Kokopelli fait ses choux gras du travail d'autrui…

actualités 14 | 01 | 2010

Kokopelli fait ses choux gras du travail d’autrui…

Dominique Guillet, le patron de l’association Kokopelli, n’est pas content. Fidèle lecteur des catalogues de semences de ses concurrents, il a découvert que dans celui du printemps 2010 de la société Baumaux figurait à la vente « un mélange de 15 variétés de tomates que son dirigeant a choisi d’appeler Tomate Kokopelli ». Pire, « cette appellation étant suivi d’un petit signe ® » l’entreprise de Philippe Baumaux serait désormais propriétaire de cette marque. Exact ! Profitant du fait que lors de la création de son association, en 1999, Dominique Guillet n’avait pas déposé ce nom en tant que marque commerciale, la société Baumaux a déposé le 31 octobre 2007 à l’Institut national de la propriété intellectuelle la marque « Tomate Kokopelli ». Estimant que Kokopelli est « un symbole culturel millénaire chez les Amérindiens », le président de Kokopelli peut difficilement en revendiquer aujourd’hui l’exclusivité. A moins de faire un procès à la chaîne américaine de fast-food mexicains qui porte également le nom de Kokopelli.

Pourtant, Blanche Magarinos-Rey, l’avocate de la petite association cévenole, s’indigne de cette « provocation sur fond de contrefaçon » que représenterait l’initiative de Baumaux. Elle laisse même entendre que cette affaire, elle aussi, se réglera devant les tribunaux. Certes, il est vrai qu’on peut légitiment se demander à qui viendrait l’idée d’acheter un mélanges de semences de différentes variétés de tomates. Peut-être à quelques adeptes fanatiques des populations évolutives…

Quoi qu’il en soit, Philippe Baumaux ne cache pas sa satisfaction devant le remue-ménage créé sur le net par son action. « Ce qui est surtout surprenant, c’est que depuis plus de trois ans, nous proposons des bulbes de narcisse baptisés Kokopelli, et que cela ne nous a jamais valu une telle mobilisation de la part de M. Guillet », remarque Philippe Baumaux, engagé depuis décembre 2005 dans un véritable bras de fer juridique contre Kokopelli. L’association de Dominique Guillet a en effet été condamnée par le tribunal de grande instance de Nancy pour avoir organisé « des actes de concurrence déloyale tendant à la désorganisation du marché des graines de semences potagères anciennes ». Si l’appel est en cours, cette condamnation s’ajoute déjà à celle de la cour d’appel du tribunal de Nîmes, suite à une plainte déposée par la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), qui reprochait à Kokopelli d’avoir mis sur le marché des « semences de variétés non autorisées ». Alors que le jugement a été confirmé par la cour de cassation, l’association cévenole est encore redevable de l’amende de 17.000 euros, qu’elle n’a jamais payée, au motif que l’Etat se serait désisté grâce à une intervention de Nathalie Kosciusko-Morizet. Dans une déclaration très remarquée, l’ancienne secrétaire d’Etat à l’Ecologie avait en effet estimé que Kokopelli « remplit une mission de service public ».

Une bien curieuse « mission de service public »

Or, une analyse plus minutieuse des activités de Kokopelli donne une tout autre image de l’association de M. Guillet. Ainsi, dans sa gamme des « Haricots à écosser à rames », Kokopelli propose le haricot Tarbais. La description qu’il en donne est sans ambiguïté : il s’agit d’une « variété à gros grains blancs. Les gousses font 20 cm et la plante peut grimper à 2m50 de hauteur. Cette variété est originaire du sud-ouest de la France. Elle entre dans la préparation du cassoulet. En 1881, ce sont 18 500 hectares qui étaient cultivés dans la plaine de Tarbes. » Il s’agit donc bien du fameux haricot tarbais Label rouge, qui bénéficie depuis 2000 d’une Indication Géographique Protégée (IGP). Ce qui veut dire que l’intégralité de sa récolte est assurée par les 64 adhérents de la Coopérative du Haricot Tarbais. Sa directrice, Mme Claire Cazajous, est pourtant formelle : Kokopelli ne figure pas dans la liste de ses clients ! « Impossible que ces haricots proviennent directement de chez nous », a-t-elle confirmé à A&E. La confusion est telle qu’on est pourtant en droit de se demander s’il n’y aurait pas dans ce cas tromperie vis-à-vis du consommateur. Une tromperie bien rémunérée, puisque Dominique Guillet vend le sachet de 40 grammes de semences 3,5 euros, alors que la coopérative propose 150 grammes pour 4 euros !

Autre exemple, qui relève davantage de l’éthique : l’association cévenole n’hésite pas à proposer dans son catalogue en ligne des semences du « chou de Magnat », une variété originaire de Russie. Introduite dans la Creuse vers 1760, elle a été sauvée récemment grâce au long et laborieux travail d’un petit groupe d’agriculteurs passionnés du village de Magnat l’Etrange. N’ayant pas inscrit cette variété au Catalogue, ces derniers ne peuvent cependant pas se prétendre mainteneurs. Or, leur travail ne mérite-t-il pas rémunération ? Visiblement, ce n’est pas ce que pense Dominique Guillet, qui vend cette variété sans reverser quoi que ce soit aux agriculteurs qui ont patiemment reconstruit l’homogénéité de la variété et la notoriété de ce légume local. « Personne de l’association Kokopelli ne nous a contactés pour obtenir des graines ou des plants », confirme en effet Jean-Jacques Paufique, le président de l’association Le chou de Magnat, qui s’interroge sur les garanties que le consommateur peut avoir lorsqu’il se fournit chez Kokopelli : « Comment ont-ils obtenu ces semences de chou de Magnat ? Mystère ! » D’où son inquiétude : « Le respect de la sélection massale a-t-il bien été assuré et les mesures adéquates ont-elles été prises pour éviter une pollinisation croisée avec d’autres variétés ? Son cycle de production et de végétation est-il bien respecté ? » En faisant ses choux gras de ce magnifique patrimoine régional, Kokopelli risque surtout de nuire à l’existence du chou de Magnat, craint Jean-Jacques Paufique. C’est pourtant ce que NKM a baptisé « une mission de service public » ! 

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