Quinoa : révolution agraire bolivienne et bobos bio

Quinoa : révolution agraire bolivienne et bobos bio

Didier Perréol, le fondateur du groupe Ekibio (65 millions d’euros de C.A. en 2012), est un patron responsable. Depuis 1988, date de la création de sa première entreprise, Euro-Nat, il s’est investi dans la commercialisation de produits bio. Composé aujourd’hui de neuf sociétés, son holding revendique une performance économique qui répond « au mieux aux préoccupations environnementales et éthiques ». Parmi les produits bio à l’origine du succès de Didier Perréol, le quinoa occupe une place privilégiée.

« Dès que j’ai créé la société, je me suis mis en recherche d’une graine qui pourrait faciliter l’identification de la société. Et j’ai découvert le quinoa en 1989 », relate le patron d’Ekibio. Il s’associe alors avec Jean-Marie Galliath, président de Point d’Appui, une association humanitaire basée en Alsace et dont les actions visent notamment à améliorer les conditions de vie des paysans de l’Altiplano bolivien. En 1996, les deux hommes fondent Jatariy, une usine de nettoyage et de conditionnement du quinoa en Bolivie, en association avec quelques paysans locaux. Et le succès est au rendez-vous. « On a commencé avec 500 kilos. Aujourd’hui, nous exportons deux conteneurs par semaine et on espère passer bientôt à quatre », confiait Didier Perréol en mai 2013. Séduits par son livre Le quinoa : la graine sacrée, les bobos bio ont rapidement fait du quinoa l’un de leurs produits vedettes. Comme le résume le magazine Le Tout Lyon dans son édition du 16 avril 2013 , Ekibio nourrit l’Europe en quinoa.

Le revers de la médaille

Malheureusement, cette ascension fulgurante se double de constats peu glorieux : crise foncière sur l’Altiplano andin, tensions sociales entre paysans et flambée du prix du quinoa telle que ce « riz des Incas » est devenu inaccessible aux populations locales ! « Un haut niveau de prix payé aux paysans peut parfois avoir des effets pervers sur la propre consommation des Boliviens, la graine devenant alors trop chère pour eux », concède Jean-Marie Galliath. Le décret adopté en 1989 et stipulant que tout pain fabriqué en Bolivie contienne 5 % de farine de quinoa n’a jamais été mis en œuvre, la farine de quinoa étant devenue trop onéreuse. Pourtant, selon les données officielles, les surfaces cultivées en quinoa ont doublé depuis 2005. Elles occupent aujourd’hui 70000 hectares, pour une production annuelle de 44000 tonnes. Seul hic, les deux-tiers de cette production servent à alimenter les populations des États-Unis, du Canada et d’Europe (la France étant le premier consommateur européen). En réalité, ce seraient plutôt 90% du quinoa produit en Bolivie qui quitteraient le pays, dont une partie clandestinement à travers des circuits de contrebande, estime la revue Los Tiempos.
 
« La demande a explosé en Europe et l’offre n’a pas été organisée », regrettait dès 2009 Charles Kloboukoff, le PDG du groupe Léa Nature. En Bolivie comme au Pérou, « la culture du quinoa, dopée par des prix très attractifs, s’est intensifiée à outrance. Du coup, la rotation des cultures a été abandonnée, l’élevage des lamas qui permettait d’enrichir la terre aussi, et la qualité du sol s’est dégradée très rapidement. Aujourd’hui, les rendements s’effondrent et les prix explosent », constatait-il. Depuis 2013, les prix oscillent en effet entre 2500 et 3000 dollars la tonne à l’exportation... bien loin des 40 dollars des années 1970 !

Et les choses ne semblent pas s’arranger. « L’afflux de demandes sur l’Europe et les États-Unis a accéléré le processus d’augmentation des prix. Nous sommes donc dans une période de spéculation, ce qui est gênant pour nos entreprises puisque le prix a quasi doublé par rapport au mois d’avril, moment de la récolte du quinoa », notait Didier Perréol en octobre 2013. « Nous pensions que la récolte exceptionnelle de cette année allait stabiliser, voire baisser un peu les prix, mais ils ont énormément augmenté en juillet-août, notamment parce que les ventes US ont fortement progressé à cette même période, pour des raisons de stockage. À la fin août 2013, nous sommes déjà à 4000 tonnes de quinoa vendues aux USA pour cette année. Tout cela fait que l’on a atteint des sommets, et le prix de vente consommateur en magasin bio atteindra bientôt 10 euros le kilo », ajoutait-il. Aujourd’hui, Primeal (qui appartient au groupe Ekibio) vend effectivement son paquet de 500 grammes de quinoa bolivien à 4,94 euros.

Certes, l’intensification vertigineuse de la production a épargné à des milliers de familles de l’Altiplano andin un exode définitif vers les villes ou l’étranger. Elle a apporté à la région une augmentation généralisée du niveau de vie, avec un meilleur accès à l’éducation, à la santé et aux biens de consommation. Mais elle a également provoqué des bouleversements environnementaux et socio-économiques considérables. Ainsi, l’extension des champs de quinoa a exacerbé les conflits d’usage des terres, provoquant de violents affrontements entre cultivateurs. L’élevage a été marginalisé, et la disparition des troupeaux a provoqué une insuffisance en ressources de fumier. Comme le souligne une note publiée par le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), « les producteurs de quinoa des communautés paysannes sont passés d’une production d’autosubsistance à une production commerciale pour l’exportation en changeant tout le système de production. [...] Le lieu et le mode de production, ainsi que l’itinéraire technique, se sont transformés, avec des conséquences diverses, pour aboutir aujourd’hui à une crise foncière et des tensions sociales multiples. »

Adeptes du quinoa et du commerce éthique de Monsieur Perréol, les bobos bio ont largement participé à cette mutation agraire des hauts plateaux andins vers un modèle agricole qu’ils ne font que critiquer. Un comble !

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