actualités 22 | 10 | 2007

« Ce Grenelle n’a de légitimité ni scientifique, ni républicaine » par Luc Ferry, philosophe, ancien ministre.

Au fond de l’écologie contemporaine, il y a toujours cette « grande peur planétaire » que les militants déclinent en une multitude de rubriques : épuisement des ressources naturelles, dangers nucléaires, traitement des déchets, manipulations génétiques, réchauffement climatique, atteintes à la biodiversité, pollution des mers et des rivières... Craintes factuelles et empiriques, portant sur des périls dont on devrait bien parvenir un jour à mesurer de manière scientifique la réalité et la portée exactes.

Mais il y a plus, et autre chose, dans le souci de préserver la nature telle qu’elle est, voire de la restaurer telle qu’elle fut pour la transmettre aux futures générations : le principe fondateur d’une « autre politique », plus ou moins anticapitaliste et altermondialiste, qui soumette enfin l’économie à l’écologie.

Et pour la justifier, rien n’est plus précieux que de pouvoir s’appuyer sur cette formidable et si commune passion qu’est la peur.

Voilà pourquoi l’écologie radicale se plaît à souligner en permanence le décalage entre la faiblesse de nos lumières et l’extraordinaire potentiel de destruction dont nous disposons. Comme le monstre de Frankenstein ou la créature de l’apprenti sorcier, notre monde industriel et technicien aurait développé des capacités d’anéantissement de la terre d’autant plus effrayantes qu’elles échapperaient au contrôle de leurs créateurs. Avec un tel discours, plus besoin de discussion : les esprits sont prêts à être mis au pas pour accepter de bonne grâce les mesures liberticides qu’on cherche à leur imposer.

Pas de malentendu : nul ne doute qu’il faille protéger la planète ni qu’il y ait quelque urgence à le faire. Ce qui inquiète, pourtant, plus encore que les pollutions de l’air ou de l’eau - qui ne nous empêchent pas d’avoir quasiment doublé nos espérances de vie en un siècle ! - c’est celle de l’atmosphère intellectuelle et morale dans laquelle la réflexion semble aujourd’hui prendre place.

Car nos écologistes militants, de gauche comme maintenant de droite, associent de manière imparable trois logiques qui, au final, forment un redoutable piège : une logique de la peur selon laquelle cette passion, naguère encore honteuse, serait désormais un vecteur de sagesse - ce dont témoigne la calamiteuse inscription du principe de précaution dans une Constitution où il n’a que faire ; une logique médiatique, où les people, animateurs télé, vedettes de cinéma, de la chanson ou de la politique, relèguent les scientifiques et les économistes sérieux au fond du fond du panier ; enfin une logique d’interdiction qui, une fois la panique bien ancrée dans les esprits, n’a plus qu’à se baisser pour en ramasser les dividendes politiques.

Limiter la vitesse à 120 km/h ne sert rigoureusement à rien en termes de protection de l’environnement et relève de la pure démagogie - les Allemands, bien plus écolos que nous, ont d’ailleurs écarté cette mesure absurde au profit de modulations plus intelligentes, des limitations que nous serions bien avisés d’imiter.

Mais l’interdit rassure parce qu’il donne le sentiment que le politique, enfin, « fait quelque chose ». C’est l’association de ces trois logiques qu’il faut déconstruire si nous voulons avoir une chance d’aborder de façon positive la politique environnementale.

C’est dire combien nous sommes loin du compte ! Quels que soient ses mérites et la qualité des personnes qui y prennent part, le « Grenelle de l’environnement » n’a de légitimité ni scientifique, ni républicaine. Il ne représente en rien les citoyens que nous sommes et relève à 100 % du management et de la communication politiques.

Quoi qu’il en sorte, c’est fort heureusement au Parlement qu’il reviendra de trancher. Voilà pourquoi il est indispensable de l’éclairer plus et mieux qu’aujourd’hui, et de créer à cette fin, en s’inspirant des enseignements qu’on peut maintenant tirer du fonctionnement des comités d’éthique, une véritable institution républicaine, composée au premier chef d’authentiques scientifiques, qui soit enfin chargée d’éclairer l’espace public.

Il est désormais vital qu’existe sur ces questions un lieu dans lequel on organise le nécessaire débat contradictoire sur des sujets, par exemple les OGM, dont la simple honnêteté intellectuelle oblige à affirmer qu’ils sont loin d’être tranchés.

Un lieu dans lequel on puisse distinguer les vrais risques des rumeurs absurdes, mais aussi construire une hiérarchie des priorités sans laquelle aucune politique ambitieuse n’a de sens.

Pour l’instant, c’est l’alliance de la peur et des médias qui domine. Il faut lui substituer celle de la science et de la République.

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