Les très curieux chiffres de l'Agence Bio

Les très curieux chiffres de l’Agence Bio

Les chiffres de l’Agence Bio concernant les surfaces de vergers bio sont-ils surévalués ? C’est ce que suggère une étude détaillée de leurs données.

« Le bio connaît un essor sans précédent » : tel est le refrain désormais repris en chœur par tous les acteurs de la filière. Les chiffres sont, certes, éloquents : un marché en progression de 14,7% en 2015 par rapport à 2014, pour atteindre un total de 5,76 milliards d’euros. « Sans surprise, les agriculteurs sont de plus en plus nombreux à se tourner vers l’agriculture biologique, toutes filières confondues », peut-on lire dans la presse. Les médias relèvent une tendance forte, notamment dans le secteur des fruits, où l’agriculture biologique représenterait 18% des surfaces de vergers.

Dans sa note de conjoncture d’octobre 2016, la Fédération nationale d’agriculture biologique (Fnab) se félicite qu’en 2015, « les surfaces de vergers certifiés bio et en conversion de pommes ont augmenté de 14% ». Les chiffres sont précis, très précis : 4531 ha de pommes de table sur 1246 fermes, et 2586 ha de pommes à cidre sur 682 fermes. Pour la Haute-Vienne, la Fnab indique la conversion de 158 ha, dont 93 en première année (C1). Dans le Vaucluse, ce sont 80 ha qui ont été convertis. Et pour l’Ariège, la fédération note « l’arrivée de 27 ha de vergers de pommes de table en C1 ». Bref, c’est l’euphorie dans le monde merveilleux de la bio. Sauf que les chiffres présentés par la Fnab sont surévalués pour deux de ces trois départements (l’Ariège et la Haute-Vienne). Et les écarts ne sont pas anodins : la Haute-Vienne n’aurait que 82 ha en conversion au lieu de 158, selon les chiffres de la très sérieuse Agence Bio.

À la décharge de la Fnab, les statistiques de l’Agence contiennent elles aussi de très nombreuses anomalies, auxquels s’ajoutent des problèmes de méthodologie, de mélanges de surfaces entre vergers de pommes de table et vergers de pommes à cidre, l’absence de cohérence dans la densité des arbres pour définir un verger... Ce qui donne des additions de surfaces qui n’ont rien en commun. On note également l’apparition surprenante de curieuses surfaces converties sortant de nulle part. Enfin,
les statistiques publiées par l’Agence Bio sont incompatibles avec les données officielles du ministère de l’Agriculture.

Aucune méthodologie

Tout d’abord, la question de la méthodologie. « Rien n’est normé dans ce domaine », nous a confié Florent Guhl, l’actuel directeur de l’Agence Bio. Contrairement au dossier d’éligibilité pour les aides à la conversion, qui exige des vergers productifs présentant une densité minimale de 80 arbres à l’hectare (alors qu’un verger classique a une densité comprise entre 1 500 et 3 000 arbres/ha !), les chiffres de l’Agence Bio ne reposent sur aucune règle. Cinq ou dix pommiers perdus dans « des terres fourragères type agroforesterie ou vergers pâturés » peuvent parfaitement être comptabilisés comme verger d’un hectare, voire plus. Tout comme quelques arbres dispersés dans une propriété familiale. Les hectares additionnés, sur lesquels l’Agence se base pour orienter sa communication, n’ont ainsi aucun lien entre eux, et encore moins avec la production effective de pommes bio en France.

D’ailleurs, il n’existe à ce jour aucune statistique relative à l’évolution de la production de pommes bio. Les chiffres qui circulent – et qui tournent autour de 75 000 tonnes – sont des approximations élaborées d’après des rendements moyens (20 à 25 t/ha) multipliés par des surfaces (3000 ha certifiés). Et ce n’est pas tout. « On est sur le mode déclaratif. Chaque producteur indique à la louche les surfaces qu’il cultive, et ces données sont ensuite consolidées avec celles des organismes de certification », précise Nadine Piboule, chargée de communication au CGA de Lorraine, un groupement régional d’agriculteurs biologiques. Bref, un petit air de légèreté semble planer sur les données des vergers bio...

