filière animale 18 | 08 | 2006

Prusiner : la recherche... du profit !

Alors que la filière bovine nord-américaine est au plus mal, le prix Nobel de médecine Stanley Prusiner affirme que le prion est également présent dans le muscle des bovins.

L’ouverture des frontières aux échanges commerciaux : c’est ce que prône urbi et orbi l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Pourtant, jamais autant qu’aujourd’hui le marché de la viande bovine n’a subi de telles contraintes. Les bonnes vieilles mesures de protection douanière, décriées par l’OMC, ont été remplacées par de nouvelles mesures de protection instaurées au nom de la santé des consommateurs.

Ainsi, la Corée, le Japon et quelques autres pays d’Asie, ont décrété un embargo contre la viande bovine américaine, tandis que les Etats-Unis refusent d’importer de la viande européenne. Même la frontière entre le Canada et les Etats-Unis est fermée aux filières bovines. La raison de ces barrages ? La vache folle. Bien entendu, chaque pays affirme la supériorité de ses propres mesures. Dans cet esprit, le prestigieux Center of Disease Control and Prevention (CDC) d’Atlanta suggère très sérieusement aux voyageurs américains se rendant en Europe « soit d’éviter toute viande bovine, soit d’éviter les hamburgers, saucisses, cervelles, etc ». Or, comme le rappelle Karin Irgens, spécialiste du risque ESB pour la Norvège, « le CDC devrait pourtant s’inquiéter des déficiences qui ont été signalées pour ce qui concerne l’élimination des MRS (matériaux à risques spécifiés) aux Etats-Unis, et s’inquiéter de l’âge limite trop élevé (30 mois) pour définir comme MRS le tissu nerveux central. » Propos d’autant plus pertinents qu’un volumineux rapport de 169 pages, intitulé « Flimsy Firewalls : The Continuing Triumph of Efficiency over Safety in Regulating Mad Cow Disease Risks » et rendu public en juillet 2004, souligne l’absence de contrôle et d’élimination des MRS aux Etats-Unis. Les hamburgers américains sont donc de loin moins sécurisés que les produits européens, dont l’administration américaine interdit pourtant l’importation ! Sans parler des multitudes de « suppléments diététiques » à base de glandes et tissus bovins divers -y compris cerveaux - qui continuent à être vendus outre-Atlantique en toute légalité. Ce qui n’empêche pas l’association américaine R-CALF d’affirmer que les mesures de précautions anti-ESB sont insuffisamment contrôlées... au Canada !

Une filière en plein déclin

Pour la filière bovine, les résultats de ces embargos sont tout simplement catastrophiques. Ils ont plongé le secteur bovin canadien dans une crise sans précédent : auparavant, plus de 80% des exportations canadiennes de viande de bœuf et de bétail vivant (soit 4 milliards de dollars canadiens pour 2002) prenaient la route des Etats-Unis. Côté américain, la situation n’est pas meilleure. Lors du colloque « La sécurité du bœuf nord-américain et les effets économiques de l’ESB sur l’industrie bovine américaine », organisé le 17 juin 2005 à St Paul (Minnesota), les producteurs ont fait part de leurs inquiétudes. « Beaucoup croient que l’industrie de transformation de la viande ne se remettra jamais de la crise actuelle », a déclaré James Bezan, député de Selkirk-Interlake. L’ensemble des interventions de ce colloque s’articulaient autour de la nécessité de rouvrir les frontières. Or, un tel retournement ne pourra être possible sans la mise en œuvre de mesures spectaculaires pour rassurer les consommateurs. Quelques jours après ce colloque, la puissante association Consumers Union a officiellement adressé une lettre ouverte au secrétaire d’Etat à l’Agriculture pour lui demander le dépistage systématique de tous les bovins de plus de 20 mois entrant dans la chaîne alimentaire, ainsi que l’adoption des « tests les plus sensibles et les plus performants ».

