctement les producteurs partout dans le monde. Voilà un sujet d’étude beaucoup plus pertinent que la chasse aux biocarburants...

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