Le monde imaginaire de Benjamin Sourice

actualités 01 | 09 | 2015

Le monde imaginaire de Benjamin Sourice

Faute d’être un grand journaliste d’investigation, Benjamin Sourice est un grand farceur. Blogueur sur Médiapart et auteur du livre Plaidoyer pour un contre-lobbying citoyen, écrit pour les Éditions ECLM, une excroissance de la Fondation pour le Progrès de l’Homme (FPH), il connaît bien le royaume du lobbying. Surtout celui lié au réseau associatif écologiste. Ainsi, il a été salarié du Criigen de Corinne Lepage (de février 2014 à février 2015), et des Amis de la Terre (de septembre 2009 à mai 2014). Il a également travaillé pour Marie-Monique Robin (assistant post-prod pour M2R Films), pour l’association Sherpa, fondée et présidée par William Bourdon, l’avocat de Marie-Monique Robin, et pour le site Combat Monsanto, une opération financée notamment par Sherpa et par la FPH. Pigiste pour des revues militantes à ses heures perdues, Benjamin Sourice admet sans souci être un « citoyen engagé ».

Ce « journaliste indépendant » aux relations financières étroites et continues avec la crème du lobby anti-OGM français a ainsi récemment décidé d’enquêter sur le blog Imposteurs.com, pour « démasquer ces personnes qui agissent à visage caché ». Une première version de son enquête, qu’il qualifie d’« inédite », est parue le 13 mai sur son blog, hébergé par Médiapart. Le journaliste y aurait reconstitué « une véritable cartographie du lobby OGM, allant d’acteurs associatifs à des professionnels du secteur agricole, soutenus par des lobbyistes professionnels et aguerris impliqués de longue date dans la “querelle des OGM“ ».

Sa construction repose ainsi sur trois piliers : dans le rôle de l’acteur associatif, on retrouve le responsable du site, Stéphane Adrover, chargé d’étude à l’INSEE et membre de l’AFIS, une association qui réunit des rationalistes passionnés de science ; dans celui du « professionnel du secteur agricole » , un « fonctionnaire onusien retraité », qui souhaite rester anonyme ; et dans celui du « lobbyiste aguerri », de l’homme de l’ombre, Jean-Paul Oury, auteur du livre La querelle des OGM paru en 2006.

« Bravo, ces pleutres toujours cachés derrière leurs pseudos sont enfin démasqués », a commenté séance tenante le militant anti-OGM Pierre-Henri Gouyon, membre du conseil scientifique du Criigen.

Une enquête qui fait plouf

Sauf que notre Rouletabille contemporain n’a élaboré aucune « cartographie du lobby OGM ». Il s’est contenté d’afficher le nom de deux fonctionnaires – l’un toujours en activité et l’autre à la retraite depuis cinq ans– engagés dans le débat sur les OGM, et qui avaient choisi d’écrire sous des pseudonymes. La belle affaire...

L’identité du premier, Stéphane Adrover, n’était d’ailleurs pas vraiment un secret d’État, comme en témoigne la page que lui consacre le site Atlantico. « Stéphane Adrover anime le blog Imposteurs, qui s’attache à dénoncer l’obscurantisme scientifique depuis maintenant plus de dix ans », peut-on y lire. Par ailleurs, Stéphane Adrover figure sur la page des amis de l’AFIS comme « animateur du site Imposteurs ». Enfin, son nom était déjà connu du journaliste du Monde Stéphane Foucart, comme l’atteste leur correspondance commune.

Le cas de la seconde « révélation » de Benjamin Sourice est quant à lui plutôt comique. Dans un premier temps, « l’enquêteur » s’égare totalement. Croyant avoir identifié « le second comparse, le sulfureux Wackes Seppi », il affirme qu’« il s’agit de M. Guy Waksman ». Raté ! « Trop d’honneur et plutôt flatteur », ironise l’intéressé. Benjamin Sourice doit donc revoir sa copie, et parvient finalement à « découvrir » qui est le fameux Wackes Seppi. Un « secret » que connaissait d’ailleurs son ami Stéphane Foucart depuis au moins le 22 octobre 2013, date à laquelle le journaliste du Monde a adressé un mail à son attention au blog Imposteurs.com. Le problème, c’est que le profil de ce « fonctionnaire onusien retraité » ne correspond en rien à celui du « professionnel du monde agricole », et encore moins à une « petite main du lobby OGM », dénomination diffamatoire que Sourice utilise contre un homme certes favorable aux biotechnologies, mais qui a passé l’essentiel de sa carrière à défendre le Certificat d’obtention végétale et non pas les brevets...

