Quand l'écologie politique se radicalise, le bilan devient tragique

écologie politique 12 | 12 | 2014

Quand l’écologie politique se radicalise, le bilan devient tragique

Conséquence logique d’un discours mensonger, le combat contre le barrage de Sivens a tourné au drame dans la nuit du 25 au 26 octobre.

Dans son éditorial intitulé Un crime du pouvoir socialiste [1], le journaliste Hervé Kempf estime que le tragique décès survenu dans la nuit du 25 au 26 octobre à Sivens, lors des violents affrontements qui ont opposé les services de l’ordre à une cinquantaine de casseurs cagoulés venus « faire chier les vigiles [2] », « n’est pas un accident ; c’est un crime ». Il a raison. La mort de Rémi Fraisse est en effet le résultat parfaitement prévisible, non pas du « pouvoir socialiste », comme l’affirme l’ancien chroniqueur au Monde, mais bien de la prise en otage du débat démocratique par des activistes ultra-radicaux pour qui la seule présence des forces de l’ordre représente une provo- cation. Selon les Renseignements généraux, ces derniers étaient environ 2 000 ce soir-là [3]. Et depuis plusieurs mois, c’est-à-dire bien avant que ces militants habitués à l’affrontement s’associent aux « militants pacifistes », la violence était visible, palpable, soutenue, voire entretenue, sur le site de Sivens. À l’issue du conseil des ministres du 29 octobre, Stéphane Le Foll a confirmé qu’au cours des semaines qui ont précédé le drame, « plus de 56 policiers et gendarmes [avaient] été blessés [4] ».

Dès le 19 septembre 2014, le sénateur PS et président du conseil général du Tarn, Thierry Carcenac, déplorait déjà que le Collectif pour la sauvegarde de la zone humide du Testet, opposé au barrage et présidé par Philippe « Ben » Lefetey, « n’ait pas une seule fois condamné les dégradations et les violences commises par les opposants au projet [5] ». Intrusion forcée à l’Hôtel du Département le 9 septembre, saccages et agressions sur les agents du conseil général, chantage, appels à harcèlement et menaces... les délits commis par les opposants au barrage ne se sont effectivement pas limités à l’occupation musclée de cette « zone à défendre » (ZAD), plutôt transformée en « zone de guerre [6] » ! Les photographes, eux, se sont vu interdire de filmer librement et ont vu leurs prises de vue larges censurées. Autant dire que les quelques journalistes autorisés à se rendre sur le terrain n’ont pu voir que ce que les « zadistes » ont bien voulu leur montrer. « Nous ne souhaitons pas que les images prises ici puissent nous nuire à l’extérieur », a confirmé une militante.

« Ils ne nous vireront pas d’ici, ça, je peux vous l’assurer. Ils peuvent utiliser toutes les grenades qu’ils veulent, ils auront un cimetière géant ici. Mais jamais ils ne foutront leur putain de barrage », a déclaré un zadiste après le décès de Rémi Fraisse. En dépit des appels au calme, les militants ont également annoncé être en train de préparer « des surprises réservées aux forces de l’ordre, si elles reviennent ». « Aujourd’hui, la République se permet de tuer des jeunes. Moi, ça me fait penser au Chili de Pinochet », a déliré un autre zadiste [7].

Armés d’engins incendiaires en tout genre (cocktails Molotov comme bouteilles contenant de l’acide [8].), des militants rompus à la guérilla contre les forces de l’ordre occupent ainsi le terrain. Ils sont libertaires, anarchiques ou décroissants autoproclamés. Ces partisans de la lutte armée affichent sans gêne leur volonté d’en découdre avec les forces de l’ordre. De leur côté, les « pacifistes » justifient leurs actes de violence en évoquant des opérations de « sabotage et de résistance ». « Détruire des machines, ce n’est pas de la violence, c’est du sabotage pour mettre les forces de destruction hors d’état de nuire [9], explique l’un d’eux.

Cette nébuleuse de la contestation anticapitaliste et altermondialiste ne se reconnaît pas dans le jeu politique représentatif. Elle n’a cure ni du débat démocratique, ni, encore moins, de la concertation locale, si chère à Ségolène Royal. « Si on avait attendu qu’EELV et le PG fassent quelque chose, le barrage serait déjà construit », confirme un autre. Résultat, même José Bové et Jean-Luc Mélenchon ne sont pas les bienvenus. Aspergés de yaourt et d’œufs, les deux leaders ont été hués lors de leur visite du 24 octobre. Un petit évènement dont la presse ne s’est curieusement pas fait l’écho...

