Aucun effet négatif des toxines BT sur les abeilles

apiculture 28 | 12 | 2006

Aucun effet négatif des toxines BT sur les abeilles

Une nouvelle étude suisse confirme que maïs Bt et abeilles peuvent parfaitement coexister. La publication des résultats d’une récente étude sur les effets du maïs Bt sur les abeilles, réalisée par l’équipe de Dirk Babendreier, de la Station de recherche Agroscope Rechenholz-Tänikon (Suisse), apporte de nouveaux éléments au débat sur la coexistence possible entre insectes pollinisateurs et maïs OGM. Cette controverse est largement utilisée par la Confédération paysanne et les Faucheurs volontaires, lors de leurs procès au sujet des expériences en plein champ et des cultures commerciales de maïs Bt. Elle se résume à trois interrogations : les apiculteurs seront-ils en mesure de satisfaire le consommateur lorsque ce dernier exigera du miel « non OGM » ? les abeilles sont-elles menacées par l’utilisation de plantes transgéniques ? quelle est l’incidence de l’activité des abeilles sur la dispersion dans la nature de pollens transgéniques ?

Concernant la première question, il n’est pas inutile de rappeler que le miel est un produit animal - au même titre que les œufs ou le lait - et en aucun cas un produit végétal. Il est fabriqué à partir du nectar prélevé sur les fleurs puis transformé par l’action d’enzymes buccales des butineuses, qui le régurgitent dans des cellules de la ruche. Pour cette raison, le miel ne rentre pas dans les catégories « OGM » ou « non OGM ». En apiculture, les seules modifications génétiques effectuées actuellement sont les croisements classiques d’abeilles auxquels se livrent certains apiculteurs. Ce qui n’est pas toujours sans poser de problèmes...

Bien que stocké dans la ruche à un endroit bien distinct du nectar, le miel peut en revanche parfaitement contenir du pollen. En effet, les abeilles qui fabriquent le miel (qui ne sont pas les mêmes que celles qui collectent le pollen) peuvent emporter avec elles du pollen, transgénique ou non, lors de leur récolte de nectar. Certains apiculteurs professionnels tentent d’éliminer celui-ci grâce à une technique dite d’ultrafiltration, mais il en reste presque toujours quelques traces. Ce sont entre autres ces résidus qui ont permis à Jacques Piquée, le président du Syndicat de l’Appellation d’origine contrôlée « Miel de sapin des Vosges », d’obtenir gain de cause à la cour d’appel de Bordeaux en octobre 2004 contre les Etablissements Michaud, situés à Pau. Le contentieux opposant le syndicat apicole au négociant béarnais concernait l’un de ses miels étiqueté « Fleur des Vosges ». Acheté à un apiculteur du Loiret et à une coopérative de la Nièvre, puis revendu aux Etablissements Michaud par la SARL vendéenne Melli Ouest International de Frank Aletru, ce miel était ensuite mis en pot dans les Pyrénées-Atlantiques, avant de se retrouver sur les rayons des hyper-marchés de l’Est de la France. Or, l’analyse pollinique réalisée dans le cadre de l’affaire a révélé qu’il contenait des pollens atypiques de la flore des Vosges. Raison pour laquelle la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) avait été saisie du dossier.

Pas d’obligation d’étiquetage

La présence de pollen transgénique peut-elle disqualifier un miel ? Le 11 juillet 2006, le ministre de l’Agriculture Dominique Bussereau a apporté un élément de réponse suite à une question posée par le député du Cantal Yves Coussain à l’Assemblée nationale. « La Commission a indiqué lors du Comité réglementaire du 23 juin 2004 que la présence [dans le miel] de pollen génétiquement modifié doit être considérée comme fortuite », a déclaré le ministre. Elle n’entraîne « pas d’obligation d’étiquetage », contrairement à la vente de pollen, soumise elle à l’obligation d’étiquetage en cas de présence d’OGM supérieure à 0,9 %, a-t-il précisé.

