La saga méconnue des frères Goldsmith

écologie politique 23 | 07 | 2008

La saga méconnue des frères Goldsmith

La deuxième partie de cet article est publié dans le numéro 61 de la revue a&e - juillet/aout 2008

Surnommé le « pape de l’écologie » par le célèbre écolo-botaniste Jean-Marie Pelt, Edouard (« Teddy ») Goldsmith est respecté, voire admiré, par les responsables écologistes du monde entier. Lauréat en 1991 du Prix Nobel alternatif pour « sa critique sans compromis de l’industrialisme », il a marqué en profondeur l’écologie politique, dont il est l’un des pionniers. Fondateur en 1969 de la première revue écologiste, The Ecologist, il a fourni un cadre idéologique aux opposants à la société industrielle.

Bien qu’Edouard Goldsmith, aujourd’hui âgé de 80 ans, soit quelque peu retiré du tumulte de l’activité militante, son rôle ne relève pas de l’anecdote historique. Il y a une dizaine d’années à peine, il a en effet contribué à lancer la campagne anti-OGM en France, par le biais de son association Ecoropa. En tant que directeur de l’International Forum on Globalization, il a également facilité la convergence des batailles altermondialistes et écologistes, notamment en réintroduisant le concept de « Décroissance », devenu depuis omniprésent au sein des différents mouvements contestataires d’extrême gauche. Son influence reste aujourd’hui encore très présente grâce à la version française de sa revue The Ecologist, fondée en 2000 et à laquelle collaborent volontiers des responsables du WWF, de Greenpeace, des Amis de la Terre, de la Confédération paysanne, ainsi que des personnalités aussi différentes que Corinne Lepage, Jean-Marie Pelt, François Veillerette, Philippe Desbrosses ou des chercheurs acquis aux thèses écologistes.

Rien d’étonnant à cela puisque de l’aveu même de Teddy Goldsmith, son propre frère, le richissime Jimmy, a financé depuis 1972 « toutes sortes d’initiatives environnementalistes [1]. Or, ce financement n’a rien à voir avec du mécénat désintéressé. Son objectif est d’utiliser la contestation écologiste et altermondialiste pour amorcer un changement de paradigme culturel, qui soit conforme à la vision politique réactionnaire des frères Goldsmith, incarnée aujourd’hui par le fils de Jimmy, Zac, membre du Parti conservateur britannique. Car Jimmy et Teddy n’ont jamais été des contestataires « gauchistes ». Bien au contraire !

Entre salles de jeu et gorilles

L’histoire politique des frères Goldsmith débute dans les années cinquante, lorsque le cadet, Jimmy, fréquente le collège huppé d’Eton.Comme l’a parfaitement documenté l’historien britannique John Pearson [2], c’est au sein de la jet set londonienne que le jeune Jimmy constitue son premier cercle d’amis. Plus tard, son carnet d’adresses s’enrichit d’autres personnalités hautes en couleur, comme Ian Maxwell Scott ou John Bentley, le père de sa future belle-fille. Tous ont participé de manière très particulière à la vie politique et économique de l’Angleterre des années soixante. En effet, ils partagent une passion commune : le poker. L’un d’entre eux, l’excentrique John Victor Aspinall, a amassé une petite fortune dans les années cinquante en organisant illégalement des parties de jeux d’argent dans des appartements privés de la jet set londonienne. A une époque où les casinos étaient encore interdits, la high society britannique était très friande de ce genre de lieux confidentiels. En 1962, lorsque les salles de jeux sont légalisées en Angleterre, John Aspinall obtient la première licence grâce à un opportun coup de pouce de ses amis politiques. Ce qui lui permet d’ouvrir l’un des premiers casinos de la royauté, financé en partie par son ami Jimmy.

Situé à Clermont, au 44 Berkeley Square, le Clermont Club devient l’« un des deux symboles de l’hédonisme extravagant des années soixante », comme le décrit John Pearson. Avec Jimmy, John Aspinall fonde ensuite le Clermont Set, un club ultra-chic et très confidentiel. Diverses personnalités de l’aristocratie, du monde des affaires, de la politique et du renseignement s’y côtoient, comme Giovanni Agnelli, le PDG de Fiat, le colonel David Stirling, fondateur du Special Air Service de Sa Majesté (SAS), Hughes Hefner, le propriétaire de Playboy Entreprises ou encore Jim Slater et Tiny Rowland, les typons des années soixante à l’origine des opérations spéculatives de dépeçage de l’industrie britannique.

