Le monde fantasmé de Monsieur Gruffat

Le monde fantasmé de Monsieur Gruffat

Dans son ouvrage Les dessous de l’alimentation bio (Editions La Mer Salée), Claude Gruffat, le patron de Biocoop, une coopérative dont le chiffre d’affaires devrait dépasser le milliard d’euros cette année, défend l’agriculture biologique. Ou du moins sa vision d’une certaine agriculture biologique. « Nous faisons volontairement la distinction entre la Bio et le bio. Aujourd’hui, deux modèles d’agriculture dite bio s’affrontent. Celle des militants de la première heure, que porte la coopérative Biocoop entre autres (la Bio), et celle définie par le règlement européen : le bio », note le président de Biocoop, la plus grande chaîne de distribution de produits issus de l’agriculture biologique.

Agriculture biologique : le monde fantasmé de Monsieur Gruffat

Le, la, les bios...

Tandis que le premier modèle incarnerait un projet de société noble doté d’une agriculture aux vertus innombrables (respectant le rythme de la vie, de la nature et de l’humain tout en contribuant à la prospérité de la Nation), la seconde serait l’émanation d’un infâme productivisme, d’un modèle destructeur, pollueur et socialement insupportable. Cette vision parfaitement manichéenne du monde bio traverse l’ouvrage, rédigé sous la forme d’un entretien avec l’éditeur.« A Alméria en Espagne par exemple, dans la région dite “de la mer de plastique” (on l’appelle ainsi en raison des surfaces de serres plastiques à perte de vue), la plupart des producteurs peu scrupuleux recourent à des sans-papiers travaillant dans des circonstances inacceptables. Ils ramassent des légumes dits bio dans des conditions de températures élevées sous des serres brûlantes avec des rythmes de travail intolérables. Ce bio-là n’a rien à voir avec les valeurs de la Bio. Ce n’est ni écologique, ni humain », déplore ainsi Claude Gruffat avant de porter aux nues le modèle qu’il prône.

L’Espagne agricole n’est pas le seul pays à subir les critiques du businessman-militant. Prenant acte de l’effondrement de la consommation des produits bio en Grande-Bretagne, il accuse le gouvernement de Sa Majesté de s’être tourné vers les grandes exploitations agricoles. Le secteur du bio subit en effet depuis 2008 une baisse constante de son chiffre d’affaires de 2,6 milliards d’euros par an à 1,8 milliard aujourd’hui. « Au global, il n’y a plus que 30 0000 agriculteurs en Angleterre (...) Peu de grandes exploitations, c’est le rêve de l’agriculture productiviste », s’indigne Claude Gruffat qui plaide pour « une France à un million de paysans ». Soit plus de deux fois le nombre actuel des actifs agricoles. Tout au long de l’ouvrage se dessine un modèle calqué sur la période antérieure à « l’industrialisation de l’agriculture » des années soixante et à l’exode rural de l’avant-guerre. Un modèle particulièrement exigeant en main-d’œuvre, qui tourne surtout le dos au progrès génétique.

Les « variétés » miraculeuses de M. Gruffat

Reprenant le mythe du bon vieux temps, Claude Gruffat souhaite ainsi réhabiliter « ces semences anciennes afin de retrouver des espèces plus riches sur le plan nutritionnel, qui ne sont pas phyto et engrais dépendants ». Il croit savoir que ces miraculeuses « variétés » autosuffisantes ne peuvent être cultivées au motif qu’elles ne seraient pas référencées dans le Catalogue officiel des variétés cultivables. Ceux qui le font « sont hors la loi », affirme Claude Gruffat. « Ils n’ont pas le droit de s’échanger des semences pour faire bénéficier aux voisins des meilleures sélections et ainsi étendre la sécurité et l’autonomie des paysans pour leurs semences », s’indigne le patron de Biocoop. Celui-ci prétend – sans apporter le moindre commencement de preuve – que « dans le passé, nous disposions d’une diversité de semences adaptées à chacun des territoires avec ses spécificités de climat et de sol (...). [Aujourd’hui], les semenciers mondiaux ont imposé leurs semences (les mêmes partout), et les produits de traitement qui vont avec ».

Confondant les termes « variétés » et « espèces », l’homme d’affaires fait montre d’une ignorance surprenante. Les agriculteurs ne cherchent pas à retrouver de nouvelles « espèces », mais de nouvelles « variétés » au sein d’une même espèce végétale.

Confondant les termes « variétés » et « espèces », l’homme d’affaires fait montre d’une ignorance surprenante. Les agriculteurs ne cherchent pas à retrouver de nouvelles « espèces », mais de nouvelles « variétés » au sein d’une même espèce végétale. Le maïs par exemple, est une espèce regroupant plus de 1000 variétés aux caractéristiques spécifiques. Elles sont produites, multipliées et cultivées chaque année en France par nos agriculteurs, qui peuvent les acheter à de très nombreux semenciers. Ces variétés sont en effet le fruit d’un long travail réalisé par les 70 entreprises françaises spécialisées dans la sélection variétale, et dont l’excellence leur permet de résister encore aux multinationales. Dans la vraie vie, les agriculteurs n’ont jamais eu à leur disposition un tel choix variétal, qu’ils sont libres de cultiver.

