L'université du vivant ou le retour de Steiner

écologie politique 20 | 12 | 2010

L’université du vivant ou le retour de Steiner

à un « Grenelle de la recherche agronomique » qu’a appelé Matthieu Calame dans Le Monde du 6 septembre 2010, invitant l’Institut national de la recherche agronomique (Inra) à réfléchir sur « les grandes directions qui en amont structurent sur le long terme la recherche
nationale »
. Bien que cette initiative n’ait pas marqué les esprits, il serait erroné de ne pas y porter d’attention. En effet, son auteur, Matthieu Calame, est l’actuel directeur de la Fondation Charles-Léopold Mayer pour le progrès de l’homme (FPH), une structure qui a joué un rôle reconnu dans l’opposition aux biotechnologies végétales, et qui intervient régulièrement sur les questions agricoles depuis les années quatre-vingt-dix.

Dès 1992, la FPH crée le Groupe de Bruges, un cercle de réflexion destiné à influencer les responsables agricoles français et européens. Les propositions de ce groupe – telle que la mise en place d’un marché agricole européen « protégé et régulé » – sont plutôt modérées. Certaines ont même été reprises par la Commission européenne (comme le concept de multifonctionnalité). Toutefois, le fondateur de la FPH, Pierre Calame – le père de Matthieu –, exprime parfois un point de vue plus radical. « L’Europe, c’est une histoire, un patrimoine, des paysages, des écosystèmes, des traditions, des produits, des arts culinaires. C’est une certaine manière de construire les relations entre l’homme et la nature. Tout cela, une agriculture productiviste le nie et le détruit », déplore-t-il. Depuis la fin des années quatre-vingt-dix, la FPH exerce également son influence sur le monde agricole à travers une multitude d’associations, dont certaines lui doivent leur création et leur soutien financier. Il s’agit entre autres d’Inf’OGM (qui rassemble l’essentiel de l’opposition aux OGM), de Geyser, de BEDE, du Groupe international d’études transdisciplinaires (GIET) et du Réseau Semences Paysannes (RSP), créé en 2003 grâce à une aide financière de 40 000 euros octroyée par la FPH (voir encadré). Plus récemment, la fondation a accordé à Inf’OGM et Sherpa un financement de 170 000 euros pour la création du site Combat Monsanto. Enfin, la FPH a réussi à nouer des relations étroites avec les mouvements altermondialistes, grâce à sa défense des « petits paysans ». Un rapprochement facilité par la présence au sein de la fondation d’un ancien du Larzac, Pierre Vuarin.

Une recherche alternative

Face à la montée en puissance des OGM – considérés par Matthieu Calame comme « inutiles et incertains » –, la FPH propose une recherche agronomique « alternative ».

Dès 2004, l’actuel directeur de la FPH décide ainsi de piloter un « programme » intitulé Rechercher des démarches scientifiques adaptées à l’approche du vivant et de la complexité. « Les modèles actuels de la recherche scientifique privilégient la recherche en laboratoire, inspirée de la physique et la chimie. Ils sont mal adaptés à l’approche des systèmes complexes, en particulier des systèmes vivants. La plupart des institutions scientifiques et universitaires étant fondées sur ces modèles, les chercheurs qui préconisent d’autres approches sont marginalisés », écrit-il. En réalité, l’expression pompeuse d’« approche du vivant et de la complexité » recouvre ni plus ni moins le refus de la recherche telle qu’elle s’est construite depuis le milieu du XIXe siècle. Dans Une agriculture pour le XXIe siècle, manifeste pour une agriculture biologique (2007), Matthieu Calame rejette « la nouvelle agronomie mise en place dans l’euphorie industrielle ». C’est-à-dire dans les années 1850 ! C’est alors que s’est élaborée une « idéologie bello-mécaniste », que le directeur de la FPH attribue aux influences néfastes de Descartes, Darwin, Pasteur et du chimiste Justus von Liebig. « Je me suis permis de créer un néologisme. Bello renvoie au latin Bellum – la guerre – et mécaniste à la mécanique dans le sens de la construction d’automates et d’horloges », explique-t-il. Or, l’agriculture biologique est née du refus de cette vision « mortifère » du monde. « Ce refus n’était pas celui du progrès en général, mais le refus d’un projet et d’une vision particulière du vivant et de sa gestion, née progressivement et développée en Occident », poursuit Matthieu Calame, qui estime que les biotechnologies végétales ne sont rien d’autre que le prolongement d’une conception réduisant l’animal et la plante à de simples machines. A contrario, il propose de développer une « agronomie de la vie ». Une idée séduisante ! Sauf qu’ici, il s’agit de promouvoir une agronomie qui « se réclame soit de Steiner, soit de Rusch, soit de Howard »...

