La révolution conservatrice de José Bové

écologie politique 25 | 02 | 2008

La révolution conservatrice de José Bové

Si José Bové s’oppose aux OGM, ce n’est pas en raison d’incertitudes scientifiques, mais parce que les OGM symbolisent un type de société qu’il récuse. Décryptage des origines de son idéologie.

Insatisfaites de la décision française d’engager la clause de sauvegarde sur la culture du maïs OGM MON 810, les associations anti-OGM font déjà monter la pression. La Confédération paysanne a fait savoir qu’elle allait poursuivre le combat, d’autant plus qu’elle s’interroge sur « la hausse annoncée des crédits aux biotechnologies ». Même discours au Mouvement pour les droits et le respect des générations futures (MDRGF), qui a déclaré dans un communiqué du 11 janvier 2008 « regretter que le gouvernement en profite pour annoncer son intention de mettre en place un “plan sans précédent d’investissement dans les biotechnologies végétales de 45 millions d’euros, soit une multiplication par 8 des budgets actuels” ». La Fédération nationale d’agriculture biologique (Fnab) a, elle, demandé « la levée de toutes les sanctions à l’encontre des faucheurs volontaires, pionniers de la défense civile anti-OGM, et l’arrêt des importations de produits OGM, dans le même souci de précaution ». La Fnab souhaite que la France profite de sa future présidence de l’Union européenne pour revoir « la politique générale en matière de mise sur le marché des plantes génétiquement modifiées ».

A peine sorti de sa grève de la faim, José Bové s’est de son côté déclaré prêt « à entrer dans la bataille des amendements » sur le futur projet de loi, dont l’objectif affiché est d’organiser la coexistence des cultures OGM et non OGM. Pour les militants anti-OGM, « le droit de produire et de consommer sans OGM » ne peut s’exercer qu’au moyen d’une interdiction pure et simple des OGM. C’est ce qu’expliquent à La Dépêche Christophe Reeve et Alain Moles, deux adhérents à la Confédération Paysanne : « Il est maintenant prouvé que la cohabitation entre ces deux cultures est impossible, car la contamination est inévitable ». Ils poursuivent : « Nous déplorons que certaines pratiques agricoles aient disparu au profit d’une agriculture de chimistes et de lobbies de semenciers ». Par là, ils avouent clairement que leur opposition aux OGM est idéologique, et non technologique. Pour eux, les OGM symbolisent une agriculture dite « productiviste » aux mains « d’un pouvoir croissant et incontrôlé des compagnies transnationales », qui s’opposerait à une agriculture « familiale et paysanne », pour reprendre les propos de Martin Rocholl, de l’association Les Amis de la Terre. Or, cette agriculture paysanne défendue par les anti-OGM – qui n’est rien d’autre qu’une agriculture de survie – a fait fuire des générations entières de paysans, qui aspiraient à un niveau de vie et à un statut social plus dignes. Est-ce par nostalgie passéiste que José Bové
mène son combat contre les OGM ?

Pas du tout, répondent en chœur ses amis, qui voient sur- tout dans la lutte anti-OGM une façon de défendre « une vision d’avenir de nos sociétés ». Or, derrière cette vision se cache un combat idéolo- gique radical, nourri à de nombreuses sources, dont celle du penseur français Jacques Ellul (1912-1994).

Rencontre avec Jacques Ellul

Comme il l’évoque volontiers, José Bové a côtoyé Ellul dans sa jeunesse. « J’ai rencontré Ellul en 1970 dans le cadre de notre groupe à Bordeaux, le groupe de soutien aux objecteurs et en même temps un groupe de réflexion et d’action non-violente [...]. Jacques Ellul venait à nos réunions, peut-être une fois par mois, et on discutait à la fois sur l’Etat, sur l’armée, sur la technique. [...] Ensuite, Jacques Ellul m’a suivi quand je suis allé sur le Larzac », explique José Bové dans l’émission Là-bas si j’y suis, diffusée le 14 avril 2003 sur France Inter.