Le cas très particulier du maïs

Le maïs n’étant pas une plante nectarifère (contrairement au tournesol ou au colza), il ne produit pas le nectar nécessaire à la production du miel. Ce qui ne veut pas dire que les abeilles n’aillent pas butiner sur le maïs. Mais comme le note avec justesse Guy Rodet, chercheur au laboratoire de pollinisation entomophile de l’Inra d’Avignon, « il semble bien que le butinage de fleurs anémogames (maïs) soit réservé aux abeilles sociales, et qu’il soit associé à des périodes de pénurie locale de pollen. D’où la constatation faite communément que l’observation de ces butinages, sans être rare, n’est jamais qu’occasionnelle. » La présence d’abeilles sur le maïs résulterait donc principalement, selon Guy Rodet, d’un manque de biodiversité de pollen, aliment de base des abeilles. Le chercheur souligne cependant que « les données qui existent sur la relation entre choix de butinage et qualité nutritive du pollen sont très en défaveur de l’abeille, qui ne semble pas utiliser ce critère pour se mettre en récolte (et qu’on voit d’ailleurs, de temps à autre, ramasser d’autres poudres, même minérales !). Elle n’utilise apparemment pas non plus des odeurs de pollen, tandis qu’elle semble beaucoup plus sensible à des propriétés morphologiques (taille, rugosité) et physico-chimiques (adhérence de surface) des grains de pollen, qui les rendent plus ou moins maniables ». En bref, les abeilles sociales ne vont pas nécessairement butiner aux endroits les plus adéquats pour elles. Or, sachant que le pollen de maïs ne comporte pas de qualités nutritives intéressantes pour les abeilles, un bon professionnel évitera spontanément de placer ses ruches près de champs de maïs - OGM ou non OGM. Dans des circonstances locales particulières, il se peut cependant que du maïs se trouve à la portée des abeilles. C’est ce qui s’est passé lors de l’expérience commanditée par le Collectif Aquitaine anti-OGM, et réalisée en juillet 2006 dans le Lot-et-Garonne. Quelques ruches avaient été volontairement disposées à proximité exclusive de champs de maïs Bt et non Bt. Les résultats de cet essai n’ont cependant montré aucune trace de pollen Bt dans les miels analysés - alors qu’on en retrouvait dans le « pain d’abeilles » fabriqué avec le pollen. Bien que très sommaire, cette expérience indique que même dans des conditions extrêmes, la « contamination » du miel par le pollen de maïs Bt est fort peu probable. Le consommateur, tout comme l’apiculteur, n’ont donc rien à craindre de ce côté.

Abeilles et maïs Bt

En revanche, la question de savoir si les abeilles sont menacées par l’utilisation de plantes transgéniques est beaucoup plus pertinente, et mérite d’être prise très au sérieux. En effet, à tous les stades de son développement, l’abeille peut en théorie être en contact avec une toxine contenue dans le pollen. Il n’est donc pas surprenant que depuis plusieurs années, des chercheurs du monde entier se soient penchés sur ce problème. En 2002, l’équipe de Sabine Keil, Jörg Romeis, Peter Fluri et Franz Bigler, de la Station fédérale de recherches en agroécologie et agriculture de Zurich, a résumé dans un article (1) les principaux résultats des nombreuses études réalisées sur ce sujet au cours des années précédentes. Les auteurs se sont concentrés sur les travaux portant sur l’influence des toxines Bacillus thuringiensis (Bt), et celle des inhibiteurs de la protéase (IP), sur les abeilles (2). Toutefois, ils ont souligné que ces études avaient été réalisées pour la plupart avec de la toxine pure, et non avec des plantes transgéniques.

Le Bacillus thuringiensis - une bactérie du sol - produit différents cristaux protéiniques, qui agissent spécifiquement sur le système digestif de certaines larves d’insectes, en provoquant l’interruption de la prise de nourriture. Il en existe plusieurs familles : les toxines épurées CryIAC et CryIBa (efficaces contre les lépidoptères), la CryIIA (efficace contre les lépidoptères et les diptères) ou encore la CryIIIB (efficace contre les coléoptères). Toutes ces toxines ont fait l’objet d’études en laboratoire (3), à des concentrations qui dépassent largement celles que l’on relève dans les pollens transgéniques (comme par exemple celui du coton, qui en contient 100 fois moins). L’équipe suisse mentionne également deux essais au cours desquels les larves d’abeilles ont été nourries avec du pollen issu de maïs Bt (4). Or, aucune des études recensées par l’équipe de Zurich n’a pu mettre en évidence un quelconque effet sur le développement des abeilles. Les chercheurs notent toutefois que ces résultats ont été obtenus dans des conditions de laboratoire, et qu’ils « devraient être vérifiés au moins sous tunnel, voire en champ, avec des plantes transgéniques au lieu de protéines épurées ».

