entretiens 08 | 06 | 2004

Les incohérences du dossier ESB

Consultant indépendant, le docteur Jean-Louis Thillier est l’un des spécialistes les plus sollicités en ce qui concerne les problèmes de santé publique, et en particulier l’épidémie d’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB). Dès 1976, il a été mandaté pour comprendre le cheminement neurologique du prion dans la maladie humaine du kuru, maladie équivalente de la forme humaine de la vache folle. Entre 1985 et 1994, il coordonne les travaux d’une équipe pluridisciplinaire au Commissariat à l’énergie atomique.

Depuis 1993, il apporte son concours à des associations et des industriels. C’est ainsi qu’il devient le consultant de l’association Collectif Vérité ESB, créée en 2000 par Paul Vieille, un éleveur vendéen qui utilisait des méthodes d’élevage proches de l’agriculture biologique, et qui a pourtant été contraint de subir l’abattage de l’ensemble de son troupeau suite à la détection de la maladie de la vache folle sur une de ses vaches.

Ensemble, MM. Thillier et Vieille rédigent un premier ouvrage, « De la vache folle au mouton fou », véritable guide pratique destiné à donner au public le plus large, pour la première fois, la synthèse des connaissances sur le sujet.

En mars 2003, le docteur Thillier rédige avec Jean-Claude Jaillette, journaliste à Marianne, un second livre, « Le procès de la vache folle n’aura pas lieu », dans lequel les auteurs mettent en cause la gestion de la crise par les autorités françaises. Ils exhument des notes confidentielles, des publications scientifiques négligées et des dossiers médicaux oubliés, et démontrent comment des informations ont été dissimulées aux consommateurs.

Nous avons rencontré le docteur Thillier dans sa propriété située près d’Angers.

A&E : En France, les instances officielles, et en particulier le journaliste Jean-Yves Nau du quotidien Le Monde et le site internet ESB de l’INRA, ont accusé le gouvernement de Margaret Thatcher d’avoir déclenché l’épidémie d’ESB suite aux décisions de réduire la température et la durée de cuisson des farines animales dans les usines d’équarrissage. À la même époque, quelles étaient les pratiques chez nous ?

La France, en compétition, était obligée d’appliquer les mêmes pratiques. D’ailleurs, Alain Glon, Président de la société Glon-Sanders, dans un procès-verbal de la séance du 15 mai 2001 au Sénat, révèle qu’à partir de 1983, pendant le choc pétrolier, la compression des coûts fixes a conduit en France, comme en Angleterre, à une diminution de l’utilisation du pétrole pour chauffer les farines aussi fort et aussi longtemps. Ainsi, M. Glon a déclaré : « Les procédés de traitement pratiqués en France, en Grande-Bretagne et dans d’autres pays, étaient les mêmes puisque les Anglais appelaient cela le “procédé français“ » ! Le rapporteur lui demande ensuite : « D’après ce que j’ai lu, le processus de fabrication des farines anglaises, abaissant les trois paramètres [durée, température et pression], relevait plutôt d’un brevet américain. Contredisez-vous cela ? ». Et Alain Glon répond : « c’est le procédé Stord bartz system. Mais le même était également utilisé en France », d’où la conclusion sans ambiguïté du rapporteur : « c’était un brevet américain qui a été pratiqué en France ...Vous êtes ferme : à partir de 1983, date du choc pétrolier, la compression des coûts fixes a conduit à une diminution de l’utilisation du pétrole pour chauffer les farines aussi fort et aussi longtemps... ». Dès le démarrage de l’épidémie de l’ESB, les marchands d’aliments français savaient donc qu’en France, comme la Grande Bretagne, on « ne chauffait pas ».

