« L'industrie européenne des fertilisants est menacée par une directive de la Commission », estime Gilles Poidevin, délégué général de l'Unifa. Entretien.

entretiens 07 | 12 | 2010

« L’industrie européenne des fertilisants est menacée par une directive de la Commission », estime Gilles Poidevin, délégué général de l’Unifa. Entretien.

Dans Le Monde du 30 novembre 2010, vous avez interpellé les pouvoirs publics au sujet de la mise en place de la Directive européenne relative au paquet Energie-Climat, en indiquant que l’industrie européenne des fertilisants serait en sursis si elle était appliquée. N’est-ce pas un peu exagéré ?

La Directive européenne fixe comme objectif de réduire de 20% les émissions de gaz à effets de serre d’ici à 2020 par rapport à 1990. Or, notre industrie a déjà réalisé 65 % de réduction de ses émissions depuis 1990. Nous avons innové, modernisé nos procédés de dépollution et investi pour un montant estimé à 150 millions d’euros afin d’obtenir ces résultats. Nous nous sommes engagés d’ici à 2013 à réduire encore d’un tiers nos émissions de gaz à effets de serre. Tout cela fait l’objet de discussions avec la Commission. Toutefois, elle exige un abaissement encore plus fort. Ce qui n’est possible qu’en achetant des quotas en quantité importante. La valeur de ces achats représenterait plus de 20% de la valeur ajoutée de notre activité. Dans le contexte concurrentiel actuel, un tel handicap serait insurmontable pour notre industrie européenne. D’autant plus qu’il est hors de question de répercuter une telle charge supplémentaire auprès de nos clients agriculteurs. D’ailleurs, de toute manière, ceux-ci pourront s’approvisionner à des prix plus bas sur le marché mondial, bien que ces produits soient à bien plus forts contenus-carbone que ceux que nous produisons. Déjà aujourd’hui, les produits importés représentent presque 20% du marché. Si la directive est appliquée, cette part de marché risque de s’accroître considérablement dès 2013, menaçant très directement les 15.000 emplois que représente l’industrie française de fertilisation et les 70.000 pour l’ensemble de Europe. Est-ce vraiment ce que souhaite la Commission ?

Quel est le contenu actuel de la proposition de la Commission et quelles seraient selon vous les conséquences de son application ?

La proposition de la Commission consiste en une allocation de quotas valable pour toutes les installations européennes. Cette allocation en kg de CO2 par tonne de produits est extrêmement basse et obligerait pour la respecter à émettre 90% de moins. Or, les installations existantes avec les meilleures technologies disponibles ne peuvent les réduire de façon durable au-delà de 75%. Mais surtout, la Commission calcule les quotas à partir des années de référence 2005 à 2009. Or, pendant ces années, les usines n’ont pas tourné à pleine capacité, soit du fait de la crise économique, soit en raison d’arrêts de production liés à des problèmes de fiabilité. Elles devront donc acheter 100 % des quotas entre cette référence 2005-2009 et leur niveau de production normal. Le coût viendra annuler toute la marge de l’entreprise, et les entreprises seront amenées à fermer.

Qu’attendez-vous des pouvoirs publics français ? Avez-vous l’intention de solliciter les responsables politiques d’autres pays ?

Le texte réglementaire en discussion est une décision de la Commission. Cette décision doit donc être votée par une majorité qualifiée des 27 Etats membres, et acceptée par le Parlement européen. Nous voulons donc convaincre les autorités françaises, comme celles d’autres pays, de rejeter le texte dans sa version actuelle, et d’obtenir des avancées qui permettent aux entreprises de supporter une charge financière moins élevée. Nous estimons qu’une charge ramenée à moins de 5% de la valeur ajoutée des entreprises est raisonnable. C’est ce message que nous avons fait passer aux représentants français qui participent au comité de changement climatique à Bruxelles, qui doit avoir lieu le 15 décembre. En même temps, dans la plupart des pays, l’industrie des engrais est en contact avec les autorités locales, et certains de ces pays soutiennent déjà officiellement les demandes de notre industrie. C’est notamment le cas de la Pologne, de l’Italie, de la Roumanie, de la Lituanie et du Danemark. Mais nous allons continuer à alerter les pouvoirs publics en Europe. C’est pourquoi, cette semaine, Fertilizers Europe va également publier une tribune dans le journal European Voice.

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