Les limites de la mondialisation vues par le Moma

économie 01 | 02 | 2007

Les limites de la mondialisation vues par le Moma

En cette période de flambée des prix agricoles, le colloque du Mouvement pour une organisation mondiale de l’agriculture a souligné la nécessité de disposer d’outils d’évaluation économique adaptés à ce secteur.

« Le développement ne peut reposer sur une libéralisation incontrôlée des échanges commerciaux. [Il faut au contraire] réhabiliter la nécessité de politiques publiques nationales », a déclaré le ministre de l’Agriculture, Dominique Bussereau, lors du colloque organisé au Sénat par le Mouvement pour une organisation mondiale de l’agriculture (Moma), le 19 octobre dernier. Ce discours témoigne du chemin parcouru par les politiques depuis la création du Moma en décembre 2005. Ce dont s’est visiblement réjoui son président, Pierre Pagesse, par ailleurs président de Limagrain.

Reprenant les idées défendues par l’ingénieur-agronome Marcel Mazoyer, auteur de La fracture agricole et alimentaire mondiale, Dominique Bussereau a plaidé en faveur d’une « intégration régionale » des pays devant un parterre de quelque 200 auditeurs : « L’expérience montre que les échanges commerciaux se développent de façon plus équitable dans le cadre d’espaces économiques régionaux dont les membres ont des économies comparables en termes de taille et de niveau de développement ». Le ministre a rappelé que l’agriculture représente « un domaine stratégique, au carrefour d’enjeux aussi essentiels que la souveraineté des Etats, la sécurité alimentaire et la protection de l’environnement ».

Ces raisons justifient que les négociations agricoles internationales menées dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) s’effectuent au minimum sur des bases appropriées, c’est-à-dire en utilisant des modèles de simulation économique prenant en compte les spécificités de l’agriculture. Or, comme l’a démontré l’ingénieur-agronome et économiste Jean-Marc Boussard, auteur de Libéraliser l’agriculture mondiale ? Théories, modèles et réalités, les modèles actuels sur lesquels s’appuie l’OMC - qui conduisent à l’idée erronée que la libéralisation totale des marchés agricoles entraînerait un gain pour la collectivité de plus de 350 milliards de dollars pour les dix ans à venir, dont les deux-tiers seraient dévolus aux pays en développement -, sont sinon totalement faux, du moins très imparfaits. C’est pourquoi le Moma s’est donné pour mission d’instaurer une « plate-forme d’influence [constituée] à la fois de l’ensemble des professions agricoles et des personnalités extérieures venant d’horizons très divers ». Son objectif affiché est de construire un modèle plus cohérent : le modèle NRA (ou nouvelle régulation agricole), qui doit intégrer l’essentiel des spécificités de l’agriculture. Le président du Moma ne tourne pas le dos aux échanges : « Notre but n’est pas de mettre en cause le principe même des échanges internationaux. Au contraire, il s’agit de favoriser le développement des échanges dans la mesure où ils contribuent à améliorer la condition de tous les agriculteurs, en particulier de ceux des pays en développement ». Cependant, « cela ne peut pas se faire sans un système de régulation des marchés agricoles à l’échelle mondiale », précise Pierre Pagesse. Le patron de Limagrain rappelle volontiers que sa coopérative est présente dans plus de trente-cinq pays, et que s’il s’oppose au « tout libéral », ce n’est sûrement pas par frilosité nationale.

Le colloque du 19 octobre a donc été l’occasion de montrer les limites de la mondialisation dans le domaine agricole, qui en cette période de flambée des cours des céréales, sont particulièrement sensibles. Comme le souligne l’économiste Lucien Bourgeois dans le numéro d’octobre de Conjoncture Agricole, les deux semaines de forte chaleur qu’a subies l’Europe l’été dernier, à l’origine d’une baisse de la production de blé de 5 %, ont à elles seules fait exploser les prix, entraînant une augmentation de plus de 32 % en un an ! « Cette hausse aurait sûrement été pire si l’ensemble des pays avaient abandonné leur politique agricole et s’étaient laissé guider par le marché », ajoute Lucien Bourgeois. Il rappelle que l’activité céréalière est soumise à deux invariants spécifiques : la dépendance des récoltes au climat, et le fait qu’une faible variation des volumes entraîne une forte variation des prix. Cette fluctuation des prix est lourde de conséquences, en particulier pour les pays les plus démunis. Lorsque les prix sont trop bas, les paysans qui n’arrivent plus à vivre de la vente de leurs produits vont en effet se réfugier dans les villes, provoquant un exode rural. A l’inverse, quand les prix sont trop élevés, ces mêmes paysans n’ont plus les moyens de se procurer leur nourriture. C’est notamment ce phénomène qui explique que le nombre de personnes sous-alimentées est plus élevé dans les pays en développement qu’il y a dix ans, alors que le Sommet mondial de l’alimentation qui s’était tenu à Rome en 1996 avait promis de réduire de moitié le nombre de personnes sous-alimentées dans le monde d’ici à 2015 - comme l’a rappelé Jacques Diouf, directeur général de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le 30 octobre dernier.

Ndiobo Diène, secrétaire permanent du Forum Dakar Agricole, souligne pour sa part qu’« aucun pays africain ne dispose d’outils d’évaluation des effets de la mondialisation autres que ceux présentés par les Etats-Unis et par la Banque mondiale. Nous sommes donc incapables de prévoir les conséquences réelles de la libéralisation des marchés agricoles, alors que ceux-ci représentent l’essentiel de nos revenus ». Très intéressé par l’initiative du Moma, Ndiobo Diène n’a pas hésité à participer au colloque ni à devenir parrain du Moma : « Nous attendons avec impatience la réalisation d’un modèle de simulation économique plus fiable que ceux d’aujourd’hui », poursuit-il. Mais avant toute autre mesure (comme l’accroissement de la productivité des petites exploitations, ou le fait de faire bénéficier les pays pauvres du commerce mondial), l’Afrique a besoin de pouvoir garantir une stabilité des prix à ses producteurs. La priorité reste donc, pour elle, de placer son secteur agricole à l’abri des excès de la spéculation financière, par nature très friande de prix volatiles.

