Descente dans l'enfer salarial de Kokopelli
dossiers 04 | 07 | 2017

Descente dans l’enfer salarial de Kokopelli

Après avoir été employés par le patron de l’association Kokopelli, Dominique Guillet, d’anciens salariés témoignent de leur expérience. Sidérant !

Dans le petit monde de la semence « ancienne », la réputation de Kokopelli, l’association fondée par Dominique Guillet, n’est plus à faire. « Nous pensions être complices de résistants anticapitalistes face à la justice, nous avons été les auxiliaires d’une imposture », notent pourtant d’anciens salariés de Kokopelli, qui se sont réunis en collectif pour témoigner de leur expérience. Résultat : un ouvrage passionnant de 140 pages intitulé Nous n’irons plus pointer chez Gaïa (Les éditions du bord de la ville).

On y découvre l’histoire de Martin – tous les prénoms ont été changés –, employé à la gestion des stocks. Quelques mois après son arrivée à Alès, en novembre 2010, il constate des lots de graines mal séchés, des problèmes de croisement signalés par des clients et une germination défaillante de plusieurs lots. « J’en informe D. Guillet (par courriel car il est à l’autre bout du monde). Pas de chance : parmi les producteurs concernés figure l’un de ses amis. » Dans un premier temps, son patron lui suggère de se « laisser inspirer par l’esprit de Kokopelli ! » C’est-à-dire de ne rien dire. Dans un deuxième mail, Maître Guillet se fait plus menaçant : « Je ne tolérerai, à partir de maintenant, aucune perversion des règles Gaïennes [sic]. » Dominique Guillet précise ensuite sa vision assez surprenante du management : « Les règles et lois du monde de la Matrice ne m’importent que peu. [...] J’ai choisi la beauté de Gaïa. Je veillerai à promouvoir la régénération et la métamorphose de Kokopelli, le Nouveau. » Martin s’exécute, tout en étant affecté à un nouveau poste, bien moins stratégique : celui de l’ensachage des graines. « Dès lors, je ne fais plus de vagues et je ne suis plus personnellement inquiété. On me parle même de “confiance retrouvée”... ». C’est la paix par le silence.

Cette « métamorphose de Kokopelli » prend toutefois une tournure abjecte lorsque le fils de Dominique, Ananda, et sa compagne, prennent la direction de l’association fin 2012. Sans avertir personne, ils préparent le déménagement de la structure dans une ferme de l’Ariège, en mettant en place ce qui ressemble très fort à du harcèlement moral, une technique connue pour se séparer d’un personnel devenu indésirable lors d’une restructuration d’entreprise. «  Leur présence constante nous met sous pression et instaure un climat de peur. Le travail et les conversations sont surveillés du matin au soir, y compris au moment des pauses ou du repas de midi [...]. Nous finissons par transformer nos voitures en cantine pour pouvoir échapper à leur surveillance et parler sans en subir les conséquences  », témoigne Martin. Et ça marche : petit à petit, les marins abandonnent le navire. « Ma collègue C., après avoir subi de multiples épreuves de dévalorisation et accumulé des sanctions, quitte Kokopelli au printemps 2013. Usée, B., notre comptable, est quant à elle partie dès 2012 », poursuit l’ancien salarié.

Ma collègue, après avoir subi de multiples épreuves de dévalorisation et accumulé des sanctions, quitte Kokopelli au printemps 2013. Usée, B., notre comptable, est quant à elle partie dès 2012 », poursuit Martin.

En août 2013, les locaux de l’association à Alès ferment, et le personnel est décimé : 13 salariés sur 16 quittent la structure. « Le cynisme de la direction va jusqu’à nous faire faire les cartons et remplir les camions de déménagement. Elle émet même l’idée d’un pot de départ ! », déplore Martin, alors que l’association adresse à ses adhérents un chaleureux communiqué de presse regrettant ces départs : « Malheureusement, une partie de la vingtaine de nos salariés est dans l’impossibilité de nous suivre, pour des raisons personnelles, et cela ne manque pas de nous attrister. » Sans commentaire...

« Tu te tais et tu obéis »

Changement de lieu et de personnel, mais visiblement pas d’atmosphère. En tout cas, à en croire le témoignage des nouveaux salariés du Mas d’Azil. Julie, préparatrice de commandes de décembre 2013 à mars 2014, résume l’ambiance qui règne alors : « Tu te tais et tu obéis. » « Je n’ai rien contre le silence en soi. Mais ce silence-là, pesant, parle de gorges nouées et empêche que des liens d’humanité s’établissent entre collègues », se désole l’ancienne salariée, qui ajoute : « À Kokopelli, [...] il ne faut surtout pas penser, échanger, réfléchir, discuter. De peur que la productivité baisse. De peur qu’une graine d’esprit critique ne germe entre salariées. »

Se taire donc, mais pas que... « Surveillance du temps passé aux toilettes ; présence ou passages répétés d’un membre de la direction à notre poste ; interdiction de mettre un fond musical que les ouvrières partageraient, ou la radio [...] ; surveillance, à travers les rayonnages, des conversations entre salariées, confinant au mauvais film d’espionnage. »

Le 29 janvier, Julie reçoit, à son tour, un mail d’avertissement de Maître Guillet : « Je réitère que l’Association Kokopelli fonctionne sur un mode totalement hiérarchique. Nous concevons fort bien que ce type de structure, et de fonctionnement, ne convienne pas à votre personnalité et à vos idéaux de vie et nous vous convions à en tirer vous-même les conclusions qui s’imposent. » Autrement dit, du bon management à l’américaine.

