Parti socialiste : un projet agricole pour 2012

politiques 22 | 07 | 2010

Parti socialiste : un projet agricole pour 2012

À l’approche de l’élection présidentielle de 2012, le Parti socialiste tente une opération de charme envers les électeurs du monde rural.

En route vers la salle des Griottons à Cluny, Germinal Peiro, président de la Commission agricole du Parti socialiste, est tout sourire. « Ce que le PS va présenter dans quelques heures résulte d’un long processus de réflexion auquel ont participé de très nombreux responsables agricoles, que je rencontre au minimum une fois pas mois depuis plusieurs années, mais aussi des sociologues, des philosophes et des économistes », explique au représentant d’A&E le député de la Dordogne, fier que l’ensemble des organisations syndicales agricoles aient répondu présentes à son invitation au premier Forum des idées, inauguré le 14 juin 2010 par Martine Aubry. L’enjeu est de taille : il s’agit de proposer une « révolution agricole et alimentaire » à de nombreux agriculteurs déçus par trois ans de présidence Sarkozy. « Que le PS s’intéresse autant à l’agriculture est incontestablement une bonne nouvelle », se félicite Xavier Beulin, vice-président de la FNSEA. Pour sa part, Philippe Collin, porte-parole de la Conf’, voit « beaucoup de bon sens dans les propos de la patronne du PS ». Même analyse du côté de la Coordination rurale (CR). « Le document du PS démarre en force avec la prise de conscience sur la question des prix agricoles et de l’incompatibilité d’une agriculture avec de nombreuses fermes familiales tant que les accords commerciaux sont régis par la seule OMC », note Nicolas Jacquet, président de l’organisation des producteurs de grains du syndicat. Bref, le projet du PS a plutôt été bien reçu.

Des propositions partagées par le monde agricole

Germinal Peiro peut donc être satisfait : sa stratégie a porté ses fruits. Il est vrai qu’on retrouve parmi les 25 propositions du PS nombre de revendications qui recoupent les lignes syndicales agricoles. Notamment en ce qui concerne le problème de la volatilité des prix.« La question du prix des productions et des mécanismes de formation de ce prix est aujourd’hui une question majeure et centrale », a déclaré Germinal Peiro. Moins radical que la Coordination rurale et que la Conf’, le PS ne veut cependant pas sortir l’agriculture de l’Organisation mondiale du commerce, mais changer « la façon dont la question agricole y est traitée ». « En préambule à toute réforme, il faut inscrire dans la charte des Nations-Unies le droit des peuples à assurer la sécurité de leur approvisionnement et donc conférer à l’agriculture un régime particulier dans le cadre de l’OMC », poursuit Germinal Peiro, qui ne peut accepter que l’agriculture soit l’éternelle variable d’ajustement des autres échanges. « Il n’y a aucune raison que pour vendre nos voitures, nous soyons obligés d’accepter le boeuf argentin », affirme-t-il.

L’OMC fait fausse route

Un discours que pourrait lui aussi tenir Pierre Pagesse, le président de Limagrain. « Observateur attentif des marchés mondiaux grâce à ses implantations internationales, Limagrain partage le constat du parti socialiste sur les méfaits de la dérégulation et d’un libéralisme sans règle ni loi », explique-t-il à A&E. « L’OMC fait fausse route, car elle utilise des modèles inadaptés qui ne prennent pas en compte le fait que l’instabilité des prix est inhérente aux marchés agricoles : en l’absence de régulation, les prix mondiaux fluctuent de 1 à 3 (voire 1 à 5) sous l’effet de variations minimes entre l’offre et la demande (1 à 2 %) », poursuit-il. À l’instar du PS, Pierre Pagesse souhaite que l’agriculture et l’alimentation soient considérées « comme des biens publics mondiaux ». S’appuyant sur les travaux du think tank agricole Momagri, dont il est le président, Pierre Pagesse propose de définir des prix d’équilibre pour chaque grand produit dans différents grands espaces économiques homogènes. À l’intérieur de ces espaces, des zones de fluctuation libre des prix au sein d’un « tunnel » seraient ensuite déterminées pour bénéficier de l’économie du marché, selon le modèle du système monétaire européen (SME), mis en place pour stabiliser les monnaies européennes avant la création de l’euro. Ces espaces se donneraient les moyens nécessaires pour intervenir, soit en cas de spéculation à la hausse ou à la baisse des prix agricoles, grâce à des stockages publics jouant un rôle dissuadant, soit en cas d’entrée massive de produits à des prix inférieurs au plancher, via des mesures douanières.

Bien moins innovant, le PS propose de revenir à un « protectionnisme raisonné », c’est-à-dire de réintroduire les quotas, les tarifs douaniers, la gestion privée et publique des stocks. Bref, toutes les vieilles recettes que l’Union européenne vient d’éliminer !