« Le monde fantasmé de Monsieur Gruffat est une vue de l’esprit », confirme Jean Wohrer. Anciennement chargé du service Réglementaire du GNIS, il se rappelle ainsi avoir entretenu un dialogue très constructif avec les représentants de l’agriculture biologique : « Nous avons beaucoup travaillé ensemble, en particulier pour améliorer les critères d’inscription. Ce qui a donné lieu à l’entrée des variétés de blé adaptées à l’agriculture biologique au Catalogue of ciel. » L’expert déplore cependant que ces merveilleuses « variétés adaptées sélectionnées par certains agriculteurs biologiques » n’aient jamais été concernées par des essais officiels afin de pouvoir les comparer aux variétés actuelles. « J’ai beaucoup insisté, mais du côté des bio, on ne m’a jamais répondu », constate Jean Wohrer.

M. Gruffat oublie également que la loi sur la Répression des Fraudes, instituée en 1905, a pour objectif non seulement de sécuriser les consommateurs contre des intoxications véhiculées par des semences contaminées, mais aussi de préserver les agriculteurs. « Afin de se protéger des personnes malhonnêtes qui leur vendaient des semences non adaptées ou qui ne germaient pas, les agriculteurs avaient besoin d’une garantie. C’est ce que la loi a apporté », explique Jean Wohrer. D’où l’importance d’inclure la germination parmi les critères d’inscription au Catalogue of ciel.

Les tomates interdites

L’histoire des « vraies variétés anciennes de tomates » telle que l’ouvrage la relate vaut également le détour. « Quand Biocoop a relancé les variétés anciennes de tomates il y a 20 ans, ça a fait sourire », explique Claude Gruffat, avant de s’en prendre aux sélectionneurs qui ont « “fabriqué” de fausses variétés anciennes en faisant des hybrides F1 qui ressemblent à des variétés anciennes et qui n’ont pas de goût ». Il poursuit : « Pour ne pas laisser cette confusion s’installer en bio, Biocoop a inscrit dans son cahier des charges l’interdiction de tomates anciennes hybrides F1. » Il omet toutefois de préciser la date toute récente de cette interdiction. Jusqu’en novembre 2016, de nombreux clients du géant de la bio pouvaient y acheter les tomates Cindel, Paola et Paronset, des hybrides F1 de première génération produites respectivement par Limagrain, Enza Zaden et Syngenta. Il y a encore un an, elles étaient présentées par Biocoop comme « trois variétés ayant le goût le plus prononcé et la chair la plus douce et sucrée ! ». Depuis, elles sont soudainement devenues maudites...

Les OGM cachés de Biocoop

C’est ce qui risque d’arriver à de nombreux produits encore disponibles à l’heure actuelle sur les étals de ses magasins. Clamant qu’« il ne peut pas y avoir des OGM bio, ni des OGM en bio », Claude Gruffat affirme que « chez Biocoop on ne permet pas le 0,9% d’OGM toléré dans la réglementation AB ou européenne ». Tel n’est pas le constat établi par les Faucheurs Volontaires d’OGM, la Confédération paysanne, Inf’OGM ou le Réseau Semences Paysannes, pourtant tous partenaires de l’enseigne de distribution. Estimant que Biocoop roule ses clients dans la farine, ces différentes structures militantes anti-OGM affirment que les plantes issues des techniques de mutagenèse ou de fusion de cytoplasmes (CMS2) sont des « OGM cachés ». Or les rayons de Biocoop en regorgent. Inf’OGM explique par exemple que « seuls Bio Breizh (APFLBB) et Nature & Progrès ont exclu toute plante issue de CMS de leurs cahiers des charges », tandis que Guy Kastler du Réseau Semences Paysannes rappelle que « toutes les semences de riz de Camargue, bio ou pas, sont issues de cette technique [de mutagenèse] ». La Confédération paysanne admet de son côté qu’« il existe des variétés obtenues par mutagénèse qui sont utilisées en agriculture biologique, comme les tournesols oléiques ». Biocoop n’hésite pourtant pas à vanter ses huiles de tournesol oléique désodorisées bio et ses dizaines d’autres produits qui en contiennent, comme ses paquets de chips bio commercialisées en 2013 au profit des Faucheurs Volontaires...

D’ailleurs, Claude Gruffat n’a jamais cru bon de retirer tous ces « OGM cachés » de ses rayons, alors qu’il les qualifie désormais de dangereux pour la santé : « Lorsque nous consommons des produits modifiés, nous nous exposons à des réactions de l’organisme similaires aux allergies. Les végétaux modifiés ne sont plus reconnus par l’organisme humain et les conséquences sur la santé peuvent être importantes. »

Au final, Les dessous de l’alimentation bio ne nous révèle donc pas grand-chose sur l’agriculture biologique, les questions embarrassantes ayant été scrupuleusement écartées. Et encore moins sur l’arrière-cuisine du plus grand réseau de distribution de l’alimentation bio. Celui-ci n’a pourtant rien à envier aux autres géants de la grande distribution. En tout cas dès lors qu’il s’agit de communication...

Les dessous de l’alimentation Bio
Claude Gruffat
Éditions La Mer salée
Juin 2017

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