biotechnologie 20 | 04 | 2009

Une étude non convaincante

Recalée ! L’étude des chercheurs autrichiens Jürgen Zentek et Alberta Velimirov [1] sur l’appareil reproductif des souris n’a rien de pertinent. Telle est en substance la conclusion de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa), validée lors de la réunion des 28 et 29 janvier derniers. Début février, un avis similaire était en cours de signature à l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa), qui s’était autosaisie de l’étude.

Pourtant, lors de la présentation de cette étude le 12 novembre 2008, la presse française anti-ogm n’avait pas manqué l’occasion de s’émouvoir de ces « troubles de reproduction chez les souris » dont l’équipe autrichienne suggérait l’existence. L’affaire ne pouvait être qu’entendue puisque, comme le notait Le Canard Enchaîné, « l’étude en question n’a pas été bricolée sur une paillasse par une bande d’écolos forcément irresponsables, mais a été réalisée par des chercheurs de l’Université de médecine de Vienne, à la demande du ministère de la Santé autrichien ». Inutile donc de creuser davantage ! « Plus les pauvres bêtes avaient consommé du mon 810, moins elles étaient fertiles. Avec en prime, des souriceaux rachitiques », croit ainsi comprendre Le Canard. Pourtant, une simple consultation du tableau des courbes de croissance des souriceaux nourris aux maïs ogm et non ogm (page 44 de l’étude) montre que la très légère différence de poids observée à 7 et à 14jours est corrigée à 28 jours. Comme le note le journaliste du Monde Stéphane Foucart, à propos de la première expérience de l’étude (qui consistait à suivre quatre générations de souris), « les rongeurs exposés à l’ogm ont eu, grosso modo, la même capacité à se reproduire que les autres animaux ». Il aurait même pu ajouter que la mortalité des souriceaux du groupe nourri au maïs ogm est deux fois moins élevée que celle du groupe nourri au maïs conventionnel (47 contre 105). Avec un peu d’audace, Le Monde aurait donc pu titrer son article : Moins de mortalité chez les souris nourries aux ogm !

Une lecture superficielle des résultats de la seconde expérience (qui concernait le suivi d’un même lot d’animaux ayant donné naissance à quatre portées successives) pourrait en revanche laisser entendre que le maïs mon nk603 x mon 810 pose certains problèmes. Cette expérience aurait démontré que les troisième et quatrième portées issues du groupe nourri au maïs transgénique seraient « significativement plus petites que celles issues du groupe nourri au maïs conventionnel ». Ce groupe de 24 paires d’individus a en effet généré 1035 naissances, contre 844 pour le groupe nourri à l’ogm. Des résultats « inédits », qui méritent cependant d’être approfondis avant d’en tirer une quelconque conclusion. D’autant plus que l’explication donnée par le Dr Zentek laisse pantois : selon lui, il y aurait, uniquement en situation de stress, un lien entre exposition au maïs transgénique et reproduction. « L’organisme des femelles a été très sollicité et sou- mis à un stress plus grand puisqu’elles ont dû mettre bas et nourrir plusieurs portées consécutives », a-t-il affirmé.

La démarche scientifique habituelle exige qu’avant de livrer une étude à la presse, on la soumette à l’évaluation d’un comité de pairs pour publication. Or, dans le cas autrichien, rien de tel n’a été fait. Et l’étude remise aux médias ne contient aucune des données primitives, ce qui interdit d’en refaire une analyse statistique. Une omission que le militant anti-OGM Gilles-Éric Séralini n’a curieusement pas relevée, alors qu’il déplore habituellement que «  les résultats bruts de ces études [soient] maintenus confidentiels ».

Et ce n’est pas tout. L’étude des Dr Zentek et Velimirov omet d’indiquer toute une série d’informations concernant le protocole expérimental – pourtant inclues dans la procédure de laboratoire standardisée (Standart Operation Protocole). Par exemple, elle ne mentionne pas le moment où les mâles ont été séparés des femelles à la naissance des petits, ni la rotation des cages dans les pièces d’expérimentation. D’autres informations, également nécessaires pour évaluer correctement l’étude (comme le choix et le lieu de culture des variétés de maïs), sont absentes du document autrichien. « Une simple erreur sur le choix des témoins peut aussi invalider une étude », rappelle Gérard Pascal, toxicologue à l’Inra.