Comme Julie, Laura intègre l’association lors de son installation en Ariège, fin 2013. Elle a entendu l’appel aux « jeunes guerriers et guerrières du futur » et se précipite pour proposer son aide en tant que bénévole.

On lui propose un poste salarié de gestionnaire de la campagne « Semences sans frontières » (SSF), qu’elle accepte avec enthousiasme. D’autant plus qu’il s’agit d’un « poste déterminant pour l’image de Kokopelli ». Officiellement, Kokopelli incite les paysans du Sud à reproduire leurs propres semences à partir de semences fournies gratuitement par l’association, et nancées grâce à de généreux donateurs. Laura est donc chargée d’envoyer des colis de semences à des associations ou à des ONG, qui sont censées les redistribuer à des paysans des pays pauvres.

Réalisant qu’aucun suivi n’est effectué, la nouvelle employée se pose des questions : « Que devenaient les dons ? Étaient-ils acheminés dans les pays en question ? Les semences étaient-elles semées, reproduites ? » Or, elle ne voit aucune trace des prétendus projets, hormis une vague description de quelques-uns adressée par mail et accompagnée de photos pour le site internet et la revue annuelle. « Pendant la durée de mon contrat, il n’a jamais été envisagé d’envoyer qui que ce soit sur place. Impossible même de savoir quand une personne avait été envoyée pour la der- nière fois. » Militante dans l’âme, elle s’interroge et le fait savoir. « Il va falloir que tu apprennes à te taire », lui rétorque le directeur, estimant ses questions « déplacées ».

Laura finira par être démise de ses fonctions pour « incompétence » et devenir « référente papier-cadeaux ». Autrement dit, chargée de l’agrafage des sachets de radis. Son expérience chez les Guillet se terminera après avoir obtenu un arrêt maladie pour harcèlement moral. « J’apprendrai par la suite que C., qui occupait précédemment mon poste à Alès, avait subi un traitement similaire. Comme elle, épuisée, je n’ai finalement pas le courage d’aller jusqu’aux Prud’hommes. » Entre-temps, Laura a découvert le pot aux roses : pour obtenir un maximum de dons de la part de ses sponsors, Kokopelli affiche des chiffres de colis envoyés dans le cadre de la campagne SSF qui sont en forte croissance. « Plus il pouvait faire valoir une campagne humanitaire dynamique, plus les adhérents et mécènes donnaient de l’argent », note Laura. Or, au début 2014, près des deux-tiers des envois de semences de SSF sont allés... à des particuliers français, et non aux paysans des pays pauvres. « Pas si “sans frontières” que ça les semences de Kokopelli... », ironise l’ancienne salariée.

Au fil des pages, les témoignages se succèdent et se ressemblent.

« On est loin du mythe des fabuleux jardins de conservation ». Ainsi, il constate qu’à l’époque, plus de deux-tiers des semences revendues par Kokopelli proviennent d’une poignée de gros fournisseurs.

Le mythe des fabuleux jardins

Mathieu a repris le poste de Martin, comme gestionnaire des stocks, un poste stratégique pour cette structure de commercialisation de semences. Il relate son expérience dans un chapitre intitulé « On est loin du mythe des fabuleux jardins de conservation ». Ainsi, il constate qu’à l’époque, plus de deux-tiers des semences revendues par Kokopelli proviennent d’une poignée de gros fournisseurs, notamment la holding italienne Suba Seeds Co, l’entreprise française Essem’Bio ou l’Américain High Mowing Organic Seeds. « On m’a bien fait comprendre que l’histoire de petits producteurs, c’était de la poésie, du marketing, un affichage “anti-biobusiness” qui cache ce business. On m’a bien dit qu’il fallait que je fasse du chiffre, que j’aille au moins cher, et ceci sans scrupules et sans considération éthique » , relate Mathieu.

Achetés à des prix dérisoires au kilo, certains produits étaient ainsi revendus au gramme avec des marges considérables, révèle aujourd’hui l’ancien gestionnaire des stocks. Comble de l’hypocrisie, alors que devant les producteurs de l’association, Dominique Guillet tient des discours virulents contre les entreprises semencières, dénigrant leurs travaux et leur éthique, il se fournit lui-même chez eux, découvre Mathieu. « Au début, Kokopelli inscrivait le nom des fournisseurs derrière les sachets, prétendant être le seul à af cher cette traçabilité, ce qui était faux », note l’ancien salarié, qui constate que le nom des fournisseurs a disparu des sachets à partir de janvier 2014, « masquant la progression de l’approvisionnement chez les grossistes semenciers ».

