Fièvre catarrhale : les raisons de la vaccination

filière animale 02 | 09 | 2008

Fièvre catarrhale : les raisons de la vaccination

Depuis fin 2006 sévit une épizootie de fièvre catarrhale (ou maladie de la langue bleue) à sérotype 8 dans les élevages bovins et ovins du nord de l’Europe. En France, plus de 10.000 foyers ont déjà été recensés et plus de 13 millions de doses de vaccins contre les sérotypes 1 et 8 ont déjà été distribuées dans 90 départements. Consultant scientifique et expert européen en évaluation des risques sanitaires, le Docteur Jean-
Louis Thillier fait le point pour A&E.

Comment expliquez-vous l’apparition de la fièvre catarrhale dans le nord de l’Europe ?

Jusqu’à très récemment, la distribution mondiale de la maladie de la langue bleue (qui comprend les zones où elle est endémique) s’étendait du 35e parallèle Sud au 50e parallèle Nord, c’est-à-dire autour de la mer Méditerranée. Or, l’agent de la fièvre catarrhale découvert dans le nord de
l’Europe est différent. Le virus de la fièvre catarrhal (BTV ou Blue tongue virus) contient en effet 24 sérotypes différents. Grâce aux méthodes d’analyse génétique, nous savons que six sérotypes (1, 2, 4, 8, 9 et 16) ont pénétré l’Europe depuis 1998 par trois voies distinctes. Les sérotypes 1, 4, 9 et 16, retrouvés en Italie, proviennent de Turquie et de Chypre. Les sérotypes 1, 2 et 4, qui ont migré vers l’Italie et la Corse, sont venus d’Afrique du Nord. Le sérotype 4, qui s’est introduit dans le sud de l’Espagne et du Portugal, vient du Maroc. Il est fort probable que le vent, le petit commerce et le réchauffement local de cette partie du monde soient à l’origine de cette propagation.

En revanche, d’autres voies d’introduction ont été nécessaires pour le virus de sérotype 8 (BTV-8), qui a été détecté pour la première fois fin 2006 dans le nord de l’Europe occidentale (en Belgique, Allemagne et Pays-Bas). L’Autorité européenne de sécurité des aliments (Aesa/Efsa) a donc mené une investigation, écartant rapidement l’hypothèse de possibles introductions du virus par le biais de sperme ou de mouvements de ruminants sauvages en captivité (zoos, cirques). Aujourd’hui, la piste considérée comme la plus probable est celle d’une propagation à partir d’un concours international équestre, qui a accueilli 852 chevaux en provenance de 61 pays entre le 20 août et le 3 septembre 2006 à Aix-la-Chapelle. L’agence européenne a révélé que certains chevaux avaient été introduits plusieurs semaines avant le début du concours sans avoir subi de traitement contre ce virus (dont les chevaux peuvent aussi être porteurs). Des chevaux infectés dans leur pays et en phase virémique [1] pourraient ainsi être à l’origine de l’introduction de cette souche virale dans le nord de l’Europe.

Le Docteur Jean-Louis Thillier déclare n’avoir aucun conflit d’intérêts dans ce dossier.

La présence du virus suffit-elle pour propager la fièvre catarrhale ?

Non. En effet, en plus de l’introduction de la souche virale, il faut un vecteur, c’est-à-dire un insecte autochtone, qui soit capable de transmettre la maladie. Pour la fièvre catarrhale, les moucherons piqueurs de la famille desCulicoides (en particulier Culicoides imicola, rencontré en Afrique) jouent le rôle de vecteur. En Europe du Nord, c’est un moucheron piqueur natif, le Culicoides dewulfi, qui est responsable des foyers de fièvre catarrhale de sérotype 8. Contrairement aux moucherons « vampires » qui meurent lorsque la température reste inférieure à 10° C pendant environ deux semaines, le C. dewulfi est beaucoup moins sensible au froid. D’où des craintes accrues quant au risque de persistance de la maladie si l’hiver n’est pas rigoureux, avec une recrudescence au printemps suivant. Trois autres types de moucherons piqueurs Culicoides (C. obsoletus, C. pulicaris et C. scoticus) semblent également être vecteurs de la maladie en Europe du Nord.

La maladie peut-elle devenir endémique dans cette région ?

