Hiver 2005-2006 : mortalités records d'abeilles

apiculture 07 | 07 | 2006

Hiver 2005-2006 : mortalités records d’abeilles

Avec des mortalités d’abeilles allant de 10 à 95 %, les disparités sont énormes en France. Analyse des causes d’une hécatombe. L’été 2005 devait redonner le moral aux apiculteurs français.En effet, après la suspension du Gaucho et du Régent TS, deux insecticides accusés d’être à l’origine des mortalités d’abeilles constatées par certains apiculteurs, les cultures de tournesol devaient retrouver leur ancien niveau de qualité et renouer avec les fameuses floraisons qui avaient fait le bonheur de l’apiculture. Pourtant, au grand dam des principaux porte-drapeau du combat anti-pesticides, les miellées de l’été 2005 n’ont pas été à la hauteur de celles du début des années quatre-vingt-dix. Ainsi, Philippe Vermandere, apiculteur en Vendée et initiateur de la Coordination apicole (à l’origine de la constestation anti-Gaucho), a récolté moins de 15 kg sur ses miellées d’été, contre 85 kg avant 1995.

Au congrès de l’Union nationale de l’apiculture française (Unaf) des 7 et 8 octobre 2005, la direction du syndicat apicole s’est efforcée d’expliquer qu’on avait observé une « nette amélioration » du cheptel, avec des « colonies copieuses, qui donnent des signes de vitalité », bien que les miellées n’aient pas été extraordinaires. « On a retrouvé les ruches comme avant la période Gaucho-Régent », a souligné Henri Clément, son président. Toutefois, l’Unaf a été contrainte de reconnaître que « de nombreux apiculteurs n’ont pas noté de différence avec les années précédentes ».

Officiellement, ce sont donc des ruches en bonne santé, pleines de vitalité, qui ont été mises en hivernage. Or, grande a été la surprise lors des premières visites de printemps quand de nombreux apiculteurs ont découvert des ruchers vides ! « Quelle que soit la région, mise à part la bordure méditerranéenne, des pertes de 15 à 95 % du cheptel ont été très fréquentes », explique Jean Fedon, ancien président du Syndicat Apicole du Limousin. L’apiculteur cite en exemple « un semi-professionnel qui a perdu 109 ruches sur 117 », ou « un rucher-école qui n’a plus que 2 colonies sur 40 mises en hivernage en novembre ». Selon de nombreux témoignages, il n’y a pas de différence significative entre les zones de plaine, de piémont ou de montagne. « On observe même des apiculteurs qui ont perdu 50 % de leur cheptel, alors que leurs voisins immédiats n’ont enregistré que 10 % de mortalité », poursuit Jean Fedon. Dans les Pyrénées-Atlantiques, l’apiculteur professionnel Jacques Cazaurang a perdu 25 % de ses ruchers entre l’automne 2005 et le printemps 2006, alors qu’un collègue apiculteur bio domicilié à seulement 2 km a vu périr l’ensemble de son cheptel, soit cinquante ruches. Dans le Limousin, les pertes enregistrées par le Ceta apicole varient de 10 à 80 % pour les vingt-et-un apiculteurs professionnels de la région. Dans les Vosges, Daniel Limon, membre du bureau du Syndicat des producteurs de miel de France (SPMF), observe moins de 10 % de pertes, de même qu’Etienne Laval, apiculteur professionnel possédant plus de 2 500 ruches à Martigny les Bains, alors
que d’autres apiculteurs ont enregistré jusqu’à 95 % de pertes dans la
même région. La disparité est énorme partout.

Pourquoi de telles différences ?