Or, dès le début de l’épidémie, l’État français a eu une attitude laxiste, aggravée par l’avis du comité dirigé par le docteur Dormont. Bruno Point, Président du Syndicat des Industries Françaises de Coproduits Animaux (SIFCO), révèle dans son procès verbal à la session ordinaire du 20 décembre 2000 au Sénat que les industries françaises n’étaient pas prêtes techniquement à assurer le traitement thermique imposé par Bruxelles dès 1990. Il n’a d’ailleurs été mis en pratique qu’en février 1998. Jean-Yves Kervaillant, de la direction générale de l’alimentation, a fort bien expliqué, lors des auditions du Sénat, que la première directive communautaire, la 90-667, avait laissé planer une ambiguïté, car elle laissait le choix entre le traitement 133°/20minutes/3 bars et un traitement alternatif. C’est la décision 96-449 qui impose le traitement unique 133°/20 minutes/3 bars. Elle fait suite à l’avis rendu par les scientifiques estimant que seul ce dernier apportait les garanties tant au regard du prion de l’ESB que de celui de la tremblante. Or, que dit M. Kervaillant ? « Sur la base d’un avis du Comité Dormont, postérieur à la date du 28 juin 1996, nous n’avons jamais mis en place ce traitement 133°/20 minutes/3bars, considérant que la sécurité était apportée par le tri des matières premières. Ce n’est qu’en février 1998 que nous l’avons mis en place, suite aux pressions de la Commission. » Pire, les contrôles ont commencé comme un « adagio » seulement un an plus tard ! C’est en tout cas ce que dévoilent les auditions au Sénat du 31 janvier 2001 de Jérôme Gallot, directeur général de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) et de Daniel Hulaud, chef de bureau (produits d’origine animale). Jusque là, il n’y avait pas de surveillance des marchands d’aliments par l’état. Et pour cause : l’état vendait une matière première empoisonnée avec la bienveillance de ses clients. Quelle honte !

Mais est-ce bien la baisse de température qui est à l’origine de l’épidémie ?

Il était démontré que le prion est une protéine très résistante à la chaleur. Ensuite, on a précisé que des organes contaminés chauffés à 600° pendant 20 minutes, à une pression de 3 bars, révélaient encore une persistance de la contagiosité de l’ordre de 5% ! Ce n’est donc pas la diminution de quelques dizaines de degrés qui à l’origine de la crise.
En réalité, cette analyse justifiait l’attitude des autorités françaises, qui était de ne rien faire, et qui se basait sur l’idée erronée que l’agent pathogène de l’ESB était une sorte de virus lent. Pourtant, la communauté scientifique internationale savait pertinemment bien que ce n’était pas le cas, les arguments s’accumulant depuis longtemps en faveur d’un agent pathogène non conventionnel (ni virus, ni bactérie). Ce sont d’ailleurs deux vétérinaires français, MM. Cuillé et Chelle qui ont établi les premiers, en 1933, un début de présomption. En 1939, Gordon prouve que l’agent pathogène de la tremblante du mouton est résistant aux agents chimiques de décontamination des virus. A partir de 1976, grâce aux travaux d’Alper, l’hypothèse virale vacille complètement, car l’agent de la tremblante s’avère résistant à l’irradiation par ultra-violets.
Dès le début de la crise, il était parfaitement clair qu’il ne s’agissait pas d’un virus ; et donc, qu’une faible diminution de la température n’aurait aucune incidence sur l’épidémie, à l’opposé du virus du Sida.

Pourtant, les autorités françaises ont persisté dans l’hypothèse virale...

