Biocarburants : promesse ou illusion ?

économie 08 | 07 | 2004

Biocarburants : promesse ou illusion ?

Crise du pétrole en perspective, menace de l’effet de serre, pollution atmosphérique, les arguments ne manquent pas pour défendre le dossier des biocarburants, qui fait partie des huit principales mesures du Plan Climat adopté le jeudi 22 juillet par le ministre de l’Ecologie, Serge Lepeltier. Depuis 1992, diverses associations agricoles s’intéressent aux biocarburants, dans lesquels elles voient également un moyen d’offrir de nouvelles perspectives à une agriculture en manque de débouchés.
Promesse ou illusion ? Bilan sur les arguments présentés par Jean-Claude Pasty, membre du Conseil Economique et Social, et par le député UMP Alain Marleix, dans deux rapports parus sur le sujet en juin dernier.

Lors de la séance parlementaire du 15 juin dernier, Hervé Gaymard a affirmé qu’il souhaitait relancer la filière des biocarburants. Ce que le Président de la République, Jacques Chirac, avait déjà demandé à la veille du dernier Salon de l’agriculture. « [L’agriculture] doit être encouragée à développer des produits tels que les biocarburants », avait alors déclaré le Président dans un entretien accordé à La France Agricole.

Au début des années 1990, la France a été la première en Europe à créer deux unités de production de biocarburants. Suite à l’introduction en 1992 du gel des terres, qui rendait obligatoire la mise en jachère d’un certain pourcentage des terres arables, mais exonérait celles à objectifs non alimentaires, les syndicats agricoles ont favorisé le développement de la filière éthanol. Une exonération fiscale partielle a alors été accordée aux biocarburants afin d’accompagner le développement d’une filière qui, face à un prix du pétrole historiquement bas, n’était pas compétitive.Toutefois, depuis la fin des années 1990, pour des raisons budgétaires, cet agrément fiscal n’a pas été accordé aux nouvelles capacités de production. La production a plafonné à un niveau de 1,3 million d’hectolitres (hl) pour l’éthanol et de 3,5 millions pour le biodiesel. Aujourd’hui, la France a pris un retard considérable sur ses voisins. L’Espagne produit deux fois plus d’éthanol-carburant, et l’Allemagne deux fois plus de biodiesel. Pourtant, plusieurs rapports se sont succédés, mettant l’accent sur l’intérêt d’une valorisation des agro-ressources ; trop souvent sans beaucoup de suite.

La nouvelle réforme de la PAC remet le dossier des biocarburants à l’ordre du jour. En effet, comme l’écrit Jean-Claude Pasty dans son rapport sur Les débouchés non alimentaires des produits agricoles : un enjeu pour la France et l’Union européenne, le principe du découplage entre aides et productions imposé par Bruxelles « comporte le risque d’une mise hors circuit de production d’un certain volume de terres. » Il devient donc urgent d’offrir de nouvelles perspectives aux agriculteurs.

Aujourd’hui, les arguments mis en avant pour relancer la filière des biocarburants sont plutôt d’ordre environnemental. Dans son rapport d’information sur les biocarburants publié en juin, le député Alain Marleix précise : « Pour aller à l’essentiel, les biocarburants présentent des qualités environnementales indéniables, contribuent à la réduction de notre dépendance énergétique, ont des effets positifs sur notre balance commerciale, créent des emplois et de la valeur ajoutée, et sont d’une utilisation relativement facile. »

Sans pour autant vouloir renoncer à une filière dont l’utilité reste cependant à démontrer, ces arguments ne nous semblent pas crédibles.

Vers la fin du pétrole ?

D‘après les chiffres publiés par les compagnies pétrolières en 1970, les réserves de pétrole, qui s’élevaient à environ 72 milliards de tonnes, devaient permettre de couvrir 30 ans de consommation. Or, c’est 90 milliards de tonnes qui ont été consommés entre 1970 et 2000, soit largement plus que les réserves connues en 1970. Et pourtant, nous disposons aujourd’hui de 140 milliards de tonnes de réserves, sans compter ce que l’on appelle les réserves de pétrole non conventionnel (schistes bitumineux par exemple) ! Cet apparent miracle résume à lui seul la complexité des prévisions sur les réserves, qui dépendent de nombreux critères. Le seul taux de récupération fait considérablement varier les estimations. Actuellement à 35%, ce taux a beaucoup augmenté au cours des dernières décennies, gagnant 10% en 30 ans. Chaque point gagné correspond à une à deux années de production mondiale, soit l’équivalent des ressources totales du Koweit.
Si on prend l’exemple du gisement algérien géant de Hassi-Messaoud, dont les réserves ont été estimées au départ à 35 milliards de barils, l’augmentation du taux de récupération d’un seul pourcent signifie une augmentation des réserves équivalente à la production nationale algérienne sur l’ensemble des gisements. Or, dans le cas de Hassi-Messaoud, il n’est pas interdit d’espérer gagner, non pas 1%, mais plusieurs dizaines de pourcents, c’est-à-dire l’équivalent de la production nationale sur plusieurs décennies.
Cet exemple démontre quelle attention il faut porter au vocabulaire utilisé : les ressources pétrolières désignent les quantités totales d’hydrocarbures présents dans les champs découverts, sans aucune considération technique ou économique. Seule une fraction des ressources est effectivement récupérable. Les réserves sont les quantités que l’on espère extraire des gisements et exploiter de manière rentable dans un avenir proche. La notion de réserve est donc liée à la connaissance géologique que l’on a des bassins pétroliers, aux performances de la technologie de récupération et aux facteurs économiques.