Passionné par les animaux sauvages au point de partager son lit conjugal avec sa tigresse Tara, John Aspinall investit également dans la protection d’animaux exotiques, son principal hobby en dehors des jeux d’argent. Dans les deux cas, Aspinall est fasciné par le côté « prédateur ». Celui-ci caractérise le cercle d’amis du Clermont Set, qui préfère de loin la loi de la jungle aux règles de la société humaine. En 1963, John achète une propriété à Howletts, près de
Canterbury, qu’il transforme en réserve naturelle pour ses animaux sauvages, récupérés lors de ses nombreux voyages à travers le monde. Sur les recommandations de Jimmy et par l’entremise de Jim Slater, il vend son casino en 1972 à Hughes Hefner, pour se consacrer entièrement à Howletts. Cependant, touché par le crack financier de 1973, il est acculé à se séparer de sa propriété. Plus tard, grâce à d’ingénieux montages financiers imaginés par son ami Jimmy, il acquiert néanmoins une propriété plus vaste, à Port Lympne, dans laquelle il installe une réserve d’ours, de tigres, de lions, de loups et de gorilles. Selon les propres propos de John Aspinall, ses gorilles y sont nourris avec du chocolat de première qualité, sous prétexte que « le palais des gorilles est de loin supérieur à celui des humains [3] ». Aspinall insiste pour que sa réserve soit gérée de façon à reproduire au maximum les conditions naturelles. Estimant que les tigres sont des animaux sociaux, il invite régulièrement ses visiteurs à entrer dans leurs enclos. Et ne s’encombrant pas de mesures de sécurité pour protéger son personnel, il laisse se produire l’inévitable : au fil des ans, cinq gardiens sont tués par ses animaux sauvages, ce qui entraîne à chaque fois un véritable scandale médiatique.

« Les mauvaises souches humaines »

Comme en témoigne son pamphlet très controversé publié en 1967, Random Thoughts on the Human Animal, Aspinall a beaucoup moins d’estime pour les êtres humains que pour les animaux. « Le caractère sacré de la vie humaine est le plus dangereux sophisme jamais propagé par la philosophie », y affirme-t-il sans vergogne. « Je crois dans le monde naturel. Je vénère les forces de la nature, les tremblements de terre, les raz-de-marée, les éruptions volcaniques et les grandes famines », confie-t-il [4] . Eugéniste et darwinien convaincu, Aspinall estime que les maladies comme la malaria sont utiles pour éliminer de la Terre les « mauvaises souches humaines ». Misogyne, il se considère comme une sorte de « chef de tribu », décrivant même la dernière de ses trois épouses, Sally, comme « un parfait exemple d’une femelle primitive toujours prête à servir un mâle dominant [5] ».

John Aspinall a exercé une grande influence sur la formation écologiste de son ami Teddy, avec qui il a partagé sa vie durant la même passion du jeu, du luxe, des animaux et des tribus primitives. Ensemble, ils ont fait le tour du monde, et sont parvenus à la conclusion que l’homme doit « apprendre à respecter les anciennes sciences de la Nature et à la traiter comme une mère et non comme une esclave [6] », à l’instar des peuplades primitives. Leur amitié a été constante, et lors des élections parlementaires de 1974, au cours desquelles Teddy faisait déjà campagne « contre l’agriculture industrielle », John lui a apporté son soutien sous la forme d’un « chameau publicitaire », promené dans les rues de la capitale. Plus tard, il participera à la création du parti ultra-conservateur de Jimmy, le Referendum Party.

Décédé le 29 juin 2000 des suites d’un cancer, John Aspinall a reçu un ultime hommage de l’un de ses amis, Henry Kissinger. Dans le Daily Telegraph, l’ancien conseiller du président Nixon évoquait « l’union mystique [d’Aspinall] avec la nature et les animaux ». Les deux hommes se connaissaient depuis 1967. Comme le relate un témoin de l’époque dans le Spectator du 8 juillet 2000, Kissinger participait à cette époque aux parties de jeux du Clermont Club, aux côtés de Sir James Goldsmith, d’Emmett Blow, un multimillionnaire de Chicago, et de Lord Lucan, alias « Lucky Lucan », impliqué ultérieurement dans une sordide affaire de meurtre. Le cas de ce dernier illustre l’état d’esprit paranoïaque du cercle d’amis des frères Goldsmith.