Des graines oui, mais mortes

Comme beaucoup d’observateurs de Kokopelli, qu’il suit depuis ses débuts, Martin connaissait parfaitement les critiques sur la viabilité des semences de l’association. « J’avais toujours entendu dire que les graines de Kokopelli n’étaient pas fiables. Je me demandais si j’allais découvrir pourquoi, ou si j’allais, au contraire, constater que cette réputation était infondée. » Or, dès son arrivée, il découvre qu’aucun test de germination n’est effectué : «  J’ai proposé d’en mettre en place sur une partie des variétés. Mon initiative a été stoppée par D. Guillet, qui a argué que ces tests n’étaient pas fiables, mais aussi que les vibrations négatives émises par les clients pouvaient suf re à ne pas faire germer les graines. » Les vibrations négatives des clients !

En réalité, Martin découvre surtout que les semences sont conditionnées en vrac dans un local mal climatisé, avec une hygrométrie non contrôlée, et cela pour une durée de « plusieurs mois, voire des années dans la pièce des commandes, à une température moyenne d’au moins 20° C, et bien plus l’été ». Des propos que confirme Laura, l’ancienne chargée de campagne SSF. À son arrivée en 2014, elle a retrouvé des « cartons débordant de semences en vrac, vieilles pour la plupart de quelques
années »
. Les plus anciennes dataient de de SSF était constitué en grande partie de semences d’invendus. Leur durée germinative était souvent largement dépassée. J’avais, par exemple, envoyé en 2014 en Afrique des semences de piment datant de 2007 (durée germinative de trois à cinq ans) et des fleurs de 2009 (durée germinative de un à deux ans). »

Une belle cécité intellectuelle

L’association Passe-graines, une petite structure qui réunit en son sein quelques jardiniers et maraîchers de l’Ariège et de la Haute-Garonne, afin de sauvegarder la diversité potagère, fait elle aussi partie des victimes de Dominique Guillet. Et pourtant, au début, la collaboration est idyllique. « Être parrains pour Kokopelli, cela nous lie à des inconnus, mais on croit dur comme fer qu’ils ont un besoin urgent de nos semences potagères. C’est gratifiant, certes. Nous sommes persuadés que nos semences sont entre de bonnes mains », relatent quelques responsables de Passe-graines.

« “Il nous faut libérer, à terme, la semence du monde de l’argent”, écrit Dominique Guillet en l’an 2000, dans l’ouvrage Les Semences de Kokopelli. Voilà qui nous caresse dans le sens du poil : Kokopelli fait en grand ce que Passe-graines fait en petit. C’est du moins ce que nous croyons », relate le collectif de jardiniers, tombé sous le charme du joueur de flûte. Il découvre surtout un tout autre monde : « Kokopelli serait un conservatoire parce qu’il préserverait les graines de variétés végétales menacées. Celles-ci étant cultivées à la fois par des myriades de jardiniers et de manière artisanale par des petits producteurs, le conservatoire serait vivant. »

Mais cette « belle construction fantasmatique » se heurte à une réalité bien différente. À maintes reprises, « la plante qui eurit sous nos yeux ébahis ne correspond pas à ce qui est écrit sur le sachet [fourni par Kokopelli] ». Quelle surprise de découvrir qu’une courgette annoncée devient... une courge ! La première règle commerciale impose pourtant un « produit loyal et marchand », c’est- à-dire un produit qui correspond à l’étiquette. Une condition indispensable pour tout conservateur de semences, qui se doit de se mettre à l’abri de croisements involontaires.

On comprend mieux pourquoi Kokopelli refuse cette contrainte. D’autant plus que, selon ce qu’affirment les auteurs du livre, souvent, rien ne pousse en raison d’un taux de germination qui avoisine le zéro. Comme certains paysans victimes des graines de Kokopelli, les jardiniers amateurs de l’association Passe-graines en ont fait les frais : « Le jardinier s’accuse lui- même, puis il en discute avec ses commerciaux. Force est de constater que la mésaventure se répète, ici comme là. Comment préserver une plante si l’on ne peut en assurer la descendance ?, se demande le jardinier désappointé. »

Le réquisitoire est dur, ainsi que le verdict : « Kokopelli ne joue pas son rôle de fournisseur de semences vivantes ! [...] Kokopelli ne conserve, ne sélectionne, ni n’améliore de variétés. Kokopelli vend. Kokopelli ne vend d’ailleurs pas tant des graines qu’un discours »... Après avoir « fait preuve d’une belle cécité intellectuelle », le réveil est difficile. En révélant ce qui se passe dans l’arrière-boutique de Kokopelli, ces auteurs courageux espèrent apporter un éclairage sur « ce qui se joue et se rejoue sans cesse : la manipulation, le mensonge et la violence des uns s’effectuent dans l’isolement, la crainte et la servitude des autres ». C’est ça aussi, Kokopelli...

Sources :
Toutes les citations proviennent de l’ouvrage Nous n’irons plus pointer chez Gaïa, Auteur collectif Le Grimm

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