Enfin, les réserves ont une dimension géopolitique. On a vu le gouvernement mexicain diminuer ses réserves déclarées lors de la négociation de l’ALENA, alors que l’on voit régulièrement les pays de l’OPEP réviser à la hausse leurs réserves déclarées au moment de l’établissement des quotas. Tout récemment, la société Shell a fait scandale en se voyant obligée, à trois reprises, de revoir à la baisse l’estimation de ses réserves, surestimées pour des raisons de communication financière auprès des marchés. Entre réserves prouvées, réserves probables et réserves possibles, il y a donc de quoi se perdre !

Les pessimistes estiment que la production de pétrole conventionnel va atteindre un pic au début du siècle (entre 2010 et 2040). Ils s’appuient sur le fait que plus de la moitié des réserves sont situées dans les 360 champs géants découverts dans le monde. Or, les découvertes de cette ampleur se font rares. Dans les années 60, on en a découvert une centaine, contre seulement 29 dans les années 80. L’accroissement des réserves de ces dernières années provient principalement de l’extension de gisements connus et de l’amélioration du taux de récupération. Ainsi, 70% de la production pétrolière d’Arabie Saoudite provient de gisements découverts il y a plus de 50 ans.

A l’inverse, les optimistes constatent que les pays n’appartenant pas à l’OPEP ont réussi à maintenir un taux de renouvellement de leurs réserves supérieur à 1, c’est-à-dire qu’ils ont trouvé plus que ce qu’ils avaient produit. Ils citent souvent le cas des Etats-Unis, dont les réserves prouvées se situaient à 13 milliards de barils en 1930, pour atteindre 20 milliards en 1990 (hors Alaska). Entre-temps, 124 milliards de barils supplémentaires ont été découverts et produits ! En outre, comme le note Claude Allègre dans un article paru dans L’Express du 12 juillet, « les grandes découvertes depuis trente ans ont été réalisées offshore dans les grands deltas. C’est le cas du golfe du Mexique, du Venezuela, du Nigeria, de l’Angola. Or, le plus grand delta du monde, l’Amazone, n’a pas été vraiment exploré, pas plus que ceux des grands fleuves asiatiques. La Chine reste largement inexplorée, ainsi que quelques grands bassins africains, comme le Taoudenni entre le Mali, le Sénégal et le Niger. Les réserves russes et indiennes sont aussi importantes. On n’a, semble-t-il, pas encore épuisé la planète.

Pour les optimistes, le progrès technique et les capacités de réaction de l’industrie pétrolière sont également sous-estimés : la frontière entre pétrole conventionnel et non conventionnel est ainsi régulièrement repoussée, comme le montre le cas des huiles extra-lourdes de l’Orénoque au Venezuela, qui étaient jusque dans les années 90 considérées comme exploitables seulement pour un prix élevé du baril de brut (30 $ ou plus), alors qu’elles le sont maintenant à partir d’un prix du brut de l’ordre de 15 $/baril, voire inférieur.

Il n’en reste pas moins qu’aussi étendues qu’elles puissent l’être, les ressources seront un jour épuisées. Mais remplacer, à l’échelle mondiale, 5% de carburant issu du pétrole par des biocarburants ne résout pas le problème. En effet, un simple calcul mathématique montre que si nous disposons d’une réserve de pétrole de 50 ans, la réduction de 5% qu’impliquerait la production des biocarburants postposerait la crise pétrolière de ... deux ans et six mois ! Dès lors, on peut se demander si les faux espoirs de la filière des biocarburants ne paralysent pas des efforts de recherche qui devraient être mobilisés pour trouver une véritable alternative au pétrole.

