Hausse du prix des denrées alimentaires

agronomie 18 | 04 | 2008

Hausse du prix des denrées alimentaires

La hausse du prix des denrées alimentaires de 2008 n’a pas surpris la rédaction d’ a&e. Son article Bilan sur la récolte 2004, une année officiellement « exeptionnelle » publié en décembre 2004 alertait déjà sur la situation préoccupante des stocks de céréales...

Bilan sur la récolte 2004, une année officiellement « exeptionnelle »

« Année exceptionnelle », « production record », « quantité et qualité au rendezvous » : tels sont les titres relevés récemment dans la presse pour qualifier l’augmentation significative de la production céréalière mondiale. Certes, les chiffres annoncés cette année sont très encourageants. Mais en réalité, ils occultent une situation loin d’être rassurante !

Selon les estimations de la FAO, la production mondiale devrait atteindre 1,985 milliard de tonnes pour la récolte 2004. Il s’agit de la plus importante moisson de tous les temps, en hausse de plus de 5% par rapport à la récolte précédente. Depuis 1996, la production de céréales stagnait en effet aux alentours de 1,9 milliard de tonnes. Situation dangereuse
puisque la consommation mondiale croît, de manière stable, d’environ 1% par an. Or, l’année 1999 a marqué un tournant dramatique : la
consommation mondiale de céréales a une nouvelle fois dépassé la production, nécessitant un recours massif aux réserves. En 2002,
l’écart de plus de 100 millions de tonnes aurait dû suffire à tirer la sonnette d’alarme. Si la récolte de 2004 est « exceptionnelle », ce n’est
que parce qu’elle répond de nouveau à la demande solvable. Il n’y a pas vraiment de quoi s’émerveiller ! (figure 1)

Seulement 70 jours de consommation

Encore persuadé qu’il y a surproduction agricole, le consommateur occidental n’a rien vu, car l’utilisation des importants stocks dont
disposait le monde a évité une crise alimentaire générale. Cependant, depuis 1999, les stocks ont littéralement fondu, et si la récolte
2004 ne nécessite pas cette fois-ci d’y recourir, elle ne permet pas pour autant de les reconstituer. D’après le dernier rapport trimestriel
de la FAO, rendu public en septembre, les stocks devraient en effet continuer à chuter, mais « seulement » de 5 millions de tonnes (de 407 à 402 millions), soit « la plus petite baisse depuis 5 ans ». Le rapport précise néanmoins que si la chute des stocks en Chine se confirmait, la baisse globale des stocks serait plutôt de l’ordre de 15 millions de tonnes. Rappelons qu’en 2000, les réserves mondiales de céréales se situaient aux alentours de 600 millions de tonnes, soit 50% de plus que celles dont nous disposons aujourd’hui ; ces dernières suffisant tout juste à faire face à moins de… 70 jours de consommation !

Le modèle Benetton cher au marché

Pour les économistes libéraux - et les fonds spéculatifs -, l’importante diminution des stocks est au contraire considérée comme un atout. Grâce à l’OMC, ces économistes ont réussi à imposer en agriculture le « modèle Benetton », c’est-à-dire la gestion à flux tendus, qui permet d’éliminer tout ce qu’ils considèrent comme charges inutiles. Les opérateurs financiers n’aiment pas les stocks, car ceux-ci sont invariablement utilisés par les Etats comme moyen de réguler les marchés et de lisser les prix. A l’inverse, le « marché préfère la pénurie, qui crée une demande et permet de fortes variations de prix, comme l’ont démontré les pratiques utilisées dans le secteur énergétique par la société Enron, en Californie. Les premières victimes de ce système sont les producteurs, incapables de restituer ces variations sur leurs prix de vente.