Auteur quasiment inconnu en France, le Bordelais Jacques Ellul n’a rien à voir avec la tradition ouvrière, paysanne ou socialiste française. Au début des années trente, il rejoint un courant de pensée baptisé « personnalisme », d’abord au sein du mouvement Esprit, puis avec L’Ordre Nouveau. Le personnalisme propose une révolution des structures de la société industrielle, qui aliénerait la liberté de l’individu. Cette révolution dégage toutefois de forts relents d’idéologie réactionnaire, dans la mesure où il est question de combattre un Etat considéré comme trop centralisateur, ainsi que l’ensemble des composantes de cette société industrielle (machinisme, enseignement public et même parlementarisme, accusé d’uniformiser le comportement et la pensée des individus). Les personnalistes défendent au contraire un morcellement des Etats en petites régions. Ils considèrent que l’individu ne peut s’épanouir qu’au sein d’une communauté profondément locale, au plus proche de ses racines. Cette pensée donnera plus tard naissance au fédéralisme et alimentera les mouvements séparatistes. Dans un langage typique des années trente, les personnalistes rappellent que « la personne a son terroir, sa famille, sa race ». Très hostile aux valeurs des Lumières et de la République, Jacques Ellul estime que « l’homme ne peut se sentir pleinement homme que dans un groupe étroit –là seulement où il est en contact avec des personnes et avec des objets ayant leur caractère propre. [...] Il faut que l’homme soit à un moment, dans un pays, chez lui – il n’est jamais citoyen du monde –, ceci est un mensonge. » Le penseur bordelais n’hésite pas à fustiger l’« universalisme, c’est-à-dire la tendance à rendre universel un type donné de civilisation, [qui] recouvre d’un vernis étouffant les particularités de race et de sol. Il fait, contre nature, tous les hommes différents dans des moules identiques. »

Haro sur la technique

Après la guerre, Ellul rédige plusieurs ouvrages dans lesquels il focalise sa critique sur la technique. Ceux-ci deviennent d’abord les livres de chevet de nombreux écologistes anglo-saxons, séduits par l’idée que « les effets néfastes du progrès technique sont inséparables des effets favorables ». Ainsi, Ellul est l’un des premiers à recommander l’usage du principe de précaution, en raison des effets imprévisibles que « tout progrès technique comporte ». Il préconise de renoncer à s’engager dans une entreprise qui présente un risque potentiel, « même s’il n’est pas normalement prévisible à brève échéance ». Dans sa société idéale, il estime même que l’on « pourrait se passer de 90 % des techniques et de 90 % des médicaments que nous utilisons ». Si cette suppression massive entraîne évidemment d’importantes conséquences, il faut tout simplement les assumer. « Il faut sortir du cycle infernal consommation-production, même si cela doit bouleverser nos habitudes quotidien- nes et réduire notre niveau de vie », affirme-t-il en 1994.

Ce qui est moins connu chez Ellul, ce sont ses pensées mystiques et anti-libertaires, vers lesquelles l’entraîne sa ferveur spirituelle. A la fin de sa vie, Jacques Ellul était ainsi convaincu que le sida est une punition de Dieu destinée aux homosexuels. « Je crois que Dieu [...] intervient parfois aussi pour châtier. [...] Il s’agit de prendre au sérieux Babel et Sodome. [...] Dieu provoque un événement approprié à cet excès d’inhumanité, qui développera ses effets par lui-même et placera l’homme devant le choix de se repentir ou mourir. [...] Je suis convaincu que l’apparition de l’insaisissable virus du sida correspond à cet ordre d’action de Dieu », écrit-il en 1987. Ellul a d’ailleurs toujours défendu une lecture littérale de la Bible, à tel point qu’il s’opposait aux transfusions sanguines, considérées comme une transgression inacceptable de la loi divine. « La Bible interdit de mêler les sangs. [...] La Bible nous dit que le sang, c’est l’âme, c’est-à-dire l’être de l’homme. Et il ne faut pas confondre plusieurs êtres », explique-t-il dans un entretien accordé à Patrick Troude-Chastenet, président de l’Association internationale Jacques Ellul. « Je ne suis pas hostile systématiquement aux dons d’organes, mais je voudrais que l’on se rende compte que la vie n’est pas la fin de tout. Pour moi, la vie sur Terre n’est pas la valeur suprême », confie le penseur bordelais.

