pesticides 18 | 06 | 2004

Gaucho : Les causes politiques d’une interdiction

La suspension de l’utilisation du Gaucho, après la levée fortement contestée du moratoire sur les OGM par Bruxelles, permet au gouvernement de reprendre l’initiative en se présentant, à quelques jours des élections européennes de juin 2004, comme réellement soucieux de l’environnement.

Le 25 mai dernier, Hervé Gaymard, ministre de l’Agriculture, a décidé de suspendre jusqu’en 2006 l’usage du Gaucho pour le traitement des semences de maïs. Cette décision fait suite à l’avis rendu par la Commission d’études de la toxicité des produits phytosanitaires (Com/Tox).

Que dit la saisine ?


Dans sa réponse adressée au ministre, la Commission indique que « le risque pour les abeilles, s’il apparaît moins important que dans le cas de l’usage pour l’enrobage des graines de tournesol du fait de la seule exposition au pollen, reste préoccupant ».
Les experts sont donc très prudents. Ils sont loin d’affirmer que l’imidaclopride est l’unique responsable de la mortalité des abeilles. Il s’agit d’une inquiétude, pas d’une certitude. Lors de consultations précédentes, cette attitude réservée de la Commission avait précisément été contestée par les syndicats des apiculteurs. Le 14 octobre 2003, Joël Schiro, président régional du syndicat des apiculteurs, le SAPMP, avait ainsi adressé une virulente lettre ouverte à Daniel Marzin, président de la Commission, dans laquelle il s’interrogeait : « Quelle est la fiabilité de la Com/Tox ? Pourquoi les « experts » interrogés [par la Commission] se trompent-ils aussi régulièrement depuis tant d’années ? Sans alourdir le débat en rappelant toutes les erreurs passées, on notera cette année qu’il a suffi de quelques tests sommaires pour contredire, dès juillet, l’avis de la Com/Tox du 21 Mai 2003 ». Aujourd’hui, les apiculteurs se déclarent paradoxalement très satisfaits des conclusions de la Commission et ne contestent nullement la compétence desdits experts.

Ni coupable, ni innocent

Se basant sur les deux derniers rapports de l’Agence française de Sécurité Sanitaire des Aliments (Afssa), réalisés par l’équipe de J.P. Faucon, ainsi que sur les conclusions du rapport du Comité Scientifique et Technique (CST) de juillet 2003, la Commission estime que : « les données partielles - actuellement disponibles - de l’enquête multifactorielle des troubles des abeilles (Afssa) encore en cours, ne démontrent pas, dans l’état actuel du dépouillement des données, de phénomènes de dépopulation des ruches ». Cette analyse est confirmée dans la dernière édition de la revue canadienne des apiculteurs, Bee World, dans laquelle Richard Rogers, un scientifique canadien, affirme qu’« après trois années d’investigations sur la relation pesticides/santé des abeilles, au Canada Maritime, il est clair que plusieurs facteurs sont impliqués et qu’en aucun cas, un lien n’a été établi entre une faible dose de pesticides et un effet insidieux sur la santé des abeilles. En particulier, aucune preuve n’a été apportée d’un lien entre l’imidaclopride et les pertes de quelques apiculteurs. » Au ministère de l’Agriculture circule d’ailleurs une note de service interne datée du 24 juillet 2003, indiquant que « l’origine des troubles des abeilles est multifactorielle ». Même le congrès des apiculteurs européens réuni à Bâle le 28 mai 2003 a reconnu que le Gaucho n’était pas seul responsable.
La Commission de toxicologie confirme simplement que l’on trouve bien de l’imidaclopride dans les pollens, à de très faibles concentrations, et donc qu’« une exposition des abeilles est possible par le pollen de maïs. » Cependant, elle précise que « certaines données nécessaires pour l’évaluation du risque sont absentes et ne permettent pas une évaluation complète. » Il n’est donc nulle part question d’imputer la mortalité des abeilles à l’imidaclopride, mais simplement de constater qu’il y a un risque d’exposition dont les experts ne sont pas capables de mesurer les conséquences. Autrement dit, si rien ne prouve que l’imidaclopride est responsable de la mortalité des abeilles, les experts se déclarent incapables de démontrer qu’il n’y est pour rien ! « Fort » de cet avis - c’est-à-dire le flou scientifique absolu ! -, le ministre de l’Agriculture a décidé d’appliquer le principe de précaution et donc de suspendre l’utilisation du Gaucho.
Comme le note un communiqué de Bayer CropScience, en date du 26 mai : « Il s’agit d’une suspension provisoire, pas d’une interdiction ». Cette attitude confirme que le ministre n’est pas convaincu de la toxicité de l’imidaclopride. Sinon il l’aurait définitivement retiré du marché - comme c’est d’ailleurs le cas pour de nombreux autres pesticides.