Prusiner se positionne

Cette proposition est largement soutenue par le Prix Nobel de médecine Stanley B. Prusiner, qui a mis en évidence la responsabilité du prion dans les maladies dégénératives de type ESB. Pour le chercheur, « le seul moyen pour réduire le nombre de bovins infectés par l’ESB qui rentrent dans la chaîne alimentaire reste l’utilisation d’un « blanket testing » de tous les bovins abattus, de manière à ce que ceux qui sont détectés positifs aux prions soient retirés. »Cependant, depuis 2002, ce dernier s’est lancé dans ce qui ressemble fort à une campagne de discrédit des mesures sanitaires européennes. Le 18 mars 2002, il a fait paraître un article dans la revue de l’Académie américaine des sciences, dans lequel il présente des travaux révélant la présence du prion dans le muscle. Depuis, le chercheur prétend que « la consommation de viande de bœuf et les produits à partir de bœuf en provenance de bovins porteurs du prion représente un risque pour l’humain. » A lire en filigrane : les mesures actuelles appliquées par la Commission européenne ne sont pas adéquates. Interrogé à ce sujet, le docteur Jean-Louis Thillier, auteur de nombreux rapports sur les risques sanitaires, est formel : « Ce que dit Stanley Prusiner ne tient pas la route. » Le spécialiste français a examiné de très près les publications de son confrère. Et il s’étonne de ses conclusions : « Prusiner a injecté par voie intracérébrale - ce qui est la voie la plus efficace - une émulsion d’un cerveau de mouton atteint de la tremblante. C’est-à-dire qu’il a utilisé une maladie similaire à celle de la vache folle, mais en aucun cas une souche d’ESB bovine. En outre, il a utilisé des souris, alors que l’on sait depuis bien longtemps que le bovin ne se comporte pas de manière similaire aux souris, voire aux moutons ou aux autres petits ruminants. Le reste du raisonnement de Prusiner procède d’une simple extrapolation par analogie. Ce n’est pas très sérieux ! » Comment expliquer une telle démarche de la part d’un scientifique de renom international, Prix Nobel de médecine ? La réponse affleure dans les propos mêmes du professeur américain. Lors d’une récente audition dans le cadre d’un des nombreux procès opposant associations de consommateurs et Etat américain, Stanley Prusiner déclarait sans vergogne : « InPro Biotechnology, une société que j’ai créée, offre plusieurs tests fiables et hautement sensibles. » Autrement dit, après avoir fait souffler un vent de panique dans le monde entier en clamant qu’il était possible de retrouver du prion dans certains muscles de bovins européens, voici que Prusiner propose sa solution. Se transformant pour l’occasion en directeur commercial, le chercheur affirme que la seule garantie pour sécuriser la chaîne alimentaire repose sur l’utilisation généralisée d’un test qu’il a lui-même mis au point. Rien ne lui échappe d’ailleurs pour promouvoir son test : lors de l’annonce de la confirmation du second cas d’un animal atteint de l’ESB aux Etats-Unis, la société InPro Biotechnology soulignait ainsi « l’extrême nécessité de tester tout le bétail abattu ». Selon Prusiner, la menace de l’ESB ne pourra être éliminée que si « le Département de l’Agriculture met en œuvre une politique de diagnostic basé sur la technologie disponible la plus avancée ». Bref, si le test CDI-5 (Conformation-Dependent Immunoassay), développé par Prusiner et décrit comme un « test diagnostique de deuxième génération », est utilisé !
Mais le chercheur-commercial américain n’a pas l’intention de se contenter du marché outre-Atlantique. Au début de l’année 2004, il a vendu l’exclusivité mondiale de la licence à Beckman Coulter, une société californienne spécialisée dans les tests de diagnostic, et le 29 juin 2005, la Commission européenne a accordé à celle-ci le droit de mise sur le marché européen de sa « trousse InPro CDI ». Chris Neary, directeur général de l’Activité tests de détection du prion de Beckman, explique que « l’industrie bovine européenne exige des tests de diagnostic de plus en plus robustes et fiables. » Autrement dit, les tests utilisés aujourd’hui, comme le Biorad, ne sont peut-être pas les meilleurs. Et M. Neary de déclarer : « Nous sommes en mesure d’allier la fabrication, le service et l’assistance de Beckman Coulter d’une part, et la technologie d’InPro Biotechnology d’autre part, pour fournir des produits de premier plan aux installations de test de l’ESB en Europe. »Si le vieux continent refuse d’utiliser les tests du Prix Nobel, les autorités américaines pourront toujours prétendre que la viande « made in USA » est plus sécurisée que la viande européenne...

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