Les modèles de l'OMC se tromprent

économie 05 | 10 | 2005

Les modèles de l’OMC se tromprent

Alors que les modèles économiques de l’OMC affichent des résultats qui montrent que la libéralisation devrait améliorer l’efficacité de la productivité mondiale, une étude du Ministère de l’Agriculture remet ces modèles en question en mettant en évidence leurs erreurs intrinsèques.

L’élargissement des marchés devrait permettre une meilleure stabilité et une baisse générale des prix des produits agricoles, dont profiteraient principalement les pays pauvres : tels sont en substance les principaux arguments utilisés pour promouvoir la politique libérale de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Rodrigo Rato, directeur général du Fonds monétaire international, a en effet déclaré devant les chefs d’Etat africains réunis pour un sommet régional en Ouganda le jeudi 6 septembre 2004 : « Le développement économique et la réduction de la pauvreté en Afrique nécessitent un meilleur accès au marché pour les producteurs de ce continent, y compris aux produits finis, ainsi qu’une réduction des subventions, qui perturbent le commerce ».

M. Rato, comme d’autres fonctionnaires du FMI, se base sur les nombreux modèles macro-économiques développés entre autres par l’OCDE, qui estiment que les fluctuations des prix internationaux des produits alimentaires proviennent essentiellement des politiques interventionnistes, dont celle de la CEE. D’après leurs calculs, si les pays de l’OCDE et les pays en voie de développement libéralisaient intégralement leurs marchés, les fluctuations des marchés internationaux seraient réduites à un tiers de ce qu’elles sont actuellement. Ce dogme sert aujourd’hui de prétexte pour accélérer la libéralisation du commerce international, et en particulier, pour orienter la réforme de la PAC.

Défaillance des marchés

Or, une étude intitulée La libéralisation des échanges et le bien-être des populations pauvres, publiée en décembre 2003 à la demande de la direction des Affaires Financières du Ministère de l’Agriculture, aboutit aux conclusions strictement opposées !

Les auteurs du rapport, réalisé par une équipe d’économistes du Centre de coopération en recherche agronomique pour le développement (Cirad) et de l’Inra, sous la direction de Jean-Marc Boussard, ont mis en évidence l’erreur des modèles économiques standards : ils ne prennent pas en compte l’instabilité intrinsèque des prix dans le secteur agricole, et en particulier les erreurs d’anticipation sur les prix.

Pourtant, cette donnée est connue depuis les Dialogues sur le Commerce des blés de Ferdinando Galiani. Dès le XVIIIe siècle, ce dernier signalait les dangers de la libéralisation du commerce des grains entre les différentes provinces françaises.
Plus récemment, le professeur Ron C. Duncan (du Pacific Institute of Advanced Studies in Development and Governance) a réalisé une étude intitulée Libéralisation des échanges agricoles, dans laquelle il souligne que les marchés en libre concurrence, comme le marché du cuivre par exemple, subissent également des instabilités de prix. Il en conclut que « le comportement des prix, tel qu’il est actuellement modélisé, n’appréhende pas ce qui constitue l’essence de leur instabilité ». Pour lui, il existe plusieurs formes d’instabilité, comme par exemple les défaillances du marché (lorsque les opérateurs se trompent dans leurs anticipations sur les prix). Ces défaillances affectent les volumes produits ainsi que les prix, et amplifient les instabilités. Ce phénomène est d’autant plus vrai dans l’agriculture qu’il existe toujours un délai significatif entre la décision de produire et la livraison des produits. De plus, pour les biens agricoles, la demande des consommateurs est très rigide : ils achètent ce dont ils ont besoin, à presque n’importe quel prix. De ce fait, une faible variation des quantités produites peut entraîner d’énorme variations de prix, à la hausse comme à la baisse. La comparaison entre le prix des voitures neuves et le prix des tomates au détail illustre clairement cette spécificité du marché agricole : on remarque d’une part une courbe régulière, et de l’autre, une courbe avec une forte oscillation.