Cette hypothèse était d’autant plus commode que face à une opinion publique inquiète, elle justifiait l’adoption d’une mesure spectaculaire : l’abattage systématique des troupeaux - logique dans le cas d’une contamination virale. Le gouvernement montrait ainsi qu’il appliquait le principe maximal de précaution, alors qu’il savait que ces mesures étaient inutiles ! En revanche, les conséquences pour les éleveurs ont été catastrophiques : accusés à tort d’être responsables de la crise, certains ont été mis au ban de la société, ce qui les a parfois poussés jusqu’au suicide. Par ailleurs, les autorités françaises ont refusé de modifier les procédés d’équarrissage ou même de retirer les matériaux à risques spécifiques, les MRS (cervelle, moelle, iléon distal essentiellement), puisqu’il était entendu que chauffer à 125° sous vide pendant 20 minutes suffisait à tuer le virus. La cervelle de mouton et de bovin utilisée comme liant dans les petits pots pour bébés n’a d’ailleurs été retirée qu’en 1992, suite à une très forte pression du ministre de la santé de l’époque.
En France, les MRS ont donc été utilisés pour les farines animales et la consommation humaine jusqu’en juin 1996, alors qu’en Angleterre, ils ont été mis hors circuit dès 1990.

Pourquoi un tel dysfonctionnement ?

A l’époque, l’Etat était propriétaire à 75% du clos d’équarrissage par le biais de la filière d’ELF, Sanofi-Ve quartier. La mise aux normes des clos d’équarrissage exigeait des investissements très lourds. Or, comme la pression du consommateur avait été « gérée » par la décision de l’abattage systématique, les décideurs politiques semblent avoir agi en faveur des intérêts économiques d’une filière s’inscrivant dans le cadre d’une compétition internationale difficile. Pour arriver à obtenir des farines non contaminées, il aurait fallu remplir deux conditions : supprimer totalement les organes contaminés, et en cas de souillure éventuelle, c’est-à-dire d’éclats de MRS, bien appliquer le système de l’autoclave de Taylor (chauffage à plus de 133° pendant une durée supérieure à 20 minutes, à une pression supérieure à 3 bars).
Mais l’état était gérant de l’équarrissage et garant de la santé des consommateurs par l’intermédiaire du même ministère de l’agriculture : il y avait donc conflit d’intérêts.

La France n’ayant pas pris les mesures adéquates, la contamination n’est-elle pas sous-évaluée dans ce pays ?

Bien sûr, d’autant plus que ces mêmes instances qui prétendaient que l’agent de l’ESB était un virus, affirmaient par ailleurs que la maladie ne se transmettait pas à l’homme. Or, de nombreux travaux réalisés en France dès la fin des années 1970 par le prix Nobel de médecine Carleton Gajdusek, assisté de Françoise Cathala, avaient déjà révélé la haute probabilité du passage à l’homme de la maladie du mouton. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas uniquement du passage de la forme bovine à l’homme, mais aussi de celui de la forme ovine. « Il faudra enquêter sur les circuits de distribution de l’agneau et des produits à base de viande de mouton et de cervelle », avait demandé Gajdusek dès 1981. Selon Françoise Cathala, les travaux du prix Nobel sur la transmission du mouton à l’homme avaient été à l’époque « accueillis par un silence glacial ». Les différents avis émis par l’Afssa sur la question du mouton depuis quelques années deviennent de plus en plus précautionneux, ce qui n’est pas anodin ! En ce qui concerne la transmission du prion du bovin à l’homme, celle-ci a été officiellement annoncée en Angleterre en mars 1996.

Revenons sur l’origine de l’épidémie ...

Depuis toujours, dans le cheptel bovin, il existe des cas sporadiques de vaches folles à l’état endémique, le premier cas probable ayant été décrit en France en 1883. Et il en existera toujours. Avant la crise, lorsqu’un cas sporadique apparaissait, il entrait naturellement dans la fabrication des farines animales utilisées dès les années 1960, sans que quoi que ce soit ne se passe. A l’époque, en effet, seuls les bovins adultes recevaient une alimentation complémentée en farines. Or, ces derniers ne sont pas directement réceptifs au prion-poison.
A l’opposé, les veaux, comme tous les ruminants, possèdent à leur naissance une hyperactivité des organes lymphoïdes de la partie distale du petit intestin, qui déclenche leur immunité. Cette caractéristique disparaît à partir de 8 mois. Jusqu’à cet âge, cette région hyperactive aspire toutes les bactéries, toxines, virus et poisons qui transitent par elle, et en particulier le prion. C’est la raison pour laquelle seul le veau peut être contaminé par la voie naturelle, c’est-à-dire digestive, et donc être vecteur de l’épidémie. L’Etat français a reconnu ce fait et changé sa législation en décembre 2001, ce qui a permis de passer de l’abattage systématique du troupeau à celui de la cohorte de naissance.