Un gauchisme anti-progressiste

Bien que José Bové apparaisse comme un homme de gauche, voire d’extrême-gauche, il affirme ouvertement que les réflexions de Jacques Ellul « ont structuré [sa] critique de la société ». En fait, Bové ne se reconnaît pas du tout dans les revendications progressistes de la gauche classique, porteuses des valeurs républicaines. Le courant gauchiste qu’il défend, imprégné des idées anti-progressistes d’Ellul, était loin de faire l’unanimité il y a une trentaine d’années : « Il y a eu de vraies polémiques parce que dans beaucoup de mouvements de gauche, que ce soit le PSU ou les chrétiens de gauche, Jacques Ellul n’était pas du tout quelqu’un qui était une réfé- rence. Et on s’est affronté de manière très forte, à cette époque-là dans les années 70-74, avec des gens de ces mouvements [...] qui avaient toujours un culte de l’Etat absolument extraordinaire. » Tout le travail de cette « nouvelle gauche » a consisté à conduire la gauche traditionnelle à abandonner la défense du développement économique et du progrès technologique. « En 1982, il y a eu des discussions, et Bernard Lambert (fondateur des Paysans travailleurs et initiateur de la marche sur le Larzac) a pris conscience qu’il y avait un problème encore plus important que le problème des rapports sociaux et du capital dans l’agriculture, qui était le mode de production. Et cela a été la remise en cause du productivisme comme un système où [...] dans des pays comme les nôtres, occidentaux, ou en Union soviétique, le modèle technicien agricole – le modèle de l’industrie agricole – plus le capital, faisaient un modèle qui détruisait complètement l’agriculture, les produits, l’environnement », explique Bové. Pour lui, c’est cette « prise de conscience qui a créé la Confédération paysanne ». Ainsi, le syndicat paysan serait la première émanation de la pensée d’Ellul dans le domaine de l’action sociale. « On a été en fait le premier syndicat à se poser la question de la finalité même de notre travail, parce qu’on a eu cette réflexion sur la remise en cause du productivisme, donc du rôle de la technique, du rôle de l’Etat. [...] Et effectivement, Ellul a été une véritable boîte à outils pour essayer de décortiquer cette réflexion. Et, en effet, pour la première fois, il y a l’émergence de cette réflexion ellulienne dans le mouvement social », explique l’ancien leader syndical dans Là-bas si j’y suis.

C’est donc en toute logique que José Bové rejoint dès le début des années 2000 les adeptes de la Décroissance, dignes héritiers de la pensée d’Ellul. En juin 2005, il soutient la « marche pour la décroissance ». Régulièrement, il intervient aussi dans les colonnes du périodique polémique La Décroissance. Pour lui, « il faut remettre en cause le développement économique conçu pour satisfaire de faux besoins créés de toutes pièces. Ce questionnement peut être appelé aussi décroissance. » Il ajoute : « On sait que notre mode de développement n’est pas tenable. Pour généraliser le mode de vie européen, il faudrait 4 planètes. Il faut privilégier un mode de vie différent fondé sur la sobriété. » Lors du colloque « Défaire le développement, refaire le monde », qui s’est tenu en mars 2002, Bové a prononcé un discours intitulé « En finir avec l’idéologie du progrès ». A l’instar d’Ellul, il y a placé dos à dos libéraux et marxistes : « Ce grand mythe du XIXe siècle a été l’idéologie dominante, construite à la fois par les libéraux et par les marxistes, constituant la face et le revers d’une même médaille, celle de l’idéologie du progrès. » Ainsi, la bataille menée dans les années soixante-dix par Bové et ses camarades pour imposer à la gauche les idées anti-progressistes se poursuit aujourd’hui, à la différence près qu’il s’agit maintenant d’imposer aux mouvements altermondialistes les idées de la Décroissance. La présence de Bové au sein de l’Association pour la taxation des transactions pour l’aide aux citoyens (Attac) ne peut être comprise que dans ce contexte.

Bové, luddisme et violence

Bien qu’il se défende d’avoir recours à des modes d’action violents, José Bové s’inscrit dans une tradition particulièrement violente, qui consiste à détruire de nouvelles technologies. Il s’agit essentiellement de la tradition des émeutes luddites, qui ont eu lieu au XIXe siècle en Angleterre, au début de la Révolution industrielle. Conduites par le mystérieux Général Ludd, ces révoltes s’opposaient à l’introduction de machines dans la confection de textiles. A partir de 1811, ce sont en effet des centaines de machines travaillant la soie, le coton et la laine, qui ont été détruites. A la même époque, d’autres métiers ont été touchés. Dans les imprimeries françaises et anglaises, une révolte s’est par exemple déclarée pour protester contre le remplacement des presses à bras par des presses mécaniques.