De la mauvaise application du principe de précaution

Dès lors que rien n’est prouvé, est-il légitime d’appliquer le principe de précaution ? Deux questions méritent d’être posées : premièrement, dans la mesure où tous les experts s’accordent sur l’origine multifactorielle des troubles des abeilles, pourquoi s’acharner seulement sur l’éventuel facteur « imidaclopride », d’autant plus que dans certaines conditions, aucune nuisance chez les abeilles n’est constatée ? Pourquoi ne pas étudier les autres causes possibles ?
Deuxièmement, l’éventualité de la toxicité de l’imidaclopride justifie-t-elle son interdiction, dès lors que l’article 5 du projet de la charte de l’environnement, qui traite du principe de précaution, précise que les mesures découlant de son application doivent être « proportionnelles » (c’est-à-dire que l’application du principe de précaution ne doit pas entraîner des nuisances supérieures à sa non-application) ? D’emblée, on constate que la logique politique n’est pas celle-là. En effet, le législateur ne s’appuie pas uniquement sur la notion de « risque absolu », mais prend en considération ce que la société juge comme « risque acceptable » à un moment précis. Par exemple, les farines animales sont aujourd’hui incinérées, entraînant un vaste problème de dioxines beaucoup plus préjudiciable à la santé humaine que ne le serait le recyclage des farines. Cependant aujourd’hui, la société ne veut pas entendre parler de farines animales, alors que le problème des dioxines la laisse relativement insensible. C’est la raison pour laquelle François Ewald, auteur de L’Histoire de l’Etat providence, écrit : « A quoi seront proportionnées les mesures de précaution prises ? A la taille de la une du Parisien ! »

Les effets de l’interdiction

Dans le cas de la suspension du Gaucho, le même raisonnement prévaut. En effet, il est indéniable que les agriculteurs traiteront leurs récoltes avec d’autres produits phytosanitaires, par ailleurs également mis en cause par les associations des apiculteurs. « Depuis des années, les apiculteurs dénoncent les utilisations mortifères pour leur cheptel des produits phytosanitaires. Les industriels de l’agrochimie, obsédés par la course au profit, continuent d’inonder les réseaux commerciaux de produits toxiques tant pour les abeilles que pour les humains », peut-on lire sur le site www.grainvert.com. Dans un communiqué de presse du 26 mai, l’Union nationale de l’apiculture française (UNAP) précise également qu’elle « s’inquiète notamment de la régularité des contrôles opérés sur deux nouveaux insecticides, la clothianidine et le thiametoxam, en cours d’examen pour leur homologation », ainsi que
de « l’absence inacceptable » d’études concernant les effets potentiels des cultures OGM sur les abeilles.
Dans la logique des associations d’apiculteurs, ce sont donc tous les produits phytosanitaires qui sont en cause, et devraient être interdits. Si ce n’est pas le cas, c’est tout simplement parce que ces derniers sont encore aujourd’hui acceptés par le grand public.
En réalité, les apiculteurs se trouvent associés, voire utilisés, par les groupes et les militants anti-pesticides, qui appartiennent souvent aux mouvements altermondialistes et s’opposent plus à la société industrielle capitaliste qu’ils ne défendent les abeilles. Face à eux, on retrouve les protagonistes d’une agriculture productive et moderne, les associations professionnelles et les groupes industriels. Le coup est donc dur pour ces derniers, qui attendaient une position plus favorable de la part d’un ministre issu des rangs de l’UMP
et d’un gouvernement qui prétend vouloir défendre une économie moderne et concurrente.

Les aléas politiques

Alors que du point de vue scientifique, rien de neuf n’a été apporté sur le dossier du Gaucho, les organisations agricoles ont complètement sous-estimé les aléas politiques - et en particulier l’agenda politique. Elles pensaient probablement que les arrangements de couloirs suffiraient à clore un dossier dont les fondements laissent perplexes. En effet, à peine quelques jours après la décision de la Commission européenne de relancer le processus d’autorisation de nouveaux OGM, le ministre de l’Agriculture - ou plutôt son supérieur hiérarchique, Jacques Chirac - ne pouvait se permettre un nouveau revers populaire. L’abandon du moratoire sur les OGM a été considéré par l’Elysée comme un événement politique majeur, contrairement à l’avis d’Etienne Layan, président de l’AGPM (Association Générale des Producteurs de Maïs), section maïs doux, qui l’a qualifié de « non événement » puisque les principaux producteurs de maïs doux (Bonduelle, d’Aucy, Géant Vert, Gilles-Contres et Larroche) ont fait savoir qu’ils continueraient à produire et à commercialiser uniquement du maïs doux non-OGM. 
La décision de Bruxelles a immédiatement mobilisé l’ensemble de la presse nationale et régionale, et nombre d’associations et d’élus politiques ont saisi l’occasion pour dénoncer l’absence de « légitimité démocratique » de Bruxelles et accuser le gouvernement de tenir un double langage sur la question des OGM. Même Nicolas Dupont-Aignan, député de la majorité UMP, a déclaré : « Le gouvernement, avec le soutien de la majorité, doit, comme pour l’épidémie de la vache folle, prendre les devants ».

Lorsque les élections s’en mêlent

Quelques semaines avant les élections européennes, il était donc nécessaire qu’Hervé Gaymard fasse un geste fort pour montrer que le gouvernement est véritablement soucieux de l’environnement. Or, l’affaire du Gaucho remplissait parfaitement cette mission. D’autant plus que les semis de maïs étant terminés, la récolte de 2004 ne pourra pas être mise en cause... et la suspension étant provisoire, il sera toujours temps de changer d’avis avant la prochaine saison !
Cependant, si les associations professionnelles veulent éviter que cette suspension devienne définitive, il ne faudra pas qu’elles limitent leur combat au seul aspect technique - bien que nécessaire -, mais qu’elles comprennent que rien ne pourra être fait sans une mobilisation politique nationale regroupant l’ensemble des protagonistes, agriculteurs compris. Contraire-ment à une époque révolue, on ne peut plus faire l’impasse sur un véritable débat de société concernant la nécessité ou la non-nécessité des produits phytosanitaires. Il est donc urgent de donner à la population les moyens objectifs de juger, et ne plus laisser les associations écologistes radicales, armées de leurs cohortes de pseudo-scientifiques, mener la danse.

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