Des surfaces sans production

Impossible d’évaluer la production de pommes sur la base des surfaces. C’est d’ailleurs clairement ce qu’on peut déduire du cas très intéressant des Vosges. Selon l’Agence Bio, il y aurait dans ce département pas moins de 155 ha de vergers bio depuis 2014, alors qu’il y en avait 2 les années précédentes. Soit potentiellement une production de 3 tonnes de pommes bio. Sauf qu’il est impossible d’obtenir de l’Agence une explication concernant ce cas. « Nous ne pouvons fournir d’informations individuelles, mais rassurez-vous, tout est vérifié et revérifié », nous a simplement répondu Florent Guhl. Curieuse réponse, puisqu’une petite enquête auprès des acteurs locaux permet de découvrir que ces 150 ha appartiennent à la société Agrivair, une filiale de Nestlé, qui impose aux communes environnantes des sources d’eau de Vittel une politique « zéro pesticides ». La gestion d’une partie de cette vaste zone de captage sans pesticides a tout récemment été confiée à deux arboriculteurs, qui tentent d’exploiter les pommiers présents sur le site. Bien que comptabilisé comme « verger pommes de table bio », ce territoire ne commercialise encore aucune pomme. On a donc ici 150 ha de surfaces en conversion (10% du total) pour une production de pommes égale à zéro.

Agreste ou Agence Bio : qui croire ?

Autre surprise, parmi les 20 départements leaders dans la production de pommes de table recensés par l’Agence Bio, on retrouve notamment le Calvados, l’Orne, la Manche, les Vosges, les Côtes d’Armor, la Haute-Vienne, l’Ariège et l’Ille-et-Vilaine, qui sont des départements pourtant loin d’être reconnus comme étant producteurs de pommes de table, compte-tenu de leurs conditions pédoclimatiques favorables à la pression des maladies, comme la tavelure. Ces neuf départements concentrent à eux seuls un tiers des surfaces de pommes de table conduites en bio ou en conversion, soit 1468 ha sur un total de 4531 ha. Or, pour 6 départements parmi les 20 leaders (Calvados, Orne, Manche, Vosges, Haute-Saône et Côtes d’Armor), les surfaces de vergers recensées par l’Agence Bio sont supérieures au total des vergers (bio et conventionnels) comptabilisés par les services des statistiques du ministère de l’Agriculture (Agreste) dans ces mêmes départements. Ainsi, dans le Calvados, l’Agence Bio recense une surface totale de 324 ha, alors qu’Agreste y comptabilise seulement 10 exploitations (conventionnelles et bio) pour une surface totale de 88 ha. Toujours selon les données du service des statistiques du ministère, il y a dans l’Orne 21 ha de vergers conventionnels et bio, tandis que l’Agence Bio comptabilise 29 exploitations bio pour 322 ha. Difficile de trouver une quelconque cohérence entre les chiffres de ces deux organismes officiels. Interrogé à ce sujet, le ministère admet que les différences éventuelles avec les chiffres de l’Agence Bio peuvent s’expliquer par le fait qu’Agreste ne prend en compte que « les superficies bio agréées depuis suffisamment longtemps pour que la production soit commercialisée en bio ». Autrement dit, le ministère se base sur des vergers vraiment productifs.

Des hectares sortis de nulle part

Et ce n’est pas tout. Les statistiques de l’Agence Bio révèlent d’autres anomalies incompréhensibles. Ainsi, en toute logique, le total des hectares conduits en AB pour une année donnée (n) est nécessairement égal ou inférieur à la somme des surfaces bio et des surfaces en dernière année de conversion (C3) de l’année précédente (n-1). Néanmoins, dans certains cas, les organismes certi cateurs (comme Écocert) peuvent accorder des dérogations en fonction de l’historique de la surface, mais ceci est censé rester marginal. Visiblement, ce serait le cas pour le Calvados, où 65 ha noti és en C1 en 2012 sont passés directement en C3 l’année suivante. Soit. Mais ce qui laisse perplexe, c’est l’ampleur du phénomène.

Dans l’Aube par exemple, il y avait, en 2011,15 ha en AB et 0 en C3, alors que l’année suivante, l’Agence signalait 35 ha en AB. Même problème pour les Côtes d’Armor, le Morbihan, l’Ille-et-Vilaine, le Maine-et-Loire, le Vaucluse et le Haut-Rhin (voir Figure1). Des erreurs similaires, bien que moins significatives en termes d’hectares, se retrouvent dans l’Ain (5ha), la Drôme (5ha), la Haute-Garonne (5ha), le Gers (6ha), la Savoie (7ha), la Manche (11ha), la Sarthe (13 ha), la Loire (11 ha), le Limousin (6ha), le Pas-de-Calais (8ha)), la Nièvre, etc.