Sécurité énergétique

L’argumentation est simple : l’essentiel du pétrole étant importé dans notre pays, la contribution des biocarburants diminue d’autant les importations, donc notre dépendance énergétique. L’argument est fallacieux car il n’est pas question de produire la totalité du pétrole consommé en France, ni même une partie significative. Le spécialiste de l’énergie qu’est Jean-Marc Jancovici a effectué des calculs sur les ordres de grandeur des surfaces qu’il faudrait consacrer aux cultures énergétiques si tel était le cas. Ainsi, il explique qu’il faudrait exploiter entre 52% et 66% du territoire français pour remplacer l’intégralité du pétrole utilisé pour les transports. C’est-à-dire entre 80% et 230% des superficies cultivées en 1997 ! Ces chiffres, déjà significatifs, sont largement en dessous de la réalité. Car comme le note Jancovici, « il faut déduire des carburants obtenus l’énergie consommée dans le processus dit en amont, à savoir la production des engrais, le carburant des tracteurs, les traitements après récoltes du produit agricole (broyage, purification, distillation pour le cas de l’alcool de betterave). » Ainsi, ce n’est plus entre 52% et 66% du territoire français qu’il faudrait mobiliser, mais entre 100 et 120% ! Le cas du blé est particulier (2700%), car les rendements nets sont quasi nuls.
Bien que personne n’ait jamais prétendu vouloir remplacer la totalité des carburants, l’objectif des 5,75% fixé par l’Union européenne paraît risible à la lumière de ces résultats (il suffit de les multiplier par 0,06 pour avoir les chiffres correspondants). D’autant plus qu’avec une production avoisinant 6% de la consommation, comment pourrait-on parler de sécurité énergétique, puisque nous dépendrions toujours, pour 94%, des importations ?

Effet de serre

« Au début des années 1980, les biocarburants étaient surtout reconnus pour leur capacité à réduire les émissions des polluants classiques à l’échappement des véhicules. Aujourd’hui, cette propriété est moins essentielle dans la mesure où les nouvelles technologies de combustion mises en œuvre dans les moteurs et les traitements des fumées des véhicules ont déjà permis de réduire ces pollutions », écrit Alain Marleix. Grâce au progrès technologique dans les moteurs classiques, la lutte contre l’effet de serre ne devrait donc plus constituer l’un des principaux arguments mis en avant par les défenseurs des biocarburants. En outre, comme le reconnaît Alain Marleix, le coût de la tonne de gaz carbonique économisée serait, à 133 euros, « très élevé, en particulier si on le compare, par exemple, à celui du gaz carbonique qui peut être économisé grâce à des mesures d’isolation thermique des immeubles, qui est de l’ordre de seulement 30 euros par tonne. » Pour le problème encore hypothétique de l’effet de serre, les biocarburants ne constituent donc qu’une solution partielle et très onéreuse.

Amélioration de la balance commerciale

Un autre argument largement évoqué est celui de la balance commerciale. « La filière diester a un impact positif sur la balance commerciale grâce au phénomène de substitution aux importations qu’elle induit pour plusieurs produits », écrit Alain Merleix. Le député cite l’étude réalisée par PricewaterhouseCoopers, qui estime le gain pour la balance commerciale française à environ 150 millions d’euros, soit moins de 1% des 18 milliards d’euros que représente le solde commercial positif moyen de ces dernières années !
Prudent, il poursuit : « il faut souligner que ces impacts positifs en termes d’indépendance énergétique et sur la balance commerciale n’existent que si les biocarburants utilisés en Europe sont produits dans l’Union, à partir de matières premières agricoles communautaires. Si la promotion de l’utilisation de biocarburants ne s’accompagne pas de mesures protectrices pour le marché communautaire, l’Union européenne sera envahie par l’éthanol produit à moindre coût au Brésil, aux Etats-Unis, voire prochainement en Ukraine, et d’huiles végétales provenant notamment de Malaisie . » Propos partagés par Jean-Claude Pasty, qui déclare : « L’Union européenne, si elle veut développer sa filière éthanol, doit mieux garantir la préférence communautaire. »
Or, que représentent en effet les 22 millions d’hectolitres d’alcool éthylique produits par an en Europe, alors que la production mondiale est de 380 millions ? Le Brésil produit 141 millions de tonnes, production en constante augmentation depuis 2001 (10% par an), tandis que les Etats-Unis produisent 112 millions de tonnes, avec une progression supérieure à 25% par an depuis 2001. Dans ces deux pays, les coûts de production de l’éthanol sont respectivement de 50% et de 20% inférieurs à ceux de l’Union européenne. Comment dès lors justifier des barrières douanières alors même que la logique économique dominante imposée par l’OMC est précisément de laisser libre cours au marché ? Pourquoi des mesures protectionnistes seraient-elles adéquates pour l’éthanol, alors que ces mêmes mesures sont à l’index lorsqu’il s’agit des autres produits agricoles ?