L’abeille est un insecte social qui n’est jamais en hibernation, mais en hivernage. Il se nourrit donc tous les jours des provisions stockées dans la ruche. Pour sa bonne santé en hiver, il lui est indispensable de sortir chaque fois que la température est favorable. « C’est ce qu’on appelle une sortie de propreté, qui lui permet de vider son intestin des matières indigestes que contient naturellement le miel consommé », explique Jean Fedon. Lorsque l’abeille ne peut pas sortir en raison de conditions météorologiques défavorables, elle emmagasine des matières encombrantes dans son intestin, ce qui provoque une forte dysenterie, parfois suivie de nosémose (une maladie due à des parasites protozoaires intestinaux). Les apiculteurs professionnels expérimentés ont observé la fréquence de ce phénomène en cas de mauvaise météo. « Généralement, ce problème se renouvelle tous les huit ou dix ans. Les derniers mauvais hivernages qui ont laissé quelques souvenirs remontent à 1999, 1991, 1985 et surtout 1962 », rappelle l’ancien président du syndicat du Limousin. Ce dernier note une certaine similitude entre les conditions météorologiques de 1962 et celles de l’hiver 2005 : «  En 1962, le froid négatif (- 4 à - 14°C) a duré du 20 décembre 1962 au 20 mars 1963, et les pertes ont été comprises entre 40 et 90 %  ».

L’hiver dernier, les mois de décembre, janvier et février, ont été particulièrement rudes, ce qui n’a permis aucune sortie de propreté aux abeilles. En outre, les fleurs de février - telles celles des saules - ont eu un bon mois de retard. « Les abeilles sont restées confinées pendant trois mois sans aucune sortie de propreté ni aucun butinage, qui habituellement provoque la ponte de la reine et assure le renouvellement des abeilles qui ont hiverné », poursuit Jean Fedon. Cette trop longue claustration a eu également des effets directs sur les colonies peu volumineuses, qui ont diminué au cours de l’hiver du fait de la mort régulière de leurs abeilles. Or, lorsque le volume d’abeilles diminue trop, il devient impossible de maintenir la température minimale de 20°C (ou 34°C lorsqu’il y a du couvain) indispensable à la survie de la colonie.

Si certains professionnels comme Henri Clément - qui aurait subi jusqu’à 45 % de pertes -, n’ont visiblement pas su gérer correctement leurs ruchers, d’autres comme Joël Schiro ou Sylvie Sinde du SPMF s’en sortent sans trop de mal, avec un cheptel ayant peu souffert. « Ceux qui ont une longue expérience savent que parmi les critères qui favorisent un bon hivernage, il faut retenir d’une part le choix des emplacements des ruchers situés dans des micro-climats favorables permettant quelques sorties hivernales ; et d’autre part, qu’il faut favoriser des colonies ayant des reines de moins d’un an, qui reprennent leur ponte plus tôt au printemps, quelles que soient les conditions météo », souligne Jean Fedon. Il est également nécessaire de bien aérer les ruchers par un fond grillagé ou par un trou d’aération pratiqué sur la façade pour permettre l’évacuation régulière du gaz carbonique dégagé par la colonie ; une méthode largement utilisée au Canada, où les abeilles restent jusqu’à cinq mois sans sortir sans que les apiculteurs observent plus de 10 % de pertes hivernales en moyenne.

Le grand retour du varroa

Mais la météo n’explique pas tout. Cette année, le froid s’est conjugué à une très forte recrudescence des maladies. Cet aspect est volontairement ignoré de certains dirigeants apicoles, qui estiment qu’il remettrait en cause leur stratégie de lutte contre le Gaucho et le Régent TS. Pour ceux-ci, « les abeilles se sont naturellement organisées contre le varroa  » (un acarien particulièrement destructeur pour les colonies), comme l’indique l’audit de la filière miel 2005 commandité par l’Office national interprofessionnel des fruits, légumes et de l’horticulture (Oniflhor).

Pourtant, des échantillons fournis par les apiculteurs et analysés par le laboratoire de l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) à Sophia-Antipolis montrent que la varroase représente encore aujourd’hui un grave problème, principalement en raison de stratégies de traitements inadaptées. « Toutes les enquêtes réalisées en France (comme à l’étranger) démontrent que cette manière de sous-estimer la nocivité du varroa conduit à baisser la garde et se traduit par de graves problèmes », soulignent avec raison Michel Aubert et Jean-Paul Faucon, responsables à l’Afssa et spécialistes des pathologies des abeilles, dans une note intitulée « Recherches sur les mortalités d’abeilles et prévention des risques liés aux insecticides ».

Est-ce donc étonnant si les apiculteurs qui ont subi le moins de pertes sont précisément ceux qui refusent le discours réductionniste de la direction de l’Unaf ?

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