Un manque de rigueur étonnant

Et c’est là que l’affaire se corse. En effet, en dehors d’erreurs de calcul qu’une feuille Excel n’aurait pas laissé passer (dont une simple soustraction [2]), l’étude fait preuve d’un manque de rigueur assez étonnant.

Avant toute chose, il est impératif de garantir que l’on compare ce qui est comparable. Or, les données relatives aux maïs utilisés dans les expériences montrent des différences non négligeables en ce qui concerne les contenus en zinc, en cuivre et en vitamine E [3]. À elle seule, cette information jette un trouble sur l’ensemble des travaux de l’équipe autrichienne. En effet, il est notoire que ces composés sont directement impliqués dans la fertilité des souris ! De plus, selon les données fournies, certains lots contenaient des quantités de mycotoxines non négligeables (dont du zearalenone), détectées au moins dix fois plus dans le maïs ogm que dans le maïs conventionnel. Dans ce cas, est-ce bien un maïs ogm et son correspondant non ogm que l’on compare ? Rien n’est moins sûr ! Ces écarts pourraient résulter d’une différence de lieux de culture ou de conditions de récolte. En effet, pour les lots cultivés en 2007, aucune distance entre les deux sites n’est indiquée, alors que ces données sont communiquées pour les quatre sites cultivés en 2005. Or, il est fondamental que les conditions de culture des maïs ogm et des maïs-témoins soient similaires, c’est-à-dire qu’une distance inférieure à 20 kilomètres entre les cultures soit respectée [4].

Ensuite, le choix de la lignée des souris laisse perplexe. Aucun spécialiste en toxicologie ne peut en effet ignorer que la lignée sélectionnée pour l’étude (des souris outbred strain OF1) est particulièrement inadaptée pour ce genre d’expériences. En 2005, le Dr Ruth Chia a publié un article sur l’utilisation de ces lignées dans Nature Genetic [5]. Elle y a confirmé une donnée bien connue en génétique animale : la grande variabilité observée dans la réponse biologique de ce type de souris. Le Dr Chia et ses collègues en concluent qu’il ne faut pas les utiliser pour tester l’effet d’un médicament (ou d’un aliment), surtout lorsque les lots contiennent peu de spécimens – ce qui est le cas dans l’étude autrichienne. Contacté par A&E, le Dr Jean-Louis Guénet, l’un des plus grands spécialistes de la génétique de la souris à l’Institut Pasteur, explique que « le choix d’animaux outbred dans le test présenté n’est pas judicieux. En outre, dans le cas particulier de l’étude autrichienne, il est vraisemblable que le niveau de consanguinité augmente avec les générations, sauf si un protocole tout à fait particulier a été mis en place. Or, rien de tel n’est décrit dans l’étude. Dans ces condi- tions, on ne peut pas être très surpris que la “fécondité” soit affectée. »

Autrement dit, à moins d’être incompétents, les chercheurs autrichiens ont fait le choix adéquat, en matière d’alimentation et de lignées, pour obtenir des variations significatives ! L’équipe du Dr Zentek a-t-elle simplement répondu à un appel d’offres du gouvernement autrichien pour obtenir une pièce à caractère scientifique dans le cadre de la procédure qui l’oppose depuis 1999 à la Com- mission européenne sur le mon 810 ? La question mérite d’être posée.

[1Dr A. Velimirov, Dr C. Binter, Dr J. Zentek, Biological effects of transgenic maize nk603x- mon810 fed in long term reproduction studies in mice, November 2008. sur les effets biologiques du maïs transgénique mon nk603 x mon 810

[2Cf. l’entretien avec le Dr Guénet en page 8.

[3Spomenka Teliiman et al, Volume 108, n°1,
January 2000, Environmental Health Perspectives.

[4Howard Davies, A Role for « Omics » Technologies in Food Safety Assessment ? Elsevier Editorial
System for Food Control, 2008.

[5DrRuth Chia, The origins and uses of mouse
outbred stocks, 2005.

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