Avec Philippe de Villiers et Dominique Belpomme, les abeilles continueront à mourir

écologie politique 12 | 01 | 2005

Avec Philippe de Villiers et Dominique Belpomme,
les abeilles continueront à mourir

Pamphlet politique plus qu’ouvrage de référence, le livre de Philippe de Villiers « Quand les abeilles meurent...  » a pour idée force la suivante : la France éternelle et immuable est menacée par le complot de mondialistes, incarné par l’industrie agrochimique transnationale.

Comme le souligne Didier Hassoux dans Libération du 24 février 2004, « Pour Villiers, tout est lié. L’analogie de son “amour pour les abeilles“ avec sa “haine pour la marée noire“ est même évidente : “D’un côté, des ruches blessées. De l’autre, une mer souillée. Dans les deux cas, une scandaleuse récidive : l’Erika puis le Prestige, BASF puis Bayer. Dans les deux cas, des ministres qui nient l’évidence. Dans les deux cas, un Etat absent“  ». Le journaliste poursuit : « Son combat, c’est le pot de miel contre le pot de fer, le bien contre le mal  », avec son sempiternel refrain : « lorsqu’il n’y a plus d’Etat national, il reste les multinationales  ».

Heureusement, face à cette quasi-occupation de l’Etat par les multinationales et face à une « administration impuissante et complaisante  » - c’est-à-dire vendue à l’ennemi -, le marquis fait de la résistance : « On assiste à une désinformation à grande échelle pour isoler la résistance française  », écrit-il dans son livre. Et plus loin : « il y a des barbares aux portes de la ruche  » ; ou encore : « Le combat a été acharné, nous nous sommes trouvés devant un front allemand sans faille  ». On se croirait revenus en 1940 !

Celui ou celle qui chercherait, dans le livre du député vendéen, une explication sur la cause de la mortalité des abeilles, voire une accusation fondée du fipronil, n’y trouvera qu’affirmations idéologiques, ou pire, désinformation : « Le diagnostic de la communauté scientifique est unanime  », déclare de Villiers, alors que c’est justement le contraire - et c’est bien là le problème -, comme en témoigne le colloque organisé par l’Afssa le 10 septembre 2002, intitulé « Analyse des phénomènes d’affaiblissement des colonies d’abeilles  ». Dans son discours d’introduction, Martin Hirsch, directeur général de l’Afssa, déclarait : « Les passions sont compréhensibles. Il semble qu’il y ait, chez ceux qui travaillent sur, avec ou pour les abeilles, un rapport affectif, passionnel, qui dépasse les simples enjeux professionnels, scientifiques ou économiques. Il n’est donc pas surprenant que les inquiétudes qui se manifestent depuis quelques années à propos des maux qui frappent les abeilles déclenchent de vives réactions. Sujet sensible également, parce qu’il est complexe  ».

Si certains scientifiques sont persuadés de la responsabilité du Gaucho et du Régent dans la mortalité des abeilles, d’autres, tels l’équipe de J.P. Faucon de Sophia Antipolis, sont loin d’en être convaincus. Ainsi M. Faucon conclut-il son étude en ces termes : « Aucune mortalité hivernale importante de colonie n’a été enregistrée dans les ruchers suivis. (...) Notons que dans les deux ruchers où le fipronil et/ou l’un de ses dérivés a été isolé dans le pollen à l’automne 2002, aucune mortalité n’a été enregistrée au cours de l’hiver suivant, et que la mortalité a été observée dans un rucher parmi les 7 où ces composés n’ont pas été isolés. Ces contingences ne révèlent donc pas de liaison entre ces deux paramètres ».