Effondrement des prix

La « surproduction » constitue en outre un prétexte pour baisser les prix. Alors que le blé tendre se vendait à plus de 150 euros le quintal en novembre 2003, il est descendu à 105 euros, passant largement en dessous des prix de vente de 2002 et de 2001 (figure 3). La baisse de la monnaie américaine face à l’euro est en partie responsable de l’effondrement des cours des céréales. Ainsi, comme le signale l’AGPB (Association Générale des Producteurs de Blé), avec un taux de change d’1 euro contre 1,20 dollar, le prix du blé français au départ de Rouen ne s’établit pas à 140 dollars/tonne, mais à 116 dollars/tonne. Cependant, le rapport euro/dollar n’explique pas à lui seul les fortes variations de prix. Le 10 novembre, l’Ukraine a vendu du blé à 97,6 euros la tonne, alors qu’elle le vendait 20 jours auparavant à 80 euros, soit une différence d’environ 20%. Or, dans ce cas, le taux du dollar n’entre pas en ligne de compte. En revanche, certains fonds financiers, qui avaient parié sur une production inférieure à la consommation, ont massivement vendu leurs titres dès qu’ils se sont rendus compte de l’abondance de la récolte 2004, provoquant ainsi une accélération de la chute des cours. Même constat pour le maïs, vendu à 160 euros le quintal entre novembre 2003 et février 2004, et qui se vend aujourd’hui à moins de 100 euros. Dans un récent communiqué de presse, l’AGPM (Association Générale des Producteurs de Maïs) juge la situation « critique » : « Les prix sont ainsi au niveau de l’intervention, alors que les charges de production progressent à nouveau aujourd’hui (fuel, séchage…), et malheureusement, demain (électricité, redevance eau…) ». François Lucas, président de la Coordination Rurale, souligne que si la hausse du prix du blé avait occasionné l’année dernière la hausse de celui de la baguette, on ne verra pas, hélas, l’inverse se produire cette année !

Volatilité de la production

Enfin, la gestion des stocks alimentaires, modelée sur les produits de consommation classiques (voitures, chemises, ordinateurs…), représente un risque majeur en raison de la volatilité et de l’irrégularité des productions.
L’exemple du maïs aux Etats-Unis est caricatural. Certaines années, la diminution de la production pour ce seul pays a été supérieure à l’ensemble des exportations mondiales durant la même période. En Australie, la production de blé en 2002 a été inférieure de moitié à celle de l’année précédente. Le cas de l’Ukraine, qui a subi une variation de 80% de sa production en deux ans (3,6 Mt en 2003 contre 21 Mt en 2001), illustre aussi parfaitement ce problème. Comme s’interroge Lucien Bourgeois dans la revue de l’APCA (Assemblée permanente des Chambres d’Agriculture) : « Peut-on faire confiance à un fournisseur qui connaît de telles amplitudes de production ? »

Or, si cette amplitude se situe au maximum aux alentours de 50 millions de tonnes en Europe, elle peut atteindre plus de 100 millions de tonnes aux Etats-Unis. Ce qui représente aujourd’hui le quart des stocks mondiaux, sachant que plus de 150 millions se trouvent en Chine. Il suffirait donc de moins de quatre années consécutives de mauvaises récoltes sur le continent américain pour que le monde entier se retrouve en rupture totale de stocks !

C’est ce raisonnement qui a conduit Georges Bush à justifier en 2002 l’adoption du Farm Bill : « Ceux qui critiquent la politique agricole des Etats Unis sont prêts à abandonner notre production alimentaire au profit de pays instables comme le Tiers Monde. Mais aujourd’hui, quel Américain voudrait dépendre du Tiers Monde pour un approvisionnement sûr et abondant de nourriture et de fibres ? »

Un déficit structurel

La récolte 2004 n’a donc rien d’extraordinaire. En réalité, le monde accuse un déficit structurel de la production agricole. Cette situation devrait perdurer, comme le montre une simple extrapolation de la demande solvable sur les prochaines années (figure 4). Or, comme les habitants des pays en développement ont une alimentation de plus en plus riche en protéines, le besoin en céréales va s’accroître

Plus grave : tous ces calculs ne prennent pas en compte les 800 millions d’hommes qui se trouvent en état de complète sous-nutrition, ni les 2 milliards souffrant de malnutrition, considérés comme non-solvables ! En réalité, pour supprimer la faim et la malnutrition, il faudrait, selon les estimations conservatrices de la FAO, accroître la production agricole et alimentaire mondiale d’au moins 30%. Et pour nourrir tout le monde aussi bien que le quart le mieux nourri de l’humanité, il faudrait la doubler. Il est donc honteux de se satisfaire d’une « excellente récolte » de 1.985 tonnes de céréales, alors que les besoins alimentaires imprescriptibles se situent entre
2.700 et 4.000 millions de tonnes !

Marcel Mazoyer, ancien professeur à l’Institut national agronomique de Paris, résume encore plus clairement le problème : « Pour nourrir au mieux les 9 milliards de personnes que comptera le monde dans 50 ans, il faudrait tripler la production agricole et alimentaire mondiale. Autrement dit, le défi agricole et alimentaire du prochain demi-siècle, celui auquel tous les agriculteurs du monde devront répondre, est bien du même ordre de grandeur que celui
du dernier demi-siècle ». Ce défi soulève immédiatement les questions suivantes : comment continuer à augmenter les rendements ? Comment trouver ou transformer des surfaces cultivables ? Comment mieux gérer les échanges sur les marchés mondiaux ?