Le troisième homme

Les prétendues révélations sur les liaisons dangereuses entre le lobbyiste aguerri Jean-Paul Oury et une ancienne directrice de communication de Monsanto France, Armelle de Kerros, sont encore plus rocambolesques. « À l’époque où le cabinet [Image & Stratégie] recrute Jean-Paul Oury comme consultant, il a pour ”directeur conseil” une certaine Armelle de Kerros, ancienne directrice de communication de Monsanto France, comme le confirme un ancien CV que nous avons pu nous procurer. Ces deux-là ont donc travaillé ensemble dans le même cabinet de lobbying », écrit Benjamin Sourice. Sauf qu’Armelle de Kerros et Jean-Paul Oury n’ont jamais collaboré ! « Impossible de savoir s’ils ont monté des opérations contre les anti-OGM », écrit prudemment « l’investigateur », qui admet n’avoir même pas contacté l’intéressé. « Mon observation se base sur la comparaison de CV que j’ai obtenus ou consultés avec une mise en relation des dates et des employeurs », a-t-il expliqué à A&E. Un peu léger... « Tout cela relève du pur fantasme », confirme de son côté Jean-Paul Oury. « Mes positions sur les OGM sont connues et affichées, tout comme mes positions politiques, mais je n’ai rien à voir avec la rédaction ou la promotion du blog Imposteurs, et je n’ai jamais rencontré et encore moins travaillé pour Armelle de Kerros », a-t-il déclaré à A&E.

Au final, que reste-t-il du montage de Sourice ? Un tas de ruines constitué d’amalgames et de propos diffamatoires, le tout soupoudré d’erreurs factuelles (comme celle consistant à déclarer que M.Kuntz est le président de l’AFIS) ! Avis visiblement partagé par le modérateur du site Médiapart, qui a tranché en faveur d’un retrait définitif de l’article le 26 mai dernier.

La bataille d’Internet

Mais là n’est pas l’essentiel. Car cet article s’inscrit dans la stratégie d’intimidation pratiquée par l’ancien employeur de Benjamin Sourice, le Criigen. Il accompagne les multiples menaces de plainte en diffamation –ou plaintes réellement déposées– proférées par les adhérents de l’association de Corinne Lepage (notamment dans le cadre du procès de Gilles-Éric Séralini contre le Pr Marc Fellous, de celui du même Séralini contre le journaliste Jean-Claude Jaillette de Marianne, ou encore de celui de Christian Vélot contre le blog Imposteurs.org). Après avoir perdu la bataille scientifique sur la toxicité des OGM, le Criigen utilise ainsi sa dernière cartouche, qui consiste à tenter de réduire ses contradicteurs au silence. Ceci est d’autant plus important depuis qu’Internet et les nouveaux moyens de communication ont cassé le monopole de l’information que détenaient les médias traditionnels, en général plutôt favorables aux thèses anti-OGM de Benjamin Sourice et de ses amis. Ce nouveau « marché cognitif » –pour reprendre l’expression du sociologue Gérald Bronner– a en effet la particularité d’être un espace totalement libéralisé accessible à tout le monde, que ce soit pour rédiger des articles ou pour en retirer de l’information. Jusqu’à récemment, le lobby anti-OGM y a occupé une place considérable, notamment à travers la multiplication de différents sites et blogs. Des « trolls » anonymes y mènent des campagnes de dénigrement systématique en faisant circuler de fausses informations ou en déclenchant ce que l’on appelle des flame wars, une pratique qui consiste à tuer des forums en les inondant de propos hors sujet et insultants. Certains de ces trolls interviennent sur les biographies figurant dans l’encyclopédie participative Wikipédia. Salarié du Criigen durant l’année 2014, Benjamin Sourice y a notamment été chargé de « restaurer l’e-réputation » de Gilles-Éric Séralini. « Une discipline généralement associée aux cabinets de communication et de lobbying », admet-il paradoxalement. Durant l’été 2014, la page Wikipédia de Séralini a ainsi subi une série de « corrections », réalisées par un certain KornFlex, qui est également intervenu... sur la page Wikipédia d’Agriculture & Environnement ! Un petit mot changé ici, une phrase reformulée là... bref, le lobby anti-OGM livre une véritable guerre des mots sur la toile.

Or, depuis l’arrivée de nouveaux venus sur Internet, d’horizons et de natures très différents (comme l’agriculteur DumDum, le blog Imposteurs, les sites de ForumPhyto et de l’Association française des biotechnologies végétales, le blog de Yann Kindo et bien d’autres), les affaires se compliquent pour le lobby anti-OGM. Et il s’en inquiète, comme l’admet volontiers Benjamin Sourice. « Une mauvaise réputation en ligne peut constituer une atteinte grave à la crédibilité d’une personne en déstabilisant son ”image publique” », écrit-il. Celle de l’entreprise Monsanto en a largement fait les frais. Comme celle de son ancien patron Gilles-Éric Séralini, ou celle de Stéphane Foucart, dont les écrits militants parus dans Le Monde soulèvent de plus en plus de critiques ouvertes. Et le soutien affiché de ce dernier aux égarements de Benjamin Sourice, qu’il a qualifiés de « belle enquête », ne va certainement pas renforcer sa crédibilité de journaliste d’investigation...

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