L’étude sur la gelée nourricière

Cofinancé par l’Office fédéral de l’Environnement suisse, le projet de l’équipe de Dirk Babendreier va encore plus loin. Avant même d’étudier les effets des toxines, l’équipe suisse a en effet reconsidéré les données concernant la quantité exacte de pollen ingérée par les larves et les abeilles adultes. Comme l’explique Dirk Babendreier, « la plupart des études réalisées jusqu’à aujourd’hui ont avant tout porté sur le taux de mortalité. Il y a cependant d’autres paramètres qui peuvent jouer un rôle dans le développement d’une colonie, par exemple la glande nourricière ». A partir de miel, de salive et de pollen, cette glande produit la gelée nourricière (également appelée gelée royale), une substance riche en protéines destinée aux larves. La première étape a donc été de définir précisément cette quantité de pollen ingérée. « Notre étude a montré combien il est important de disposer de données exactes sur l’exposition des abeilles aux toxines synthétisées », a souligné le chercheur. Pour lui, la proportion de protéines qui proviennent directement des grains de pollen ne couvre qu’environ 2,5 % des besoins en protéines des larves durant tout leur développement ; soit à peine 2 mg. Le reste - c’est-à-dire de loin la partie la plus importante des protéines - est fourni par la gelée nourricière. Dirk Babendreier estime que dans les études récentes, les quantités de toxines ingérées par les larves reposaient sur des hypothèses erronées. « Jusqu’à aujourd’hui, l’exposition des larves a été largement surestimée », explique-t-il.

Le chercheur suisse s’est ensuite intéressé aux effets des toxines sur la glande nourricière des nourrices, en utilisant la variété de maïs MON 810. Ce maïs contenant très peu de toxine Bt, les abeilles ont reçu une supplémentation en toxine pure (Cry1Ab), à de fortes concentrations. Les conclusions de l’étude sont sans équivoque. « Il ressort de cet essai que ni le pollen de maïs Bt, ni la toxine Bt, n’ont eu un quelconque effet sur le développement des glandes nourricières après une période de dix jours de nourrissement », affirme l’équi-pe. Les auteurs ajoutent : « vu que dans les glandes des abeilles nourries avec du pollen de maïs Bt, nous n’avons trouvé aucune trace de toxine, on peut en conclure que le passage de la toxine Bt par le biais des glandes nourricières dans le couvain est improbable ou, le cas échéant, seulement en quantités extrêmement faibles ». Autrement dit, les toxines Bt utilisées jusqu’à aujourd’hui n’ont eu aucun effet négatif sur les abeilles, même à des concentrations élevées, et ce tant au niveau du taux de mortalité qu’à d’autres niveaux, comme par exemple le comportement de récolte.

Terminator et dissémination

Reste la troisième interrogation, celle de la dispersion dans la nature des pollens transgéniques réalisée par les insectes pollinisateurs. Cette question, que l’on ne peut séparer de celle de la dispersion des pollens en général, avait trouvé un début de réponse dans le brevet déposé en mars 1998 par des chercheurs du secteur public américain, financés par le ministère de l’Agriculture. Attribué à tort à Monsanto, ce brevet a ensuite été acquis par la société semencière Delta and Pine Land. Il s’agissait de la technologie Gene Protector, une technique anti-dissémination associant, dans le processus de fabrication de la plante trangénique, un autre transgène capable d’empêcher le développement de l’embryon de la graine. Rebaptisée Terminator par le militant écologiste canadien Patrick Roy Mooney, cette technique a fait l’objet d’une vive controverse, avant d’être momentanément abandonnée. Son utilisation aurait pourtant clos tout débat sur la dissémination. Peut-être est-ce la raison pour laquelle les mouvements anti-OGM ont tout fait pour empêcher son développement ?

1. Sabine Keil, Jôrg romaeis, Peter fluri et Franz Bigler, Les Abeilles sont-elles menacées par l’utilisation de plantes transgéniques résistantes aux insectes ? 2002.

2. La protéase est une enzyme essentielle dans le cycle de réplication d’un virus. Au cours de ce cycle, les cellules infectées produisent des protéines, qui se combinent ensuite pour former ce nouveau virus. La protéase intervient lors de l’assemblage final des différents éléments du virus.

3. Sims, 1995 ; Arpaia, 1996 ; Malone et al, 1999 et 2001

4. Ahl-Goy et Al, 1995 et Schur et al, 2000

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