Plus direct, Patrick Ravanel, chercheur à l’université Joseph-Fourier de Grenoble dans une unité mixte CNRS travaillant depuis 1994 sur le fipronil, affirme qu’« aucune donnée scientifique suffisante ne permet d’affirmer que le fipronil est à l’origine de la mortalité des abeilles, comme tendent à le montrer les images vues à la télévision avec ces insectes morts au pied des ruches  ».
Philippe de Villiers, qui préfère les raisonnements simples aux explications complexes, n’a pas besoin de données scientifiques supplémentaires. Il lui suffit de laisser parler le « bon sens » : « Dès 1997, les apiculteurs acquièrent la conviction que leurs abeilles sont les victimes collatérales et inavouables du Gaucho  ». Dont acte : inutile d’approfondir les recherches scientifiques. D’autant plus qu’avec plus de 10.000 apiculteurs français en faillite et 500.000 ruches disparues entre 1995 et 2000, la profession traverse une crise majeure, la France important aujourd’hui plus de 16.000 tonnes de miel de l’étranger. « Depuis dix ans, la filière Miel n’a reçu aucune indemnisation  », nous explique le marquis. Ce dernier poursuit : « les assureurs pleins de zèle sont prêts à payer, mais à une condition : il faudrait connaître, pour se retourner contre eux, les responsables du sinistre  ». Il faut donc un coupable. Alors on inverse la procédure : au nom du principe de précaution, l’accusé doit prouver son innocence. Et comme il a mauvaise presse - à tort ou à raison -, les jeux sont faits !

Cependant, Philippe de Villiers ne cache nullement que son combat dépasse la question du Gaucho. « Le pire est à venir », écrit-il, « car la famille va s’agrandir. La famille des tueurs d’insectes de la postmodernité, la famille des insecticides du troisième type, celle qui, par pulvérisation ou par injection de poison dans les plantes, fait les beaux jours de l’agrochimie mondiale ». Avis partagé par le cancérologue Dominique Belpomme, qui apparaît soudainement dans tous les médias de France et de Navarre suite à son audition par le juge Guary dans l’instruction concernant le fipronil, et surtout suite à la parution de son livre Ces maladies créées par l’homme. Pour la revue Industrie & Environnement, ce livre « est un ramassis de lieux communs écologistes, qui n’apporte aucune étude nouvelle et qui se fonde essentiellement sur des sentiments ». La revue précise : « Il faut dire que le co-auteur du Pr Belpomme, Bernard Pascuito, est un journaliste prolixe qui a écrit des biographies de Dalida, John McEnroe, Coluche, Gainsbourg, etc. Il est également l’auteur de livres sur l’éducation des chiens et d’enquêtes sur Mouna Aïoub ou Romy Schneider. Bref, un vrai spécialiste de la médecine et de l’environnement !  »

Pour le professeur, la question du Fipronil est tranchée : « en tant que scientifique, il ne fait pas de doute pour moi que la mortalité des abeilles est liée aux effets néfastes des insecticides ». Et l’heure n’est pas seulement à la survie des abeilles : « C’est très grave : l’espèce humaine risque, à terme, de disparaître, comme d’autres espèces ont disparu, à cause des pesticides entre autres. Ce n’est pas être catastrophiste que de dire cela. L’existence de ce risque d’extinction est une certitude scientifique aujourd’hui », écrit-il dans l’Humanité.
Dominique Belpomme aime se faire présenter comme « expert scientifique indépendant  », mais il n’a jamais publié la moindre étude sur les pesticides ou la pollution en général. En revanche, on le retrouve dans de nombreux colloques organisés par les associations anti-pesticides. Ainsi, le 31 mai 2003, il participe au Colloque international organisé par le Mouvement pour les Droits et le Respect des Générations Futures, afin d’apporter « sans réserve à ce congrès toute [sa] crédibilité de scientifique  ». Ce qui ne l’empêche pas, sortant totalement de ce rôle de scientifique, de déclarer que l’Europe doit « opposer au libéralisme sauvage, aveugle et conquérant, un libéralisme à visage humain, raisonnable et régulé  ».
En juin, il écrit un article dans le numéro de l’édition française de la revue The Ecologist, entièrement consacrée à la lutte contre les OGM. The Ecologist, qui dans les années 1990 faisait ouvertement de la publicité pour la revue australienne anti-sémite Nexus, a été créé en 1969 par Teddy Goldsmith, frère du célèbre spéculateur Sir James Goldsmith. D’après un programme de la BBC, ce dernier a été, avec Slater et Tiny Rowland, l’un des trois pirates financiers qui se sont emparés d’entreprises à la fin des années cinquante grâce à des raids boursiers. Ils les ont désossées, ont licencié leur personnel et les ont ensuite revendues par compartiments.