Comment le veau est-il devenu vecteur de la contamination ?

Suite à l’embargo du soja décrété par le Président Nixon en 1973 - qui a causé une régression du cheptel européen estimée entre 15 et 20% -, des recherches ont été entreprises par des spécialistes de la nutrition animale pour remplacer le soja par d’autres aliments riches en protéines. A cette occasion, ces derniers ont également étudié le veau et recommandé un changement des pratiques d’élevage en introduisant les lactoremplaceurs et les granulés-starters pour jeunes bovins afin de raccourcir le sevrage. Or, ces derniers étaient enrichis en protéines issues de l’équarrissage des bovins. Dès lors que ces protéines étaient contaminées par l’ESB, l’épidémie pouvait se propager. C’est donc précisément ce changement d’alimentation, instauré à partir de 1973, qui est à la source de l’épidémie, et non les farines animales données aux bovins adultes ! Dès le début de l’épidémie en Angleterre, les vétérinaires anglais ont confirmé que seul le veau pouvait être contaminé dans sa première année. Ils ont remarqué que dans un cheptel de 7 à 10 millions de têtes, dont les âges s’étalaient de quelques jours à 17 ans, les cas d’ESB étaient tous âgés de 30 à 56 mois. C’est la raison pour laquelle ils ont interdit non seulement les farines, mais toutes les protéines issues de l’équarrissage, pour la fabrication des granulés pour jeunes bovins. Malheureusement, il existe une deuxième source de contamination, qui n’avait pas été prise en compte. Dès 1996, j’ai personnellement noté qu’en Angleterre, la régression stagnait et que l’âge des bovins atteints redescendait. J’ai alors émis l’hypothèse d’une seconde origine de la contamination, résidant toujours dans l’alimentation des veaux, et je me suis demandé si les corps gras animaux issus de l’équarrissage, utilisés dans les lactoremplaceurs ou comme liants pour les granulés, ne seraient pas également vecteurs de l’épidémie. Le docteur Dormont a été sensible à cette hypothèse, exprimée dans un avis de 1996, et restée sans suite... Cette hypothèse s’est avérée exacte. Cependant, il aura fallu attendre octobre 2001 pour que la France prenne des mesures de sécurisation des graisses de ruminants destinées à l’alimentation humaine et animale.
Aujourd’hui, nous pouvons même affirmer que l’épidémie française provient presque exclusivement des corps gras, et non des protéines interdites dès 1990, interdiction d’ailleurs bien respectée, contrairement aux thèses farfelues de contamination par les farines frauduleusement importées. Dès 1996, en observant le phénomène anglais, nous aurions donc pu éradiquer l’épidémie en sécurisant les corps gras.

Quelle est l’ampleur de la contamination en Angleterre et en France ?

Un rapport anglais vient de confirmer ce que les scientifiques savaient depuis longtemps : il existe des porteurs sains de la forme humaine de la vache folle (maladie de Creutzfeldt-Jakob ou MJC). En Angleterre, leur nombre est estimé à environ 4.000 personnes, chiffre que j’avais déjà annoncé dans mon livre Le procès de la vache folle n’aura pas lieu, paru aux éditions Hachette en mars 2003.
En France, nous ne disposons pas d’étude similaire. Il est donc urgent de conduire des recherches, d’autant plus que les statistiques françaises actuelles paraissent erronées. En effet, il existe deux formes de la maladie de Creutzfeldt-Jakob. La première, dite sporadique, est naturelle, et la seconde, appelée Creutzfeldt-Jakob variant, est due à une contamination. Or, à l’évidence, des sujets présentant un tableau clinique s’approchant de la forme humaine de la vache folle ont été facilement « basculés » dans la catégorie des sporadiques. Dans le Creutzfeldt-Jakob variant, le poison est absorbé par voie digestive, puis il se réplique dans les ganglions, avec une longue phase d’incubation silencieuse.
Cette phase peut durer plusieurs années, et même excéder la durée de vie de l’individu, d’où l’existence des porteurs sains. C’est seulement après cette longue phase d’incubation que le prion chemine par les voies nerveuses jusqu’à la base du crâne, où il envahit progressivement, pendant plus d’un an, les différentes régions du cerveau.