Des actes légitimisés par un discours radical

Pourtant, les responsables politiques hostiles au projet – membres d’EELV ou non– n’ont-ils pas, eux aussi, leur part de responsabilité dans cette tragédie humaine ? En effet, on peut difficilement dissocier ces actes de violence du discours radical qu’ils tiennent et qui ne fait au final que légitimiser ces actions de militants persuadés qu’ils assurent une mission d’intérêt public. Car peut-on raisonnablement caractériser la réalisation d’un réservoir à eau de pluie large de 315 m et haut de 12 m de « drame écologique [10] », comme le fait EELV ? Pire, peut-on vraiment parler de « déni de démocratie », à l’instar du Collectif pour la sauvegarde de la zone humide du Testet, alors que la décision de construire le barrage a été adoptée à l’unanimité par toutes les communes environnantes, et à 43 voix sur 46 par le conseil général du Tarn ? Seul, un élu de sensibilité écologiste a voté contre, tandis que les deux représentants du Front de Gauche se sont abstenus. À gauche comme à droite, la quasi totalité des élus de la région se sont donc montrés favorables à ce projet. Tous les syndicats agricoles (FDSEA, Jeunes Agriculteurs et Coordination Rurale) s’y sont associés, à l’exception de la Confédération paysanne, minoritaire dans toutes les instances représentatives.
 
« La décision de construire un barrage dans la vallée du Testet a obéi à toutes les règles procédurales requises [11] », reconnaît Laurent Joffrin dans Libération. Contester la légitimité démocratique du barrage de Sivens revient donc ni plus ni moins à contester notre modèle représentatif. Et c’est bien faute d’avoir réuni un soutien local que les opposants ont délibérément fait le choix de la violence. En dramatisant à l’excès la portée du projet, ils y ont ajouté de la désinformation, malheureusement relayée par de très nombreux médias.

Aucune espèce menacée par le barrage

Le Collectif affirme en effet que cette retenue d’eau, qualifiée « d’inutile » dans plusieurs médias, « sacrifierait la dernière zone humide importante du bassin du Tescou, qui abrite au moins 94 espèces animales protégées ». Faux ! « Cette zone n’a pas les qualités requises pour faire partie du réseau Natura 2000. Son niveau d’intérêt est départemental, mais il n’est nullement exceptionnel [12] », rectifient Nicolas Forray et Pierre Rathouis, les deux experts mandatés par Ségolène Royal. Dans leur récent rapport, ils soulignent que la retenue ennoiera 12,7 ha de zones humides « principalement composées de formations boisées mais également de prairies », dans lesquelles « on observe une quinzaine d’habitats différents ». À aucun moment, ils ne font état de 94 espèces protégées. En revanche, les experts se félicitent de la proposition du conseil général du Tarn, qui consiste à ajouter des surfaces complémentaires aux 19,5 ha déjà prévus en compensation. « Nous recommandons d’adjoindre un espace de grande taille, ou d’étoffer un des ensembles parcellaires identifiés. Il pourrait s’agir par exemple d’acquérir ou de réhabiliter un ensemble de prairies humides contiguës à l’îlot n°9 et situées en rive gauche du Tescounet », peut-on lire dans le rapport. Bref, les amoureux de la faune et de la flore peuvent être rassurés : aucune espèce ne disparaîtra du département en raison de ce barrage.

De l’eau de pluie pour des petites exploitations familiales

Comble du ridicule, Philippe Lefetey ne cesse enfin de répéter que ce projet « encourage la poursuite d’un modèle agricole productiviste ». Tenus à l’attention de la presse nationale, ces propos sont tout aussi erronés. « La production intensive que dénoncent les écologistes, dans cette vallée, ça n’existe pas », rétorque Pierre Bretou, un agriculteur qui consacre son exploitation de 105 hectares à la polyculture, dont 55 hectares au maïs et au fourrage pour nourrir sa cinquantaine de vaches.

« Faute d’eau, en année sèche, je dois faire venir mon fourrage d’Espagne ou du Brésil, avec un surcoût considérable. Le barrage est indispensable pour moi, car aucun de mes terrains ne se prête à la constitution d’une retenue individuelle », témoigne pour sa part Jean-Louis Belot, propriétaire d’une exploitation de 87 hectares, dont la moitié est cultivée en céréales d’hiver (maïs, sorgho, orge tropicale, etc.), et l’autre en luzerne pour l’alimentation de son cheptel bovin de 150 bêtes et de ses 80 porcs.

« Dans un État de droit, on ne cède en aucun cas à la violence », a assuré Manuel Valls à l’Assemblée nationale.

Installé depuis 2007 sur une petite exploitation de moins de 11 hectares, Bernard Durrieu irrite les opposants. En effet, il tire l’essentiel de son revenu du maraîchage et de 5 hectares de céréales vendues à une coopérative, et il s’est inscrit pour une autorisation de pompage car il souhaite se diversifier dans la culture de semences de carottes, d’oignons et de persil. « Les opposants disent aux agriculteurs locaux : passez au bio, moins consommateur d’eau, et mettez en place des circuits courts de distribution. Ça tombe bien : c’est exactement ce que je fais depuis 2010. Comme exploitant bio et favorable au barrage, je les agace au plus haut point. Et ils me le font savoir [13] ! », témoigne l’agriculteur, qui subit régulièrement des tentatives d’intimi- dation sur son stand, dans les marchés.