Oui. Comme l’a déclaré le Dr Bernard Vallat, directeur général de l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE), « nous sommes confrontés à un événement épidémiologique nouveau puisque par le passé, tous les foyers de fièvre catarrhale du mouton étaient dus à un vecteur africain. Par conséquent, la maladie peut désormais devenir endémique dans toute la région, avec le risque de voir apparaître un nombre accru de cas au printemps et en été, saisons pendant lesquelles l’activité du vecteur devient très importante ». Cette nouvelle situation s’explique par les caractéristiques du vecteur du virus, qui est adapté aux climats de l’Europe du Nord, et par le fait qu’un ruminant infecté par le virus constitue un risque épidémiologique très important puisqu’il peut transmettre le BTV-8 au moustique vecteur durant une longue période. En effet, si la période d’incubation de la fièvre catarrhale varie de 2 à 15 jours selon la souche, la phase virémique est beaucoup plus longue (< 60 jours chez les bovins et de 14 à 45 jours chez les ovins) car le virus se réfugie dans les globules rouges (lire notre encadré « Fièvre catarrhale : ce qu’il faut savoir »). L’infection prolongée – mais non persistante – des cellules sanguines augmente la probabilité pour les moucherons Culicoides de contracter l’infection par leur alimentation sanguine.

La mondialisation et le transport toujours plus rapide d’un nombre croissant d’animaux vivants sont des facteurs qui peuvent favoriser la propagation de l’agent pathogène vers de nouveaux territoires. Les mesures actuelles de surveillance de la maladie sont-elles efficaces ?

Compte tenu de l’adaptabilité du C. dewulfi aux conditions climatiques européennes, le BTV-8 a désormais la capacité de se répandre au sein du continent européen. D’où la nécessité pour les pays membres d’harmoniser leurs mesures de surveillance de la fièvre catarrhale. Dans le cas du BTV-8, une excellente approche communautaire a été mise en oeuvre. Elle a été centralisée par le Groupe scientifique sur la santé et le bien-être des animaux (Ahaw) de l’Efsa, qui a réalisé l’évaluation scientifique des campagnes de vaccination effectuées contre le virus de la fièvre catarrhale ovine (FCO) dans les États membres. Le cycle biologique de la plupart des espèces de moucherons Culicoides en Europe du Nord a fait l’objet d’études, de même que leur rôle dans la transmission des maladies et les moyens de les contrôler. De récentes découvertes réalisées dans les États-membres montrent qu’il existe de façon permanente une petite proportion de larves qui deviennent moucherons pendant l’hiver sous les latitudes septentrionales, alors qu’il était jusqu’à présent établi que les Culicoides passaient l’hiver sous forme larvaire. Nous savons également que le rayon de vol normal de ces moucherons est court. Il atteint exceptionnellement quelques dizaines de kilomètres. En outre, il est établi que de multiples repas de sang sont essentiels pour contaminer les insectes, et que l’efficacité avec laquelle les espèces vectrices transmettent le virus varie selon leur sensibilité, leur taux de piqûres et de survie, le sérotype du virus et la température ambiante. Enfin, si la réplication du virus dans l’insecte commence à se produire vers 16° C, la température optimale pour la transmission du BTV-8 est située aux alentours de 28° C.

Le choix de la vaccination comme outil de lutte contre la maladie de la langue bleue est-il pertinent ?

Oui, car la maîtrise du moucheron Culicoide par les insecticides est impossible. D’autre part, la détection clinique de la FCO ne peut se faire que chez les ruminants dont le sang est porteur du virus depuis plusieurs jours. De plus, de nombreuses infections sub-cliniques échappent à la déclaration obligatoire. Ces situations contribuent à entretenir le cycle de transmission du virus. Or, la vaccination réduit l’intensité et la durée de la virémie, et donc la transmission. Réalisée sur un vaste territoire, elle permet d’agir à la fois sur le vecteur (moucheron) et sur les cibles (ovins, bovins), tout en réduisant les pertes économiques dues à la maladie (morbidité, mortalité).