Le rôle des hedge funds

Depuis septembre 2006, les fonds spéculatifs anglo-saxons connus sous le nom de hedge funds ont amplifié la hausse du prix des matières premières agricoles, en prenant des positions à terme. En moins de deux mois, le prix du blé (rendu à Chicago) est ainsi passé de 10,50 euros/quintal à plus de 15 euros/quintal, pour retomber ensuite à 14 euros/quintal (semaine 46) ; soit une variation de 42 % ! « Le rôle imprévisible de ces fonds de pension est encore plus complexe dans la mesure où ils peuvent suivre tantôt une logique en rapport avec les réalités de la production de céréales, tantôt une logique propre à elle-même », explique Jacques Gauthier, de la fédération française des coopératives agricoles de collecte d’approvisionnement et de transformation (FFCAT). Deux exemples illustrent son affirmation. En 2003, certains hedge funds, qui observaient pour la sixième année consécutive une stagnation de la production de céréales autour de 1 900 millions de tonnes - un niveau désormais inférieur à la demande -, n’ont pas hésité à investir sur des futures (contrats à terme) liés à un marché qu’ils prévoyaient, avec raison, à la hausse. Leurs prises de position ont entraîné une amplification du mouvement haussier. Mais la récolte exceptionnelle de la campagne 2004-2005 a provoqué leur désengagement. Celui-ci a à son tour entraîné les prix à une baisse excessive. Autre exemple, cette fois-ci découplé de la balance offre-demande : ces mêmes fonds de pension se sont retrouvés sur les marchés céréaliers à la fin du second semestre 2005, car la crainte d’une reprise de l’inflation mondiale avait conduit les investisseurs à se réfugier sur les marchés des matières premières (y compris les productions alimentaires). Mais dès que le spectre de l’inflation a disparu, dans le courant du premier semestre 2006, et que les premiers signes de reprise des marchés d’actions classiques se sont manifestés, la plupart de ces fonds financiers anglo-saxons se sont retirés du marché des céréales. Pourtant, depuis janvier 2005, un mouvement légèrement haussier se dessinait sur le cours des céréales, signe des premières inquiétudes concernant une récolte ne pouvant toujours pas satisfaire à la demande. Paradoxalement, les grands fonds spéculatifs anglo-saxons ont donc préféré accompagner la hausse du marché des actions, estimant qu’il y avait là davantage de gains potentiels que sur le marché des céréales. Il a fallu attendre septembre 2006, avec les annonces d’une campagne 2005-2006 presque quotidiennement revue à la baisse, pour retrouver certains grands hedge funds sur les marchés céréaliers. Dans son édition du 2 octobre 2006, l’hebdomadaire Actualités agricoles résume parfaitement la situation : « Alors que les réactions semblaient un peu molles les semaines passées sur les marchés à terme américains, et à cet égard, plutôt déconnectées des fondamentaux, on observe une vive reprise ces derniers jours avec le blé SRW à 183 dollars/tonne fob golfe, soit 12 à 13 dollars/tonne de plus que la semaine passée, et un écart avec l’origine française qui n’est plus que de 4 à 5 dollars/tonne. Le retour d’intérêt pour les marchés d’actions, à nouveau au plus haut aux Etats-Unis, avait en partie détourné les fonds d’investissement des marchés des matières premières, laissant croire à une influence limitée des fondamentaux, y compris céréaliers. »

Dans le passé, la constitution de réserves de céréales représentait pour de nombreux pays le principal moyen de minimiser les fluctuations des prix. Mais depuis que la production agricole mondiale est devenue inférieure à la consommation (c’est-à-dire depuis la campagne 2000-2001, à l’exception notoire de 2004-2005), les réserves de céréales ont fondu comme neige au soleil. Avec à peine 300 millions de tonnes, y compris les réserves stratégiques non commercialisables, le monde dispose de moins de 15 % de stocks, soit moins de deux mois de consommation... contre quatre à cinq mois il y a vingt ans ! Il est vrai que d’un point de vue purement financier et budgétaire, ces stocks représentent une charge non négligeable. Mais peut-on faire l’impasse sur ces réserves, alors que c’est l’alimentation des êtres humains, et par conséquent leur survie, qui sont en jeu ? Est-il humainement acceptable de spéculer sur le manque de nourriture ?

Dans la mesure où l’ajustement entre l’offre et la demande est structurellement décalé d’un an - le temps d’une campagne -, il n’est pas raisonnable de faire l’économie d’un stockage important. Par conséquent, « l’heure n’est plus à une conception “Marie-Antoinette” de l’agriculture européenne. La production agricole n’est pas une activité ludique que l’on tolère à condition qu’elle ne pollue pas. Elle est une nécessité absolue pour permettre de continuer à nourrir l’humanité », comme l’affirme avec force Lucien Bourgeois.

La réalité des marchés de 2006, conjuguée à la suspension momentanée des négociations du cycle de Doha, devraient permettre de prendre suffisamment de recul pour trouver une nouvelle stratégie destinée à l’agriculture mondiale et inscrire les futures négociations dans un cadre cohérent. C’est ce qu’a judicieusement rappelé Dominique Bussereau lors du colloque du Moma, en déclarant qu’« il n’est pas interdit de réfléchir ».

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