La mystérieuse histoire de Lord Lucan

Fidèle du Clermont Set, auquel il apporte sa touche aristocratique, Richard John Bingham, 7e Comte de Lucan, est également un ami proche de Jimmy. Son histoire se termine brutalement le 7 novembre 1974, lorsqu’on retrouve la nourrice de la famille, Sandra Rivett, assassinée.
Le jour même, Lord Lucan disparaît mystérieusement. Selon Dave Gerring, inspecteur de Scotland Yard, Lucan aurait fui la Grande- Bretagne grâce à « des amis puissants, dont l’homme d’affaires décédé Sir James Goldsmith et l’excentrique joueur et propriétaire de zoo John Aspinall [7] ». Une hypothèse qui n’a cependant jamais été prouvée. Trente ans après sa disparition, le mystère reste donc entier.

La partie sombre du personnage a en revanche fait l’objet d’une enquête détaillée, réalisée par Martin Bright et publiée le 9 janvier 2005 dans l’hebdomadaire britannique The Observer [8] Selon la comtesse de Lucan, « Lucky Lucan » tenait des propos « que certains caractérisaient comme fascistes », et il écoutait régulièrement les enregistrements de discours tenus par Hitler lors des grand-messes de Nüremberg. La comtesse a aussi confirmé avoir récemment mis aux enchères un exemplaire de Mein Kampf acquis par son mari le 15 février 1972. Cet exemplaire est entré en possession du collectionneur Phil Baker.Pour ce dernier, les lectures de Lucan reflètent ce que pensait alors une partie de l’aristocratie britannique : « C’est symptomatique de la crise domestique britannique des années soixante-dix. Les gens ont oublié que des armées privées étaient mises en place et que l’on parlait ouvertement de la nécessité d’un coup d’état militaire en Angleterre. »

Ces propos sont confirmés par Patrick Marnham, un autre biographe de Lucan. Dans l’enquête de Martin Bright, Marnham affirme que « selon les membres du Clermont Club, l’état du pays ressemblait de plus en plus à celui des années instables de la République de Weimar. » Persuadés que la Grande-Bretagne avait été mise à genoux par les syndicalistes, Lucan, Aspinall et Goldsmith étaient « convaincus que [leur pays] avait été victime d’une conspiration socialiste » et que le gouvernement travailliste avait été infiltré par le KGB, comme l’explique Martin Bright. « Au début des années soixante-dix, Lucan et ses amis des clubs de gentlemen et autres repaires de joueurs rêvaient de renverser le gouvernement de Harold Wilson », poursuit- il. Depuis, un ancien officier du MI5, Peter Wright, a reconnu qu’« un groupe de collègues [du MI5], dont Airey Neave, le mentor de Margaret Thatcher, discutaient de la possibilité d’un coup d’état politique ». Il explique que leur opération était soutenue par un « financier d’extrême-droite », visant par là clairement Jimmy Goldsmith. Une accusation que le flamboyant Sir James Goldsmith a toujours réfutée. En revanche, il est notoire que le général Sir Walter Walker, ancien commandant des forces alliées pour l’Europe du Nord, a créé un groupe paramilitaire de défense civile anti-communiste baptisé Civil Assistance, que le colonel David Stirling invitait des volontaires à s’associer à son « armée de casseurs de grèves » et que « Sir James Goldsmith commençait à développer sa théorie d’une “infiltration communiste des médias occidentaux” [9] » !

Dans les années quatre-vingts, le colonel Stirling a fondé l’entreprise Kilo Alpha Services (KAS). Officiellement, le KAS était chargé de lutter contre le braconnage en Afrique du Sud. Selon Raymond Bonner, journaliste d’investigation au New York Times [10], le KAS opérait en réalité pour le compte des services secrets britanniques, qui cherchaient à affaiblir le mouvement de Nelson Mandela, l’African National Congress, au profit du leader zulu Mangosuthu Buthelezi, un ami de... John Aspinall ! Connue sous le nom d’« Opération Lock », l’action du KAS a été conduite avec l’appui du World Wildlife Fund, dont le responsable sud-africain de l’époque n’était autre que le richissime homme d’affaires Anton Rupert, recruté au sein de la multinationale verte par son premier président, le Prince Bernhard des Pays-Bas.

