Agriculture bio : les origines d'une rumeur

Agriculture bio : les origines d’une rumeur

Après six mois de silence, le directeur général de la FAO a enfin apporté un démenti à une rumeur farfelue entretenue par certaines associations écologistes.

Tordant le cou à une rumeur qui circule depuis le printemps dernier, le directeur général de l’Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), Jacques Diouf, a rappelé dans un communiqué de presse du 10 décembre 2007 que la FAO n’avait jamais prétendu qu’il est possible de nourrir toute la planète grâce à l’agriculture biologique.

Il est d’ailleurs assez consternant de constater qu’une telle allégation ait pu aussi allègrement parcourir le monde sans que qui-conque se soit interrogé sur sa véracité. En effet, à moins d’être un militant écologiste convaincu, comment peut-on raisonnablement concevoir que l’agriculture biologique puisse sub-venir aux besoins alimentaires de six milliards d’individus aujourd’hui, et neuf milliards demain ?

Genèse d’une rumeur

C’est un communiqué de presse portant l’en-tête de la FAO, et daté du 3 mai 2007, qui se trouve à l’origine de cette rumeur. Dans ces lignes, on peut lire que « des modèles suggèrent que l’agriculture biologique a le potentiel de satisfaire la demande alimentaire mondiale, tout comme l’agriculture conventionnelle d’aujourd’hui, mais avec un impact mineur sur l’environnement. » Repris en boucle sur Internet par plusieurs associations écologistes et par quelques agences de presse, ce communiqué s’est rapidement transformé en un plaidoyer en faveur de l’agriculture biologique. François Veillerette, le président du Mouvement pour les droits et le respect des générations futures (MDRGF), a ainsi moralisé : « La FAO promeut l’agriculture biologique, le gouvernement français, l’agriculture conventionnelle... cherchez l’erreur ! »

L’erreur, c’est tout simplement que « ce document n’émane pas de la FAO », comme l’a finalement rappelé Jacques Diouf ! La confusion provient du fait qu’en mai dernier, l’organisation des Nations-Unies a hébergé une conférence internationale sur l’agriculture biologique, au cours de laquelle 114 textes, publiés dans un document de synthèse à l’en-tête de la FAO et émanant de chercheurs et de militants écologistes, ont été présentés. Le texte d’une page et demie sur la contribution de l’agriculture biologique à la lutte contre la faim, source de la rumeur, n’a d’ailleurs rien de scientifique : il a été rédigé par un militant écologiste, Brian Halweil, du Worldwatch Institute (une association présidée par Lester Brown [1] ). Ce bref document fait principalement référence à une seule étude, rédigée par Catherine Badgley, une chercheuse à l’Université du Michigan, et publiée dans la revue Renewable Agriculture and Food Systems (RAFS Vol. 22, No 2) sous le titre Organic agriculture and the global food supply.

A partir de questionnaires

Or, l’essentiel de l’argumentation de madame Badgley – qui n’est pas agronome mais paléoécologiste (!) – repose sur la compilation de 293 données portant sur le taux de rendement des plus importantes cultures dans les pays développés et en développement. Une critique de ses travaux a été publiée par Kenneth G. Cassman, agronome à l’Université du Nebraska, dans le même numéro de RAFS. M. Cassman estime que l’étude de la paléoécologiste « ne répond pas aux exigences scientifiques minimum permettant de comparer différents modes de production agricole ». En effet, « beaucoup d’études citées par Badgley et al. ne remplissent pas ces critères. Il n’est donc pas possible, en comparant simplement les rendements des systèmes biologiques et conventionnels, d’arriver à des conclusions générales sur la capacité des systèmes d’agriculture biologique à nourrir le monde. De même, il faudrait une documentation et des données encore plus rigoureuses et complètes pour pouvoir comparer de façon adéquate l’impact environnemental du système biologique à celui du système conventionnel – dont l’impact sur la qualité des sols, la qualité de l’eau affectée par la perte de nutriments et les émissions de gaz à effet de serre. On ne peut pas simplement affirmer que les systèmes biologiques sont plus sains pour l’environnement parce qu’ils n’utilisent pas des engrais et des pesticides commerciaux. »

