L'agriculture bio se protège derrière une ligne Maginot

L’agriculture bio se protège derrière une ligne Maginot

Lors d’une réunion tenue le 9 juin dernier, les principaux acteurs de la filière bio française – APCA, Coop de France, Fnab, Synabio et Cebio – ont dénoncé le projet de révision du règlement bio européen, considéré comme inacceptable. Pour la Commission européenne, il s’agit en revanche « de lever les obstacles au développement durable de la production biologique dans l’UE ». Notamment à travers la simplification de certaines règles, comme le souhaitent plusieurs Etats membres. Or du côté des professionnels français du secteur, trois lignes rouges ont été établies : le rejet de la proposition scandinave visant à autoriser la culture en bacs, le maintien des contrôles annuels sur site pour l’ensemble des acteurs et le refus de l’adoption d’un seuil unique pour le déclassement des denrées contaminées par des produits de synthèse.

« Ce chantier de la révision a été lancé il y a maintenant trois ans et sur des points fondamentaux du règlement il n’y a toujours pas concensus », déplore Jacques Pior, responsable de l’agriculture biologique pour les chambres d’agriculture. Après pas moins de 17 trilogues rassemblant les trois instances décisionnaires européennes, rien n’a été acté. Pire, le 19 mai dernier, une minorité de blocage composée de 17 pays a refusé de renouveler le mandat de la présidence maltaise afin de poursuivre les négociations.

Les lignes rouges

Deux des trois points litigieux – le seuil des contaminations et la culture hors-sol – ont ainsi été provisoirement écartés des négociations, tandis que les autorités françaises ont finalement admis la possibilité pour certains acteurs d’être soustraits au contrôle annuel, conformément au souhait de la Commission. Le ministre français ne s’est donc pas aligné sur la position de la filière bio, clairement hostile à un tel assouplissement. « La confiance des consommateurs est intimement liée à l’existence de ces contrôles très récurrents. Diminuer leur cadence pourrait nuire à la filière », s’inquiète Etienne Gangneron, référent bio pour les chambres d’agriculture. « Certes, dans la rédaction provisoire, il est précisé que cette mesure ne concerne que les opérateurs dits à faible risque, mais personne ne sait ce que ce terme couvre exactement ni comment il sera interprété dans les différents états membres », ajoute Jacques Pior.

En réalité, l’existence des contrôles tels qu’ils s’appliquent actuellement est loin d’apporter au consommateur les garanties suffisantes. Nul ne peut l’ignorer : en bio, il est extrêmement complexe de vérifier la non-utilisation de produits interdits, en particulier lorsqu’une même exploitation agricole est conduite à la fois en bio et en conventionnel. « Dans le sud de l’Espagne, on trouve quelques îlots de serres conduites en agriculture biologique, noyés dans un océan de productions conventionnelles. Mais c’est parfaitement légal », note un spécialiste du secteur. En outre, ces serres constituent souvent la propriété d’une même structure, finançant par ailleurs les sociétés censées procéder aux contrôles. Une confusion d’intérêts qui mériterait une petite clarification...

Il est de même relativement difficile d’obtenir de véritables garanties sur la provenance de l’alimentation du bétail. En théorie, 95% de la nourriture doit provenir d’exploitations conduites en bio, si possible d’opérateurs économiques issus de la même région administrative. Aujourd’hui, la vérification est menée sur la base d’une analyse comptable de l’entreprise. Quelques prélèvements aléatoires peuvent certes être effectués, mais cela ne permet en aucun cas de mettre en évidence la nature de l’alimentation. Bref, difficile de ne pas soupçonner le débat autour du nombre de contrôles d’être un leurre permettant de contourner les vrais sujets qui fâchent.

Le second point de discorde concerne les productions « en bacs », déjà opérationnelles en Suède, en Finlande et au Danemark, devenu depuis un important exportateur de fruits et légumes bio. « C’est un non-sens », estime Jacques Pior, rappelant que « le lien avec le sol constitue un des principes de base de l’agriculture biologique ». « Cette exception au règlement actuel provient du fait que leur pratique est antérieure aux textes réglementaires européens », indique Etienne Gangneron. Or, certains pays baltes, s’estimant victimes de distorsions de concurrence, aspirent également à y accéder.

Un combat perdu d’avance

Une fois de plus, il est légitime de se demander combien de temps la filière pourra résister. Déjà outre-Atlantique, les denrées alimentaires labellisées « organic » peuvent tout à fait émaner de productions hors-sol. Et les avantages sont évidents. Notamment en ce qui concerne les conditions de travail des cueilleurs et le bon état de leur colonne vertébrale. Ce type de cultures sous serre permet par ailleurs une bien meilleure maîtrise des ravageurs de toutes sortes et facilite l’usage du biocontrôle. La progression de l’agriculture high-tech, telle qu’elle se développe dans la Silicon Valley californienne ou plus proche de chez nous dans les start-up israéliennes, laisse présager une accentuation de la pression sur la filière bio.« Tous les élus souhaitant développer l’agriculture urbaine dans leur ville veulent qu’elle soit labellisée bio », constate Etienne Gangneron, estimant que ce mode de production est « contraire à l’esprit de la bio qui ne se réduit pas à une question d’intrants chimiques autorisés ou interdits ».

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