Deux raisons justifient la vaccination : la protection clinique – qui ne sera obtenue que si les vaccins utilisés protègent effectivement contre la
virémie – et l’éradication de la FCO. Ce double objectif peut être atteint si la virémie diminue suffisamment pour interrompre le cycle de transmission du virus (éventuellement avec l’aide de périodes de gel durant l’hiver) et si l’introduction de nouveaux types de virus à partir de zones infectées est rendue impossible.Toutefois, la suppression totale de la maladie est difficile, voire impossible, lorsque la faune sauvage se révèle être un réservoir de l’infection.

Il ne faut pas oublier que la vaccination est une mesure qui permet de contenir la maladie tout en assurant la poursuite sans risques des échanges commerciaux. De plus, elle facilite la sécurité des mouvements des animaux dans les zones infectées. Encore faut-il que les méthodes utilisées soient basées – comme le recommande l’Union européenne – sur les normes de l’OIE, qui sont prouvées efficaces. Ainsi, il faut prendre en considération
plusieurs facteurs, dont la période de mise en oeuvre de la vaccination, la période d’activité du vecteur et la prévalence de l’infection. Les services vétérinaires dont la France et nos voisins disposent garantissent les activités de surveillance de la maladie, y compris dans les zones qui n’étaient pas auparavant considérées comme menacées. Ils assurent également la correcte mise en oeuvre des programmes de vaccination recommandés par l’OIE – qui ne font pas obstacle au commerce des animaux vivants entre les pays. En France, les approches pluridisciplinaires, la diversité et l’excellence des partenariats établis entre l’Inra, l’Afssa, le Cirad [2] et l’Efsa ont donné une grande pertinence d’action contre ce fléau. Cependant, pour protéger les pays du sud de l’UE, une vaccination préventive avec des vaccins inactivés contre les sérotypes circulant dans les pays limitrophes extérieurs à l’UE devrait également être envisagée dans les régions des pays indemnes soumises aux risques les plus élevés, sur la base d’une analyse risques/bénéfices (en particulier lorsque l’introduction du BTV-8 par le vent est considérée comme hautement probable).

Existe-t-il plusieurs types de vaccins contrele sérotype 8 ?

Jusqu’à très récemment, il n’en existait qu’un seul. Il s’agit d’un vaccin de type vivant atténué (VVA) produit en Afrique du Sud. Ce vaccin a le double avantage d’être peu coûteux et rapide à produire (environ deux mois). Il génère une immunité protectrice après une seule inoculation car il agit sur l’immunité cellulaire en plus de la production des anticorps solubles, permettant ainsi de faire face à une solution d’extrême urgence. Cependant, il présente de nombreux inconvénients prouvés ou potentiels, et non des moindres. Comme les premiers vaccins du siècle dernier, il est préparé à partir de cultures microbiennes, à des conditions qui atténuent au maximum leur virulence, sans leur ôter la capacité de se multiplier. L’agent virulent est affaibli par passage sur hôte non naturel ou milieu peu favorable et devient incapable de provoquer la maladie. Mais il existe toujours un risque de reprise de virulence de la souche vaccinale, ce qui peut entraîner la maladie que l’on veut éviter ou, pire, un réarrangement des gènes de la souche vaccinale avec d’autres souches autochtones, provoquant ainsi l’émergence d’une nouvelle forme de maladie. De plus, la réaction immunitaire est plus forte qu’avec d’autres types de vaccins : au cours de la deuxième semaine après la vaccination, certains animaux peuvent développer cliniquement de la fièvre, un oedème de la face et une claudication. Pour certaines races de moutons, on observe une diminution de la production laitière, des cas d’avortement ou de mortalité embryonnaire et tératogenèse dans la descendance quand le vaccin vivant atténué est utilisé pendant la première période de la gestation. Ce type de vaccins protège les ovins et les bovins deux à quatre semaines après la vaccination. Cependant, la sérologie des anticorps des animaux ne permet pas de distinguer les animaux naturellement infectés des animaux vaccinés.