Howard, Steiner et Rusch : le retour

Divergentes sur certains points, les théories de ces trois pionniers de l’agriculture biologique – l’anthroposophe Rudolf Steiner (1861-1925), le médecin Hans Peter Rusch (1906-1977) et l’agronome sir Albert Howard (1873-1947) – ont en commun de relever davantage de l’ésotérisme que de la science.

Très populaire dans les années soixante et soixante-dix, le Dr Rusch affirme qu’il existe depuis toujours une somme constante et perpétuellement stable de « substances vivantes ». Cette stabilité serait rendue possible grâce à des mutations s’opérant au niveau infracellulaire, c’est-à-dire entre chromosomes, virus et mitochondries. Bien entendu, cette théorie – comme le modèle agrobiologique qui en découle – n’a pas résisté à l’épreuve du temps.

Rudolf Steiner, lui, a toujours ses adeptes, qui sont convaincus de l’existence de forces cosmiques. « [Dans une pomme], c’est Jupiter que vous mangez, dans une prune, c’est Saturne », expliquait l’ésotériste autrichien à ses disciples en 1924. De même, le rouge de la rose résulte de la force de Mars, alors que Jupiter « colore les fleurs en blanc et en jaune », enseignait le maître.

Sir Albert Howard, le plus rationnel des trois, postule qu’il importe de ne pas perturber le « cycle de la vie », afin de garantir une croissance convenable aux plantes. Pour lui – comme pour Rusch et Steiner –, il existerait une séparation radicale entre le vivant et l’inerte, l’un ne pouvant se « nourrir » de l’autre. D’où le fait que la vie ne puisse tolérer l’intrusion d’éléments inertes dans un cycle qui doit rester aussi « naturel » que possible. Au final, les trois hommes imaginent des pouvoirs occultes, dont la chimie et la physique modernes nieraient l’existence.

Des associations mobilisées

Ce sont ces théories farfelues, chassées par la grande porte des sciences, que Matthieu Calame souhaite faire rentrer par la fenêtre. Pour mener à bien son projet, le directeur de la FPH s’appuie en premier lieu sur le réseau déjà mobilisé contre les OGM, à savoir Inf’OGM, Geyser, BEDE, le RSP et le GIET. C’est ainsi qu’en 2006, la FPH confie à Frédéric Prat (Geyser, Inf’OGM) et à Bob Ali Brac (BEDE, Inf’OGM, RSP) le soin de rédiger une étude sur « la mise en place d’un mécanisme financier indépendant pour le développement des recherches et de la formation sur les approches globales du vivant ». La stratégie de Matthieu Calame consiste non pas à « faire bouger les acteurs du passé par une action frontale », mais à « favoriser plutôt les lieux d’émergence des alternatives ».

En janvier 2008, les principaux acteurs de ce projet se réunissent au siège de la Fédération nationale d’agriculture biologique (FNAB), marquant ainsi une étape décisive. Un an plus tard, le 30 janvier 2009, une nouvelle association est créée, baptisée Pour l’émergence d’une université du vivant (PEUV). Son objectif est de donner naissance à une « université du vivant » à l’horizon de 2012. La FPH apporte à PEUV son financement de démarrage, tandis que François Delmond (RSP), Bob Ali Brac et Frédéric Jacquemart (GIET) intègrent son conseil d’administration. Mais l’ingéniosité de la FPH consiste à avoir associé à son projet des structures plus institutionnelles, comme l’Institut technique de l’agriculture biologique (ITAB), présent dans le conseil d’administration de PEUV en la personne de Bruno Taupier-Létage, ou bien la FNAB, représentée par Anne Haegelin, également membre du CA. La présidence de PEUV est quant à elle confiée à Sylvie Pouteau, une chercheuse de... l’Inra ! De même que le poste de trésorier, assuré par une autre chercheuse de l’institut de recherche public, Véronique Chable.

