La grande arnaque des semeurs volontaires

écologie politique 08 | 12 | 2008

La grande arnaque des semeurs volontaires

Les semences anciennes font régulièrement l’objet d’affirmations élogieuses, reprises sans discernement par les médias. Un regard sur l’histoire de la sélection variétale apporte un éclairage beaucoup plus nuancé...

En marge de l’assemblée générale des collectifs anti-OGM du 15 août dernier, José Bové a annoncé à la presse que les « faucheurs volontaires » s’étaient convertis en « semeurs volontaires » ; et même en « semeurs de biodiversité » ! Une désignation tellement en vogue qu’on pourrait se demander si elle ne sort pas tout droit d’un cabinet de communication. L’argumentaire des « semeurs » repose sur un triptyque bien rebattu :

1) les multinationales de la semence commettent un hold up sur le vivant ;
2) elles veulent imposer des variétés de plantes standardisées et sélectionnées uniquement en fonction du rendement ;
3) ceci porte atteinte à la bio

Dans cette guerre « qui ne fait que commencer », comme l’annonce la journaliste de Télérama Weronika Zarachowicz, les tenants d’un « modèle d’agriculture unique, productiviste et artificialisé », dominé par la puissance de l’argent et des affaires, s’opposeraient à ceux d’une agriculture « fondée sur des fermes à dimension humaine, le travail avec la nature, le lien direct entre producteurs et consommateurs et la qualité des produits [1] ». En clair, il s’agirait de la lutte de la vie contre la mort, du bien contre le mal.

Un vieux combat

En réalité, les semeurs volontaires ne font que réactualiser un vieux discours : celui du réseau Semences paysannes, présidé par Guy Kastler et qui fédère l’aile radicale de la Confédération paysanne, le Mouvement de culture biodynamique, la Fédération nationale d’agriculture biologique la Coordination nationale pour la défense des semences fermières. Si chacune de ces composantes a ses propres raisons de s’opposer à l’industrie semencière, toutes s’accordent à affirmer quelques contre-vérités, comme celle selon laquelle les coopératives et les semenciers seraient à l’origine d’une « extraordinaire érosion de la diversité des plantes cultivées, au point qu’aujourd’hui trois ou quatre variétés couvrent 60 % de l’assolement annuel en blé [2]. ». Visiblement, le réseau en est resté aux chiffres des années soixante-dix ! En effet, en 1974, seules 45 variétés différentes de blé étaient présentes dans les champs, dont 4 variétés pour 60 % de l’assolement, alors qu’en 2008, non moins de 279 blés différents ont été cultivés, dont 16 variétés occupant 50 % des surfaces. L’évolution du maïs est encore plus frappante : de moins de 200 variétés cultivées en 1976 (dont une seule pour 42 % des surfaces), on est passé à plus de 1.000 cette année ! La variété la plus cultivée occupe moins de 5 % des surfaces, et la moitié de l’assolement est cultivé avec 900 variétés différentes. Autrement dit, il y a bien longtemps qu’il n’y a pas eu autant de diversité variétale dans les champs ! Et il ne s’agit pas de « clones génétiquement très proches », comme l’affirme la petite association Kokopelli – dont le patron, Dominique Guillet, a été condamné en janvier 2008 pour . Pour preuve, le nombre de géniteurs répertoriés comme entrant dans les origines des variétés de blé inscrites dans le catalogue français a fortement augmenté : de 66 en 1937, il est passé à 225 en 1995.

Cette évolution n’a rien de surprenant, puisqu’elle répond à une demande des consommateurs qui n’a fait que s’accroître, tout en se diversifiant, depuis les années soixante. Si certains marchés exigent une matière première homogène et standardisée afin de pouvoir fournir tout au long de l’année un produit identique, d’autres marchés, plus segmentés, proposent une gamme de produits très diversifiés qui nécessitent des matières premières présentant des caractéristiques spécifiques (plus ou moins grande dureté, teneur et nature de l’amidon, teneur en protéines, en sels minéraux, couleur, etc.). Comme l’explique Gérard Doussinault, agronome à l’Inra, « les filières d’utilisation du blé se sont diversifiées et transformées. Il y a cent ans, le blé était presque exclusivement destiné à la fabrication de pain de manière artisanale. Aujourd’hui, le blé sert à l’alimentation animale, il est fractionné en ses composants amidon et gluten. Les techniques des industries de cuisson ont considérablement évolué, la fabrication industrielle du pain a pour conséquence la modification des caractéristiques d’adaptation des farines à cette filière : la biscuiterie et la biscotterie ont des exigences très spécifiques [3]. »

[1Compte rendu de la rencontre du 26 mai 2008 avec Guy Kastler à la Ferme de Sylviane et Raymond Pitiot, à St-Paul en Jarez.

[2Site du réseau Semences paysannes

[3Doussinault G., Cent ans de sélection du blé en France et en Belgique, 1995.

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