Pourquoi Bruxelles autoriserait la production subventionnée d’éthanol, plus cher en Europe, alors qu’il peut être importé à un coût largement inférieur ? N’est-ce pas là précisément l’argument défendu par la Commission pour abandonner la politique de subvention à la production pour l’ensemble des produits agricoles ?

Emploi et ruralité

Enfin, Jean-Claude Pasty souligne que la filière des biocarburants devrait contribuer à éviter les fractures territoriales en offrant de nouvelles opportunités à des territoires ruraux actuellement délaissés ou menacés de l’être. Ainsi, valoriser sur place des agro-ressources représente « un moyen privilégié de relocaliser des emplois, car ils sont directement liés à la présence des “gisements verts“ que constitue la bio-masse », déclare l’ancien énarque. Certes ; mais l’exemple des Etats-Unis, cité par Jean-Claude Pasty lui-même, montre qu’afin d’améliorer la compétitivité des biocarburants, la filière a plutôt tendance à concentrer ses unités de transformation. Ainsi, le prix de revient de l’éthanol a été divisé par trois en dix ans, (de 3,6 $ le gallon à 1,27 $), grâce à l’unité ultramoderne et gigantesque de Decatur, construite par Archer Daniels Midland (ADM), leader américain en matière de production d’éthanol. A elle seule, cette usine possède une capacité de 12 millions d’hectolitres, soit trois fois ce que l’ensemble de l’Europe s’est fixé comme objectif pour 2010 !
Dès lors, le choix pour l’Union européenne sera soit de rester compétitive, et donc de construire une seule usine de transformation pour toute l’Europe, ce qui ne participera pas à la « relocalisation des emplois » mais entraînera en revanche de lourds problèmes de transport ; soit d’opter pour des unités largement plus petites et délocalisées afin de répondre à l’impératif de la ruralité, ce qui condamnera la filière à ne pas pouvoir concurrencer la production outre-atlantique. L’impératif de compétitivité est donc incompatible avec l’impératif de relocalisation des emplois.

Enfin, un autre argument utilisé par les protagonistes des biocarburants réside dans le fait que cette filière serait créatrice d’emplois. Comme le constate Alain Marleix, « les biocarburants sont incontestablement plus intensifs en main-d’œuvre que les carburants issus du pétrole. » Jusqu’à soixante fois plus, selon le député ! Produire un million d’hectolitres de biodiesel induirait 900 emplois. Argument bien étrange ! La modernisation et la mécanisation de l’agriculture n’ont-elles pas été favorisées précisément pour permettre d’effectuer le même travail avec moins de main-d’œuvre ? N’est-ce pas ce qui a permis de libérer des personnes, qui peuvent ainsi s’adonner à d’autres tâches, politiques, scientifiques, éducatives, artistiques, etc ? N’est-ce pas ce qui a permis de réduire le temps de travail, d’allonger la période de la vie consacrée aux études et de favoriser l’émergence des temps libres ? La liberté qu’entraîne la mécanisation représente une nécessité absolue pour permettre à la société d’évoluer et de se développer. Promouvoir une filière parce qu’elle requiert davantage de main-d’œuvre ressort au contraire d’un raisonnement économique déterminé par une économie en contraction, celle-là même qui occasionne le chômage.

Pour conclure

Le développement de la filière biocarburants ne représente pas une solution à l’inévitable crise du pétrole. Son impact sur la réduction de l’effet de serre est négligeable et sa pertinence concernant l’indépendance énergétique et la balance commerciale est marginale, voire contestable, surtout dans la logique économique actuelle.
Quels arguments reste-t-il ? Donner des débouchés « non alimentaires » aux agriculteurs. Les biocarburants s’inscrivent en effet dans le contexte d’une substitution de la production agricole en vue de l’alimentation par une production agricole non alimentaire, relayant ainsi au second plan sécurité et autosuffisance alimentaires, alors que les exigences économiques et sociales appellent plutôt à favoriser davantage une agriculture de qualité et de proximité pour un marché européen qui, rappelons-le, reste toujours déficitaire en ce qui concerne l’agriculture.

Plutôt que de rêver à une chimérique indépendance énergétique, ne serait-il pas plus judicieux de rétablir simplement notre autosuffisance alimentaire, en l’élargissant à l’ensemble de l’Europe ?

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