Selon les estimations du député socialiste Jacques Valax, convaincu que si cette retenue d’eau est abandonnée, « la région va s’asphyxier [14] », une quarantaine d’agriculteurs ont déjà clairement manifesté leur intérêt pour le barrage. À terme, 80 petites exploitations familiales seront directement intéressées, avance le député. « 70 exploitations sont qualifiées d’intéressées car disposant de parcelles riveraines du Tescou, sans pour autant s’être engagées sur un projet d’irrigation », confirme le rapport de Nicolas Forray et Pierre Rathouis.

Ces chiffres sont identiques à ceux annoncés par Pierre Vincens, responsable du secteur irrigation de la FDSEA du Tarn, qui a recensé 85 structures potentiellement concernées par le barrage (44 dans le Tarn, 39 dans le Tarn-et-Garonne et 2 en Haute-Garonne), et dont la taille moyenne se situe entre 40 et 45 ha. Rien à voir avec l’agriculture productiviste ! « On y trouve notamment 5 exploitations en agriculture biologique et 26 en polyculture-élevage. Pour la plupart, il s’agit d’agriculteurs qui souhaitent diversifier leurs cultures vers des productions à forte valeur ajoutée. C’est définitivement le cas de la production de semences (potagères, céréales et oléo-protéagineux), mais aussi du développement de surfaces en légumes de plein champ et en maraîchage. Tout cela est impossible sans un accès sécurisé à l’eau », explique le responsable agricole, qui rappelle que l’agriculture ne sera pas le seul secteur à bénéficier du barrage. En effet, un tiers de sa capacité, soit 500 000 m3, doit maintenir l’étiage du Tescou à un niveau correct, en particulier pendant les mois d’été. C’est-à-dire garantir un débit objectif d’étiage de 150l/s à l’entrée de Montauban.

Bref, réduire la portée du projet à l’alimentation d’une « vingtaine d’irrigants » intensifs, comme le fait régulièrement Philippe Lefetey, relève de la pure désinformation. En réalité, cette retenue d’eau de pluie d’une dimension bien modeste doit simplement amener de la vie dans l’une des zones les plus défavorisées du département.

« En concluant à la poursuite du chantier, mais en adaptant les usages de la retenue, la mission souhaite que Sivens soit considéré comme un tournant dans la gestion de l’eau en Adour-Garonne, dernier projet d’une époque, première étape d’une évolution majeure », conclut le rapport commandé par Ségolène Royal. « Dans un État de droit, on ne cède en aucun cas à la violence », a assuré Manuel Valls le 28 octobre 2014 à l’Assemblée nationale. « Personne dans notre pays ne pourra, par la violence, interdire la réalisation de travaux et d’équipements qui sont indispensables au développement économique », a ajouté Ségolène Royal une semaine plus tard. La ministre, qui a désormais la main sur le dossier, promet une solution d’ici à la fin de l’année. Il s’agira « soit de l’aménagement du barrage tel qu’il est, soit d’un ouvrage alternatif de retenue de substitution plus en aval de la rivière ».

On espère pouvoir croire les ministres, car les zadistes et leurs soutiens de la frange la plus radicale de l’écologie, réfugiés sur leur base arrière de Notre-Dame-des-Landes, comptent bien rester sur le site de Sivens. Et ils ont déjà d’autres projets d’occupation dans leurs cartons...

[1Un crime du pouvoir socialiste, Hervé Kempf, Reporterre, 29 octobre 2014.

[2Tristesse et colère après la mort d’un jeune écologiste au Testet, Grégoire Souchay, Reporterre.

[3Le barrage et la Mort, Frédéric Ploquin, Marianne, 31 octobre 2014.

[4Barrage de Sivens : François Hollande n’accepte pas les violences, Le Point, 29 octobre 2014.

[5Courrier de Thierry Carcenac, 19/09/2014.

[6Reportage au Testet  : « Ici, c’est une zone de guerre », Sébastien Marcelle, La Dépêche,29 octobre 2014.

[7Sivens : « Et dire que quelqu’un est mort pour ce barrage à la con », Francetv info, Fabien Magnenou, 28 octobre 2014.

[8Qui sont les opposants au barrage ?
La Dépêche, 28 octobre 2014

[9Écologistes, libertaires, utopistes... qui sont les zadistes de Sivens ?, Francetv info, Fabien Magnenou, 29 octobre 2014. »

[10Barrage de Sivens : le projet doit s’arrêter, Communiqué de presse d’EELV du 27 octobre,.

[11Brèche, Laurent Joffrin, Libération,
30 octobre 2014.

[12Expertise du projet de barrage de Sivens (Tarn), Nicolas Forray, Pierre Rathouis, octobre 2014.

[13À Sivens, la colère gronde aussi chez les agriculteurs, La Croix, 3 novembre 2014.

[14Entretien avec Jacques Valax, Le Figaro, 28 octobre 2014.

barrage de Sivens politique écologie politique