Ce n’est pas sans raison que Nicolas Chevassus-au-Louis, auteur de l’ouvrage Les briseurs de machines – de Ned Ludd à José Bové, dresse un parallèle entre luddites et faucheurs d’OGM. « De même que les luddites ne s’opposaient pas aux machines, mais à la déqualification du travail et au chômage qu’elles entraînaient, la plupart des adversaires des OGM ne s’en prennent pas aux plantes transgéniques, mais à leurs conséquences, qu’ils redoutent pour l’environnement, la santé et l’avenir de la petite agriculture », explique-t-il. Or, l’action des luddites reposait sur un réflexe conservateur, qui s’acharnait à maintenir coûte que coûte un ordre pré-établi. L’introduction de nouveaux modes de production provoquant nécessairement un bouleversement de
la hiérarchie sociale, elle met donc en cause l’équilibre social et « naturel » de la société – une idée que défendra plus tard à sa façon Jacques Ellul. C’est pourquoi les luddites ont bénéficié de la plus grande complaisance de la part des milieux les plus conservateurs de l’aristocratie britannique, également opposés à la mécanisation. Comme le précise Nicolas Chevassus- au-Louis, « l’aristocratie terrienne, politiquement dominante, était également hostile à la mécanisation. [...] Les Tories, tout à leur vénération de l’Angleterre rurale, se méfiaient d’une mécanisation qui menaçait de saper l’ordre social qui leur est cher. » En s’opposant au bourgeois capitaliste, l’aristocrate était en quelque sorte l’allié objectif du luddite. De même qu’aujourd’hui, un grand nombre d’aristocrates sont engagés dans la lutte écologiste pour la pré- servation de la nature. Ainsi, à l’instar du Prince Charles, José Bové veut conserver un ordre social bien établi, dans lequel le véritable paysan est celui qui se contente d’un apport minimal de technique. Pour l’adepte d’Ellul, il ne s’agit pas seulement d’interdire l’accès aux biotechnologies, ou plus généralement aux « semences de l’industrie » qui s’accompagnent d’un « paquet technologique » (engrais, pesticides...). Son aversion pour le progrès le conduit également à défendre un modèle agricole prétendument autonome et intégré, qui repose sur un usage intensif de main-d’œuvre. Dans ce modèle, le paysan doit produire lui-même son fumier grâce aux déjections animales. Il doit aussi se limiter aux techniques les plus rudimentaires, comme la traction animale ou le désherbage manuel. C’est ce qu’expliquait Bové en 2002 : « Aujourd’hui, sur la planète, 28 millions de paysans travaillent avec un tracteur, 200 millions travaillent avec la traction animale et plus de 1,3 milliard travaillent à la main. Que deviendront ces populations si l’agriculture rentre dans la logique productiviste au niveau mondial ? Ce ne sont pas des millions de paysans qui disparaîtront, comme en Europe ou en Amérique du Nord, mais des centaines de millions, peut-être 1 milliard ou plus. » Or, n’est-ce pas précisément la transformation d’une économie agraire en économie à dominante industrielle qui a permis à l’Occident de passer d’une société archaïque, avec un monde rural opprimé, à une société moderne, dont l’espérance de vie a augmenté comme jamais auparavant ?

La révolution conservatrice verte

En réalité, José Bové ne fait que reprendre à son compte les propos d’un ami et complice bordelais de Jacques Ellul : le très conservateur Bernard Charbonneau. En 1991, ce penseur déclarait dans Sauver nos régions, avec un cynisme sordide : « Quant aux machines, elles n’épargnent de la peine au paysan que pour lui en donner d’autres. Car si le tracteur permet de travailler trois fois plus vite, il faut bien travailler trois fois plus pour le payer. Autrefois, le paysan peinait de l’aube au crépuscule. Heureusement qu’aujourd’hui les phares sont bien commodes, ils permettent de labourer même quand le soleil est couché. »

Ces propos aux relents nauséabonds ne sont pas une simple erreur de parcours. Dans Le Feu Vert, Charbonneau n’hésite pas à affirmer que « l’entreprise écologique peut être qualifiée de révolution conservatrice. [...] Un mouvement écologique et fédéraliste n’a rien d’une idéologie ; échappant au cadre de la Droite et de la Gauche, il est révolutionnaire parce que conservateur. » Il conclut : « [Le mouvement écologique] ne doit pas avoir honte d’être conservateur, loin de là, il doit arracher ce terme à une droite qui ne conserve plus rien du trésor accumulé par la terre et les hommes ».

Sources
- Entretien avec José Bové, Là-bas si j’y suis, France Inter, 14 avril 2003.
- Jacques Ellul, Directives pour un manifeste personnaliste, 1935, in Les Cahiers Jacques Ellul, « Les années personnalistes », N° 1, 2003.
- Jacques Ellul, Entretiens avec Jacques Ellul, Patrick Troude-Chastenet, La Table ronde, 1994.
- José Bové, En finir avec l’idéologie du progrès, in Défaire le développement -Refaire le monde, Parangon, 2003.
- Nicolas Chevassus-au-Louis, Les briseurs de machines – De Ned Ludd à José Bové, Seuil, 2006.
- Bernard Charbonneau, Sauver nos régions, Ecologie, régionalisme et sociétés locales, Sang de la Terre, 1991.
- Bernard Charbonneau, Le Feu Vert. Auto-critique du mouvement écologique, Karthala, 1980.

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