Récemment, un laboratoire a développé un vaccin inactivé, appelé aussi vaccin tué (VT). Ce type de vaccins est déjà utilisé contre le choléra, la coqueluche à germes entiers, la grippe, l’hépatite A, la leptospirose, la polio injectable et la rage. Préparé à partir de fragments de germes tués par différents procédés (chaleur, rayons ultraviolets, produits chimiques comme le formol ou la bêta-propiolactone), il perd ainsi toute virulence. Son délai de fabrication est de sept mois en moyenne, avec un coût nettement plus important que les VVA. En outre, il est moins efficace car il induit une réponse immunitaire plus courte qui nécessite un rappel, ce qui peut créer des phénomènes de sensibilisation (réaction allergique à une nouvelle injection du vaccin). Cependant, son immense avantage repose sur le fait qu’administré en deux doses, il permet de
protéger les ruminants contre toute virémie (et contre les signes cliniques) pendant une période d’un an, offrant ainsi une excellente sécurité. En revanche, comme tous les vaccins actuels, il ne permet pas d’établir une différenciation entre les réponses sérologiques au vaccin et au virus présent sur le terrain. Ce qui pose certains problèmes pour le commerce des animaux.

Existe-t-il des vaccins qui permettent cette différenciation ?

Oui, mais ils ne sont pas encore utilisés. Il s’agit de vaccins issus de la recombinaison génétique (DIVA). Leur fonctionnement théorique est bien connu, mais les méthodes présidant à leur fabrication sont encore trop longues, coûteuses et incertaines. Leur développement, ainsi que les kits de diagnostic DIVA correspondants, doivent donc être plus largement encouragés.

La production de ces vaccins réalisés par génie génétique consiste à identifier le gène codant pour la protéine immunogène (qui provoque la réaction immunitaire), puis à insérer ce gène dans le génome d’une cellule animale,
d’une levure, d’une bactérie ou d’un virus. Après culture in vitro de ces organismes ainsi génétiquement modifiés, les micro-organismes vivants (bactéries, virus) obtenus peuvent être injectés comme fraction vaccinante. On peut également en extraire des fractions antigéniques, qu’il faut purifier et concentrer pour produire le vaccin. Le génie génétique permet de construire de façon spécifique et programmée un micro-organisme qui présente toutes les caractéristiques antigéniques souhaitées, mais qui est dépourvu de la dangerosité du virus contre lequel le vaccin lutte. Il permet également de produire des vaccins plus purs et de diminuer leur coût de production.

Pourquoi l’UE a-t-elle décidé de rendre la vaccination obligatoire ?

D’ordinaire, cette mesure est prise lorsqu’une maladie frappe une ou plusieurs espèces animales dans une même région et qu’un vecteur est présent sur le terrain. La maladie de la langue bleue de sérotype 8 présente les caractères d’une épizootie en Europe du Nord, ce qui rend licite la campagne de vaccination. C’est d’autant plus important qu’on constate une progression fulgurante du BTV-8, qui est entré il y a quelques semaines en Italie. Ce virus est également présent en Suisse, en République tchèque et en Grande-Bretagne. Cependant, la campagne de vaccination doit respecter quelques règles de base. Ainsi, lorsqu’une faible proportion des troupeaux est infectée avant l’hiver, cela laisse un grand nombre d’animaux qui ne sont pas immunisés au printemps suivant. Dans le cas qui nous concerne, les résultats préliminaires du screening sérologique mené dans les troupeaux de ruminants
en janvier ont permis de planifier une campagne de vaccination afin de protéger les ruminants sensibles non immunisés.

La vaccination doit être réalisée avant la période de début de l’activité printanière du moucheron Culicoide, c’est-à-dire à la fin de l’hiver. D’une manière générale, pour réduire le risque d’introduction du BTV-8 dans les pays du sud de l’UE, une vaccination systématique doit être encouragée dans les pays limitrophes de l’UE situés sur le pourtour du bassin méditerranéen et touchés de manière endémique.

Bien entendu, ne doivent être utilisés que les vaccins autorisés par les autorités compétentes (en respectant le cas échéant les procédures d’urgence), de manière à ce qu’elles soient en mesure de vérifier si les fabricants se conforment bien aux bonnes pratiques de fabrication
et aux tests de contrôle devant être effectués selon les directives du comité des médicaments vétérinaires et des monographies générales de la pharmacopée européenne. Dans la mesure du possible, une procédure centralisée est préférable pour permettre un meilleur échange des données disponibles entre les États-membres.

[1La phase virémique désigne la période durant laquelle le virus est présent dans le sang.

[2Afssa : Agence française de sécurité sanitaire des aliments ; Inra : Institut national de la recherche agronomique ; Cirad : Centre de coopération internationale
en recherche agronomique pour le développement.

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