Mécanisation et amélioration des rendements

C’est donc à une véritable révolution verte qu’il faut s’atteler dans les pays en voie de développement, où les rendements agricoles dépassent tout au plus une tonne de céréales par travailleur. Marcel Mazoyer souligne le fait que l différence entre la culture manuelle la moins performante et la culture motorisée la plus performante a fortement augmenté. Alors qu’elle était de l’ordre de 1 contre 10 au début du 20e siècle, elle se situe aujourd’hui dans un rapport de 1 à 1000 ! Comme l’Europe agricole de l’après-guerre, tous les agriculteurs du monde doivent se mécaniser, avoir accès aux engrais, aux produits phytosanitaires adéquats et aux semences de meilleure qualité.
Aujourd’hui, on ne compte que 28 millions de tracteurs pour une population agricole active de ... 1,3 millard de personnes ! Plus d’un milliard d’agriculteurs - familles inclues - travaillent à la main, sans tracteur, sans animaux de traction, sans pesticides et sans engrais minéraux, c’est-à-dire font de
« l’agriculture bio » !

Rappelons qu’en France, la modernisation de l’agriculture a également permis une spectaculaire augmentation des rendements. Ainsi, le maïs est passé d’environ 15q/ha juste après la guerre à 91q/ha pour la récolte record de 2001. Aujourd’hui, la France produit 16 millions de tonnes de maïs, contre seulement 400.000 tonnes en 1948.

Mais la mécanisation seule ne suffira pas aux pays en voie de développement pour relever le défi agricole mondial. Certains pays réalisent d’ailleurs déjà de véritables prouesses agricoles. Les 800 millions d’agriculteurs chinois obtiennent aujourd’hui des rendements de 4,4 tonnes de céréales à l’hectare, dépassant largement la moyenne mondiale (2,5 tonnes/ha). Moyennant une agriculture fortement intensive en main-d’oeuvre, la Chine n’est donc plus très loin des 5,6 tonnes de céréales à l’hectare que connaît l’Europe. Sa marge de progression est donc très limitée.

L’Europe à contribution

Contrairement aux idées en vogue dans les salons parisiens, qui sont surtout soucieux de trouver des « débouchés non alimentaires à l’agriculture » tels les biocarburants, les agriculteurs occidentaux doivent également être mis à contribution, dans l’objectif de fournir davantage de céréales. C’est en effet chez nous que se situent les importantes réserves de productivité à l’hectare, les terres les plus fertiles et les plus faciles à travailler, les moyens de production modernes et des agriculteurs parfaitement formés et équipés. C’est dans nos régions que l’augmentation des rendements devrait se poursuivre et que le progrès dans les sélections des semences, ainsi que la meilleure maîtrise des maladies, devraient s’effectuer. Sans l’utilisation des semences OGM, la marge de progression en Europe et aux Etats-Unis est encore importante. Cependant, on ne peut faire l’économie de la question de la génétique, dont l’objectif est d’améliorer la résistance aux maladies et aux aléas climatiques, et qui tôt ou tard s’imposera partout dans le monde.

Les échanges mondiaux

Reste à aborder le problème des échanges internationaux. En effet, ceux-ci ne s’organisent pas naturellement, comme l’atteste le commerce de céréales qui reste particulièrement stable. D’où l’existence incompréhensible et absurde « d’excédents agricoles », alors que le monde ne cesse d’avoir faim ! Historiquement, les échanges alimentaires internationaux n’ont jamais dépassé un sixième de la production totale. Depuis 1980, ils stagnent autour de 220 millions de tonnes. La raison en est simple, comme l’explique Lucien Bougeois : « On mange trois fois par jour et il faut un an pour reproduire un grain de blé ! De cette constatation banale découlent beaucoup de réflexions politiques sur l’équilibre à respecter entre le court terme et le long terme, et entre le local et le global. » Jusqu’à une période récente, les dirigeants politiques n’avaient pas fait confiance aux marchés, ces derniers étant « incapables de s’autoréguler », comme le rappelle avec insistance Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’économie. Depuis lors, d’énormes combinats agricoles et industriels se sont constitués. Ils profitent du libre marché, des techniques modernes et d’une main-d’oeuvre sous-payée et exploitée, ce au détriment du développement des grandes ou moyennes exploitations familiales partout dans le monde.

En clair, tant que le modèle économique libéral règnera sur les marchés agricoles, le risque de graves pénuries alimentaires s’accroîtra d’année en année. Et la bonne récolte de 2004 ne fera pas exception.

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