PEUV : l’héritière de l’Institut Kepler

La participation de ces deux chercheuses à un tel projet est pour le moins surprenante. En effet, PEUV reprend les rênes d’un organisme privé lyonnais sur le déclin : l’Institut Kepler. « Tout a commencé le jour où deux chercheurs [Christine Ballivet et Jean-Paul Gelin] reconnaissent l’évidence ; il va falloir fermer l’Institut Kepler, le laboratoire associatif qu’ils ont créé ensemble il y a plus de 20 ans dans la banlieue lyonnaise », explique Sylvie Pouteau. Or, l’Institut Kepler abrite deux laboratoires spécialisés, l’un en cristallographie, l’autre en morphochromatographie ; deux « disciplines » qui sont au coeur de l’anthroposophie steinerienne. Développée par Ehrenfried Pfeiffer, la cristallisation sensible est censée permettre la visualisation des forces que Steiner qualifie de « formatrices ». Ces forces proviendraient de la modification du rayonnement des planètes (Saturne, Jupiter, Mars), due à leur passage devant les constellations d’étoiles fixes. Leur influence permettrait « aux plantes d’élaborer les substances qui constituent des aliments et [contribuerait] à structurer la matière vivante » ! Pas étonnant que l’Institut Kepler n’ait jamais bénéficié de financements publics... « Il a été ponctuellement suspecté de sectarisme », admet d’ailleurs Jean Michel Florin, responsable du Mouvement de culture bio-dynamique (MCBD).

Alors qu’en 2008, l’Institut traverse ces difficultés financières, le MCBD est pressenti pour le reprendre et le transformer en « Institut du Vivant ». C’est donc tout naturellement qu’au moment de rédiger leur étude, Bob Ali Brac et Frédéric Prat proposent que l’Institut Kepler devienne la pierre angulaire du projet de la FPH. Une suggestion qui se concrétise par la nomination de Jean-Michel Florin au poste de vice-président de PEUV et par la participation de Jean-Paul Dagallier, président du MCBD, à son conseil d’administration.

Au sein de la nouvelle association, la philosophie ésotérique steinerienne est d’ailleurs prise très au sérieux. Ce dont témoigne un rapport sur « les méthodes globales d’analyse de la qualité », rédigé en 2009 par Bruno Taupier-Létage, à la demande de l’ITAB et grâce au concours financier de Synabio. « Les promoteurs de l’agriculture biologique et biodynamique considèrent que dans un aliment, il y a bien sûr une composante ”biochimique”, indispensable à l’entretien du corps biologique de l’homme. Mais il y aurait aussi une autre composante aussi essentielle, en lien avec cette notion de vitalité, qui contribuerait à nourrir d’autres aspects plus subtils de l’être humain », peut-on lire dans le rapport. La cristallographie et la morphochromatographie doivent permettre de mettre en évidence cette mystérieuse vitalité, imperceptible par l’analyse scientifique. « Il semblerait que ces méthodes représentent un fort potentiel d’innovation pour la bio », conclut Bruno Taupier-Létage, persuadé qu’il existe « une demande forte chez le consommateur, sensible aux produits porteurs de vitalité ». Sans
commentaire !

Bref, après avoir contribué à bloquer le développement en France des biotechnologies végétales, la FPH propose son alternative dans le domaine de la recherche : c’est-à-dire le grand retour des pseudosciences de Steiner, Howard et Rusch ! Reste à convaincre le monde agricole du bien-fondé de cette démarche...

Sources :

Une agriculture pour le XXIe siècle : Manifeste pour une agronomie biologique, Matthieu Calame, ECLM, 2007.

Rechercher des démarches scientifiques adaptées à l’approche du vivant et de la complexité, Robert Ali Brac de la Perrière, Frédéric Prat, mai
2008.

Bulletin de liaison, PEUV, février 2010.

Méthodes globales d’analyse de la aualité, Bruno Taupier-Létage, ITAB, 2009.

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