De l’aveu même de Catherine Badgley, les données qu’elle a utilisées proviennent pour la plupart « de comptes rendus de conférences, de rapports techniques, voire de sites Internet de stations de recherche agricole ». Elles ne sont donc pas à proprement parler scientifiques. Certains chiffres sur l’augmentation de productivité sont même issus de simples questionnaires adressés à des associations environnementalistes qui gèrent des fermes biologiques de démonstration dans des pays en développement. Et la fiabilité de ces indicateurs est d’autant plus faible que certaines réponses indiquent une augmentation peu plausible de rendement allant jusqu’à 500 % en cas de conversion à l’agriculture biologique.

Une curieuse méthodologie

C’est pourtant en s’appuyant sur ces données que Mme Badgley a bâti son étude. Et sa méthodologie a de quoi laisser pantois ! Après avoir compilé ces chiffres, la paléoécologiste s’est en effet livrée à quelques calculs assez élémentaires, consistant à exprimer la relation des rendements de l’agriculture bio et de l’agriculture conventionnelle pour différentes cultures, et ce tant dans les pays développés (R1) que dans les pays en développement (R2). Elle obtient un taux R1 légèrement inférieur à 1 (entre 0,8 et 0,99) pour la plupart des cultures, et un taux R2 nettement supérieur à 1 (jusqu’à 3,995 pour les légumes !). D’après ses calculs, il n’yaurait donc presque pas de perte de rendement entre agricultures bio et conventionnelle dans les pays développés ; une affirmation pourtant contestée par les faits ! Et dans les pays en développement, les rendements de l’agriculture bio seraient même supérieurs à ceux de l’agriculture conventionnelle ! Ce que Mme Badgley explique par le fait que dans les pays du Sud, « la production biologique est souvent comparée à une agriculture de subsistance locale, pauvre en ressources, et donc limitée en rendement ». Par là-même, elle reconnaît que pour obtenir R2, elle a comparé les chiffres obtenus par des fermes biologiques pilotes à ceux provenant d’exploitations conventionnelles utilisant les techniques les plus rudimentaires (charrue, travail à la main, etc.). Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que le ratio soit largement en faveur de l’agriculture biologique !

Ensuite, la chercheuse a déterminé deux modèles pour calculer quelle serait la production mondiale (exprimée en calories par personne et par jour) si toutes les surfaces agricoles étaient exploitées en bio. Pour le premier modèle, elle a appliqué le taux R1 à l’ensemble des exploitations agricoles du monde. Pour le second, elle a appliqué le taux R1 à toutes les exploitations des pays développés, et le taux R2 à celles des pays en développement. Avec ce dernier modèle, elle obtient un rendement de 4.831 calories par personne et par jour, soit 75 % de plus que la production actuelle. « Une quantité qui pourrait théoriquement faire vivre une population humaine beaucoup plus grande que celle soutenue actuellement par les terres cultivées », conclut-elle. Très loin des réalités de terrain, ce petit tour de passe-passe arithmétique permet ainsi d’affirmer que l’agriculture biologique peut nourrir toute la planète !

Comme l’avait déclaré en son temps le président américain Dwight Eisenhower, « l’agriculture semble bien facile lorsque la charrue est un crayon et que vous vous trouvez à mille kilomètres d’un champ de blé ». Dans un autre texte, intitulé Can organic agriculture feed the world ?, la paléoécologiste faisait l’éloge de l’agriculture cubaine, qui serait, selon elle, « après quelques années de crises exacerbées par le boycott économique américain, l’un des systèmes les plus avancés du monde » ! Il est vrai que plus de 2.200 kilomètres séparent le Michigan de La Havane...

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[1Lester R.Brown est un écologiste américain, auteur de nombreux ouvrages, dont le dernier s’intitule Eco-économie : Une autre croissance est possible, écologique et durable.
Depuis de nombreuses années, Lester Brown dénonce la croissance démographique qui entraîne une croissance économique des pays en développement (en particulier la Chine et l ’ Inde. Selon lui, le nombre maximun d’habitants que la Terre peut accueillir se limite à 7 milliard. Au-delà, le monde irait à la « catastrophe écologique », la première étant d’ordre alimentaire

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