En 1996, le chiffre de 700.000 personnes contaminées avait été évoqué en Angleterre. Comment expliquez-vous cette différence avec le chiffre de 4.000 personnes avancé par le rapport ?

Cette différence s’explique par le fait qu’au départ, on avait pris le modèle du mouton, que l’on connaissait bien. Or, dans le cas du mouton, comme d’ailleurs dans celui de la variante de Creutzfeldt-Jakob chez l’homme, le poison absorbé par voie digestive se diffuse dans tous les organes, y compris dans le muscle et le sang, avant d’atteindre le cerveau. Ce n’est pas le cas de la forme bovine, où le poison chemine au cerveau par le nerf du tube digestif. C’est la raison pour laquelle chez le bovin atteint de l’ESB, le muscle et le lait sont toujours sains. Il est donc totalement sans risque de manger du ris ou du foie de veau.

Quelles ont été les conséquences de l’interdiction des farines animales pour les bovins, volailles, porcs, ovins, etc. ?

Elles ont été considérables ! Rappelez-vous que l’équarrissage a été instauré pour répondre à deux problèmes cruciaux : premièrement, il fallait éliminer les grands fléaux viraux (fièvre aphteuse, brucellose, etc..), c’est-à-dire tuer les agents pathogènes (bactéries et virus). Ensuite, il était nécessaire de recycler les déchets des abattoirs et des bouchers ; car la moitié de la bête n’est pas apte à la consommation directe ! En effet, sur une bête de 800 kg, il y a 400 kg de déchets ! Cela fait 2.820.000 tonnes par an, ce qui représente 94.000 semi-remorques de 30 tonnes, soit un convoi long de 3.000 km ! Ecologiquement, on ne pouvait pas se permettre d’incinérer une telle quantité de produits pouvant par ailleurs être parfaitement recyclés. On a donc décidé de les utiliser pour l’alimentation animale.

N’est-il pas contre-nature de donner de l’alimentation carnée à des ruminants ?

Mais la vache n’est pas végétarienne ! Et contrairement à une idée très répandue, les farines carnées ne rendent pas les ruminants carnivores ! Je m’explique : schématiquement, le bovin possède, juste avant l’estomac, une grosse poche d’au moins 70 litres, appelée le rumen. Ce dernier, qui réceptionne les végétaux, contient des micro-organismes vivants qui ont la possibilité de digérer les végétaux en se multipliant intensivement, voire exponentiellement. Les protéines végétales sont ainsi naturellement transformées en protéines animales. L’excès des bactéries passe ensuite dans l’estomac et le tube digestif pour y subir la digestion.Ce sont donc bien des protéines animales, transformées dans le rumen, qui sont absorbées grâce à des récepteurs spécifiques. Le problème n’est donc pas de donner de l’alimentation carnée au ruminant. En revanche, il faut impérativement proscrire l’auto-cannibalisme car plusieurs expériences ont démon-tré que le délai d’incubation d’une maladie diminue lorsqu’une contamination s’effectue à l’intérieur d’une même espèce. Correctement gérées, les farines animales sont donc parfaitement adaptées à l’alimentation animale.
Or, aujourd’hui, au nom du principe de précaution, elles sont incinérées, ce qui produit des rejets de dioxines qui auront des incidences sur la mortalité humaine de loin supérieures à la forme humaine de la vache folle.