Jimmy : le règne d’un prédateur

Sans l’aide précieuse de ses amis du Clermont Set, avec qui il partage la même passion du poker, Jimmy Goldsmith n’aurait sûrement pas connu un tel succès. Homme d’affaires redoutable, il a bâti l’essentiel de sa fortune dans les années soixante et soixante-dix grâce à différents types d’opérations, dont certaines ont fait l’objet d’un excellent documentaire réalisé pour la BBC : The Mayfair Set. Son auteur, Adam Curtis, décrit en particulier les opérations réalisées au cours des années soixante par l’infernal trio Jimmy Goldsmith, Jim Slater et Tiny Rowland : « Accumulant les sociétés, manipulant les hommes politiques, dépeçant l’industrie, licenciant à tout-va, ils démantèlent le vieux système économique et inaugurent l’ère de l’individualisme et du profit à tout crin, sans souci de l’intérêt national ». Dans les années quatre-vingts, lorsque Ronald Reagan accède au pouvoir, les trois tycoons déplacent leur champ d’action vers les Etats-Unis, où ils se spécialisent dans le démantèlement des grands groupes industriels américains grâce à l’aide de Michael Milken, le créateur des obligations à haut rendement.

Selon l’histoire officielle, ces spéculateurs sont des francs-tireurs marginaux. La vérité est sûrement beaucoup plus complexe. En effet, Jimmy incarne à la perfection les milieux d’affaires aristocratiques et réactionnaires ultra-libéraux opposés au modèle capitaliste industriel qui s’impose depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, et dans lequel l’Etat joue un rôle de régulateur. Ces milieux lui préfèrent un modèle dit « post-industriel », qui repose principalement sur les services et la finance. C’est précisément ce qui a été proposé au début des années soixante-dix, avec la mise en place de nouvelles structures et d’accords supranationaux visant à mettre un terme au pouvoir des Etats-nations. En 1971, l’ONU a ainsi organisé le premier Sommet sur l’environnement, tandis que le Club de Rome (fondé le 6 avril 1968 par l’ancien patron du département sud-américain de Fiat, Aurelio Peccei), a publié l’année suivante son rapport Halte à la croissance ?.

Curieusement, c’est à la même époque qu’une douzaine de marginaux canadiens ont fondé Greenpeace et qu’à Londres, l’association Friends of the Earth a organisé la première manifestation mondiale contre les centrales nucléaires, symboles de la société industrielle. Toujours en 1972, Teddy Goldsmith a publié avec plusieurs de ses collaborateurs Changer ou disparaître, un manifeste publié à plus de 500.000 exemplaires et traduit en 17 langues, qui a bénéficié d’une couverture médiatique de grande envergure. La même année, Jimmy a organisé un dîner de banquiers et d’industriels au Ritz de Londres afin d’écouter les propos d’Aurelio Peccei. Suite à cette rencontre, il a fondé l’Ecological Foundation, préfiguration de la Goldsmith Foundation créée vingt ans plus tard « pour financer des initiatives, principalement en Angleterre et en France, qui [contribuent] à combattre l’industrie nucléaire, l’agriculture industrielle (en particulier en ce qui concerne le génie génétique) et la mondialisation [11] ». Ces actions multiples ont permis au combat de l’écologie politique de prendre une dimension planétaire.

A SUIVRE...

[1Le piège se referme, Édouard Goldsmith, Plon, 2002 »

[2The Gamblers, John Pearson, Century, 2005.

[3Obituary : John Aspinall, Nicholas Faith, The Independent, 30 juin 2000

[4Ibidem.

[5The Gamblers, John Pearson, Century, 2005.

[6Obituary : John Aspinall, Nicholas Faith.

[7Bumbling detective on Lord Lucan’s trail, Keith Dovkants, Evening Standard, 9 septembre 2003.

[8Desperate Lucan dreamt of fascist coup, Martin Bright, The Observer, 9 janvier 2005. .

[9Ibidem.

[10At the Hand of Man, Raymond Bonner, Knopf Publishing Group, 1994.

[11Le piège se referme, Édouard Goldsmith, Plon, 2002

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