Ultra-libéral jusqu’au crack boursier de 1987, Jimmy Goldsmith retourne ensuite sa veste pour devenir l’un des plus farouches adeptes du protectionnisme, condamnant les pratiques à l’origine de sa propre fortune. C’est dans ce contexte qu’il se rapproche de Philippe de Villiers et finance à hauteur de 3,5 millions de dollars sa liste pour les élections européennes de 1994. Dans le même temps, son frère Edward fréquente les mouvements écologistes d’extrême-droite, proches du Front National. Invité d’honneur au 28e colloque du GRECE d’Alain de Benoist le 27 novembre 1994, au 3e colloque du TeKoS (filière belge du GRECE proche du Vlaams Blok) le 11 novembre 1997 et au premier colloque de la revue d’extrême-droite Le recours aux forêts de Laurent Ozon le 11 janvier 1998, Edouard Goldsmith a largement alimenté la « Nouvelle droite européenne » par ses idées réactionnaires, avant de devenir la coqueluche des altermondialistes.
Aujourd’hui, l’écologiste milliardaire fait partie du réseau de soutien à l’association ARTAC, créée par le professeur Belpomme. Ce dernier s’est par ailleurs également allié aux organisations radicales anglo-saxonnes, plutôt gauchistes, comme la Pesticide Action Network (PAN). M. Belpomme est en effet intervenu à leur Congrès, le 25 novembre 2003, pour affirmer que les risques du tabac ont été surévalués : « Alors que le tabac était considéré comme responsable d’un tiers des tumeurs cancéreuses, nous avons conclu qu’il n’était à l’origine que de 15% : le reste provient d’autres facteurs liés à l’environnement », a-t-il affirmé.

Lors Salon de l’agriculture de 2004, on le retrouve aux côtés de Corinne Lepage, où il déclare : « Polluer est devenu un crime contre l’humanité  ». Mélangeant les genres, il s’en prend tour à tour aux nitrates, aux pesticides, au trou de l’ozone et à l’énergie nucléaire. Dans un article publié le 12 février 2004 dans l’hebdomadaire Le Point, il n’hésite pas à affirmer que « Le Régent a été classé “probablement cancérigène“ par le CIRC (Centre International de Recherche sur le Cancer)  ». Or, comme le souligne la revue Industrie & Environnement, « vérification faite, ni le Régent, ni sa molécule active n’ont été classés “probablement cancérigènes“ par le CIRC . Voilà donc un “éminent cancérologue“ pris la main dans le sac des affirmations hâtives et erronées  ».

Avec son association ARTAC, le professeur organise un colloque international à l’UNESCO le 7 mai 2004, intitulé « Cancer, Environnement et Société  ». Y sont invités pêle-mêle Gilles-Eric Séralini, Corinne Lepage, Michael Warhust du WWF, David Santillo de Greenpeace et Alison Craig de PAN. La partie consacrée à « La lutte contre la pollution de l’environnement dans le monde  » a été confiée ... à son ami Edouard Goldsmith !

Les propos de Philippe de Villiers et Dominique Belpomme sur le fipronil - produit interdit dans les champs de tournesol, mais toujours vendu librement en pharmacie pour protéger les chiens contre les tiques et les puces ! - entraînent le débat sur le terrain du passionnel et du politique, et surtout renforcent le mythe de l’agriculteur pollueur et irrespectueux de son environnement. On est loin de l’approche pondérée, constructive et pourtant critique d’associations telles Audace, qui milite pour une utilisation durable des produits phytosanitaires, encadrée par une réglementation cohérente et logique au service de l’ensemble de la chaîne alimentaire.

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