Le prix de la tomate est totalement erratique : son prix peut ainsi varier d’un facteur de un à trois, ce qui n’a rien à voir avec son coût de production. C’est ce qu’observent clairement les consommateurs avec le prix des fruits et légumes. Ce n’est pas le cas pour le marché de l’automobile, dont le prix reste stable.

C’est ce qu’avait déjà analysé Mordecai Ezekiel, auteur du livre From Scarcity to Abundance (De la pénurie à l’abondance). Economiste trop injustement oublié, il était l’un des principaux « penseurs » de la politique agricole du Président Franklin D. Roosevelt. Conseiller économique du secrétaire d’Etat à l’Agriculture entre 1933 et 1944, Ezekiel s’est précisément appuyé sur la spécificité de la forte variabilité des prix agricoles pour justifier « l’exception agricole » et déconnecter ce secteur du marché. Cette politique a parfaitement fonctionné aux Etats-Unis, et ensuite en Europe avec la PAC des années 60.

Or, que se passe-t-il lorsque l’on intègre cette instabilité intrinsèque des marchés agricoles dans les modèles économiques de l’OCDE ? C’est ce qu’a analysé l’équipe d’économistes de Jean-Marc Boussard, au travers de deux scénarios distincts. Ses conclusions sont sans équivoque.

Deux scénarios à l’étude

Dans les deux schémas étudiés, les résultats obtenus sont fort différents de ceux qui servent à justifier la libéralisation. Le premier scénario ne prend pas en compte les instabilités internes constatées par Ezekiel. Ce scénario « naturel » montre au niveau global de légers gains de revenu (valeur ajoutée), qui restent cependant largement inférieurs aux résultats des modèles classiques.

Mais les résultats sont très contrastés selon les zones. Les auteurs soulignent que « les conséquences sur l’agriculture européenne sont loin d’être négligeables : dans ce scénario, la baisse de la production des céréales hors blé dépasse 40%, et la valeur ajoutée agricole perd plus de 10%  ». Les Etats-Unis sont beaucoup moins affectés par l’abandon des politiques agricoles de régulation que l’Union Européenne. Les auteurs poursuivent : «  Ce sont les pays développés du groupe de Cairns (en particulier l’Australie et la Nouvelle-Zélande), et non les pays en développement, qui bénéficient du retrait de la protection européenne ». Dans le deuxième scénario, qui intègre l’instabilité due aux défaillances des marchés, des périodes de gains et de pertes se succèdent, mais générant un solde globalement négatif (figure 2 b).

Ceci est dû au fait que sur les marchés libres et non soutenus, les variations de prix « naturelles » génèrent de nouvelles instabilités provoquées par les erreurs des opérateurs, qui investissent là où il ne faudrait pas, et n’investissent pas dans les secteurs où cela serait nécessaire. Ces derniers contribuent par là à la création d’une instabilité dite « endogène », beaucoup plus dangereuse que l’instabilité « naturelle » provenant entre autres des aléas climatiques. Dans ce second scénario, ce sont les pays riches qui empochent la mise, car ils sont capables de prendre des risques et donc de bénéficier des profits associés.

En conclusion, les auteurs de l’étude affirment que contrairement aux dogmes de l’OCDE, la libéralisation des marchés ne permet ni une meilleure stabilité, ni une baisse générale des prix des produits agricoles. Au contraire, c’est seulement en gardant les politiques agricoles de régulation que l’on pourra réellement améliorer la situation des pays les plus pauvres, car elles seules permettent de réduire les incertitudes auxquelles les agriculteurs sont soumis, ainsi que d’encourager l’investissement et le développement de la production, tout en minimisant les inefficiences liées aux erreurs de prévisions.

Une fois n’est pas coutume, ce modèle économique rejoint ce que le bon sens laissait entrevoir ! Sans aucun doute, il mérite une plus grande diffusion ... y compris au Ministère de l’Agriculture !

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