Quelles sont les autres conséquences écologiques ?

Les farines de viandes et d’os étaient riches en calcium (14%) et en phosphore (6%), sous la forme d’une molécule complexe, l’hydroxyapatite. Cette molécule, d’une grande biodisponibilité, était facilement assimilée et ne se retrouvait pas dans les matières fécales. Il a fallu remplacer ce calcium et ce phosphore par des phosphates minéraux et du phosphore d’origine végétale, malheureusement très mal assimilés et donc se retrouvant ensuite dans le sol. Ce qui entraîne une pollution importante de l’environnement par le phosphore, lors de l’épandage des lisiers.

En outre, les matières premières utilisées pour le remplacement des farines et des graisses se sont avérées décevantes sur le plan nutritionnel. Il s’agit essentiellement du soja transgénique importé du Brésil, de l’Argentine et des Etats-Unis. Aujourd’hui, la France importe environ 700.000 tonnes de ce soja. De plus, ces matières premières entraînent des perturbations technologiques lors de la fabrication des aliments composés. Les graisses animales étant très lubrifiantes, elles évitaient l’usure du matériel et surtout la friabilité des granulés, diminuant ainsi d’autant le coût de fabrication, tout en garantissant par ailleurs un bon apport énergétique.
Il est donc évident qu’il faut réhabiliter les farines animales. Pas demain, mais après demain.

Quelles sont les conditions impératives à respecter pour réhabiliter les farines animales ?

Il est hors de question que les matières à très hauts risques, les animaux morts ou malades de l’ESB et chez les animaux sains, les matériaux à risques spécifiés, soient recyclés, ni d’ailleurs enfouis. La meilleure destruction semble être les fours à ciment ou l’utilisation comme combustible dans les centrales thermiques à co-incinération.

Pour les animaux malades, atteints d’autres maladies identifiées, le rôle des équarrisseurs reprend toute sa pertinence, en éliminant les micro-organismes et en respectant bien le système de l’autoclave. Les produits issus de ces animaux peuvent être utilisés pour la production du biogaz, le compostage et les engrais. Par prudence, il ne faudrait pas utiliser ces derniers sur les zones de pâturage.

Tout le reste doit pouvoir être utilisé en farines. Cependant, il faut garantir la mise en application de six conditions nécessaires : premièrement, une séparation réelle des filières (l’usine de fabrication des farines issues de bovins ne doit pas fabriquer des farines issues de porcs, etc... ; ce principe étant également valable pour le transport). Deuxième élément : pas d’auto-cannibalisme, c’est-à-dire qu’il est interdit de donner à une espèce les produits issus de la même espèce. Troisièmement, le veau et l’agneau, qui sont deux cas spécifiques, doivent être nourris uniquement avec du lait entier et des protéines et graisses végétales, bien que ces dernières soient moins bien assimilées. Quatrièmement : il faut imposer le retrait des MRS sur toutes les bêtes, à cause des cas sporadiques. En ce qui concerne le mouton, il faut attendre l’existence d’un test pre-mortem afin de pouvoir les porter sans risque à l’équarrissage. Cinquièmement, il faut impérativement que l’ensemble du personnel de la filière équarrissage soit suffisamment formé, ce qui n’est pas vraiment le cas aujourd’hui. Sixièmement, la Commission européenne ainsi que chaque Etat doivent se donner les moyens de réaliser des contrôles sanitaires plus sérieux et plus nombreux, et mettre en place un organisme indépendant de consommateurs également habilité à effectuer des contrôles. C’est seulement dans la mesure où ces six conditions seront réellement appliquées que les farines animales deviendront sécurisées et que le consommateur pourra retrouver confiance.

Livres de l’auteur :
Le procès de la vache folle n’aura pas lieu, édition Hachette, mars 2003
De la vache folle au mouton fou, édition Siloë, août 2001.

esb farines animales entretiens

Articles analogues