Autre curiosité : dans le Gers, 106 ha ont été recensés en C1 pour l’année 2013. Ce qui représente non moins de 10 fois le total des surfaces conduites en AB dans ce département (Figure 1). Or, ces hectares ont disparu du tableau l’année suivante, alors qu’ils auraient dû figurer parmi les C2. Étonnant. Soit il s’agit d’un abandon après une seule année de conversion pour l’ensemble de ces 106 ha, soit il s’agit d’une erreur de relevé qui concerne... encore une fois une centaine d’hectares !

La réponse de l’Agence Bio

Difficile donc de s’y retrouver. Selon l’Agence Bio, ces écarts reflèteraient un changement de classification et seraient « liés à la spécificité de l’agriculture biologique, où les vergers ne sont pas forcément spécialisés, comme en culture non-bio ». « La définition du type de culture d’une année à l’autre peut varier notamment entre vergers à pommes de table et vergers à cidre. On peut aussi avoir des passages entre surfaces fourragères et vergers, même si c’est moins important en chiffres », précise Florent Guhl. Autrement dit, il y aurait notamment un transfert de vergers de pommes à cidre vers des vergers de pommes de table. « En bio, les pommes (comme beaucoup d’autres fruits) peuvent être destinées à une consommation en fruits frais ou en transformés ; cela dépend des années, de la météo, des marchés... », confirme Florent Guhl. Des propos contestés par Nadine Piboule : « On ne met pas, sur le marché du fruit frais, des variétés de pommes destinées au cidre, car elles n’ont pas les mêmes qualités organoleptiques ». « Les vergers produisant des pommes de table et ceux destinés au cidre diffèrent par les variétés cultivées », confirme Daniel Sauvaitre, président de l’Association nationale pommes poires (ANPP).

En revanche, on pourrait envisager un transfert purement comptable dans
les statistiques, puisque les données sont déclaratives. En effet, une consolidation de ces deux catégories efface les écarts constatés dans quelques départements, notamment le Calvados et l’Orne. Sauf que ce n’est pas le cas pour les autres. Et lorsqu’on consolide les chiffres de l’Agence Bio à l’échelle nationale en prenant la somme des vergers destinés aux pommes à cidre et de ceux destinés aux pommes de table, les écarts demeurent (voir Figure 2) : 220 ha en trop entre 2011 et 2012, 180 ha entre 2012 et 2013, et 174 ha entre 2014 et 2015, soit un total de près de 600 ha en 5 ans.

Les abandons existent aussi

Cette réponse n’est donc pas satisfaisante. D’autant plus que ce chiffre ne prend pas en compte les abandons de conversion, pourtant très visibles dans les statistiques. Là, le doute n’est plus permis : les chiffres parlent d’eux-mêmes. Entre 2011 et 2015, plusieurs départements ont accusé une baisse significative des surfaces en bio (voir Figure 3), notamment l’Aube, la Loire-Atlantique, le Haut-Rhin et le Rhône. D’autres abandons cependant moins importants en termes de surfaces sont également observés dans les Alpes-Maritimes (4 ha), la Gironde (7 ha), le Bas-Rhin (7 ha) et le Morbihan (6ha). L’abandon de certaines exploitations est également visible sur les statistiques de l’Agence : dans le Morbihan, le nombre des exploitants a chuté de 36 à 20 entre 2013 et 2014. En Meurthe-et- Moselle, il est tombé de 9 à 4 (2013-2014), en Mayenne, de 21 à 16 (2012-2013), dans la Loire, de 19 à 12 (2013-2014), en Ille-et-Vilaine, de 45 à 31 (2014-2015), en Corrèze, de 17 à 13 (2012-2013), etc.

Or, ces pertes de surfaces n’apparaissent pas dans les totaux des statistiques, puisqu’elles sont compensées par de nouvelles surfaces qui peuvent être plus ou moins productives – comme c’est le cas avec les Vosges –, voire résulter d’un simple jeu d’écriture. Elles sont pourtant bien réelles.

Au final, on peut se demander si ce ou artistique est volontaire, ou s’il est plus simplement le fruit d’un amateurisme assez caractéristique d’une filière dont la croissance récente est surtout portée par un marketing bien rodé, qui prend un certain nombre de libertés avec la réalité. Faute d’une clarification des données réelles, la désillusion pourrait être à la hauteur des fausses promesses...

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