Relocalisation de l’économie

Alors que le monde économique s’ouvre de plus en plus, le PS choisit d’orienter sa stratégie dans une tout autre direction : la relocalisation de l’économie agricole. « Il faut produire là où les gens ont faim », soutient Germinal Peiro. Il propose pour ce faire un « plan national de relocalisation de l’économie agricole », qui « passe notamment par l’exigence que toutes les cantines scolaires, et toute la restauration collective, appliquent la règle des “moins de 150 km“, et par le soutien à la création de ceintures vertes autour des grandes agglomérations ». Limiter les déplacements inutiles à l’échelle mondiale et répondre aux exigences sociales, territoriales et environnementales, font partie des très nombreux arguments en faveur d’une telle relocalisation. Mettre en valeur l’étiquetage « origine France » est d’ailleurs dans l’air du temps, comme en témoigne la stratégie de certaines grandes enseignes de la distribution, qui jouent déjà la carte de la « proximité ». Ainsi, Carrefour a signé le 25 juin dernier un accord de contractualisation d’une durée de 3 ans avec cinq groupements réunissant près de 1 000 éleveurs du sud de la France. « Avec ce partenariat, Carrefour garantit aux consommateurs un approvisionnement en agneaux français et renforce son offre de produits régionaux dans ses 231 hypermarchés », assure le géant français de la distribution. D’ici à la fin juillet 2010, il ambitionne de signer des accords avec 18 autres groupements de producteurs, « soit plus de 2 800 éleveurs d’ovins en France ». Ce qui signifierait qu’environ 30 % des agneaux vendus par l’enseigne seraient d’origine française.

Une petite chose qu’on a oubliée

Au regard des gigantesques volumes d’échanges mondiaux, la relocalisation de la production agricole est sans aucun doute une piste intéressante. Toutefois, on peut se demander si elle peut constitue le coeur d’un projet politique pertinent pour l’agriculture française, alors que les exportations sont essentielles pour de très nombreuses filières agricoles. Érik Orsenna, grand témoin lors de ce Forum des idées consacré à l’agriculture, a bien rappelé l’importance d’« une petite chose, qu’on a oubliée » : la balance commerciale. Un déficit chronique n’est en aucun cas acceptable, a souligné l’Académicien, car « si pendant longtemps on vend moins qu’on achète, on finit par se trouver très mal ! Donc il faut produire. Ce qui implique de garder de la compétitivité et des rendements. » Or, en ce qui concerne la balance commerciale des produits agricoles, tous les voyants sont au rouge. Jadis deuxième pays exportateur dans le secteur de l’agroalimentaire, la France a été dépassée par l’Allemagne, les Pays-Bas et les États-Unis. Avec une chute de 3,2 % de l’excédent en produits transformés, et des baisses de 19 % des exportations de vin et de 11,4 % des produits laitiers, même les produits à haute valeur ajoutée n’échappent pas à la crise. Pour Jean- René Buisson, président de l’Association nationale des industries agro alimentaires (Ania), c’est « l’absence de politique volontariste du gouvernement » qui est en cause. Le manque d’investissements, « y compris dans la recherche et le développement », n’est pas étranger à cette situation, souligne-t-il. Chez nos voisins allemands, non seulement le coût du travail est inférieur (119 euros contre 131 euros pour la France et 136 pour la zone euro), mais l’industrie continue à se restructurer et à se moderniser. « Des aides à l’investissement sont accordées et le regroupement des fermes et des installations se fait plus rapidement qu’en France », ajoute-t-il.

Résultat : aujourd’hui, nos principaux compétiteurs ne sont plus seulement les pays d’Afrique, l’Argentine, le Brésil ou les États-Unis, mais aussi les pays de l’Union Européenne ! Face à ce constat, Germinal Peiro et Martine Aubry mettent en cause les distorsions de concurrence, « liées à la non harmonisation européenne sur le plan social ». « L’Allemagne n’applique pas les salaires du pays où l’on travaille, mais ceux de la domiciliation de l’entreprise. Aujourd’hui par exemple, notre filière porcine est en train de s’effondrer parce que les Allemands utilisent des sous-traitants roumains ou polonais », s’insurge Martine Aubry. « Ce n’est pas normal que l’Allemagne nous ait aspiré toute la production de fraises du Périgord depuis 5 ans tout simplement parce qu’ils payent leurs ouvriers polonais 7 euros de l’heure et nous 12 euros. Il faut que cela cesse ! », renchérit Germinal Peiro. Le député exige la mise en place rapide d’une harmonisation sociale et fiscale en Europe. Certes, celleci est souhaitable. Mais ira-t-elle dans le sens voulu par la France ? L’Allemagne, quatrième puissance économique mondiale, décomplexée et « fière de l’être », se pliera-t-elle soudainement aux desiderata français ? Rien n’est moins sûr ! « L’industrie française est moins préparée à la mondialisation. Du coup, elle montre du doigt la voisine qui risque de prendre sa place. Le conseil de la France à l’Allemagne, c’est “Faites plus de grèves, faites plus de dettes, dépensez !“ », ironise le cinéaste Volker Schlöndorff dans une tribune parue dans Le Monde. Du coup, elle montre du doigt la voisine qui risque de prendre sa place. Le conseil de la France à l’Allemagne, c’est “Faites plus de grèves, faites plus de dettes, dépensez !“ », ironise le cinéaste Volker Schlöndorff dans une tribune parue dans Le Monde.

Le programme agricole du PS, qui accorde une large place aux filières de qualité alors que celles-ci représentent moins de 20 % de la production française, n’apporte aucune solution au problème de la perte des parts de marché dans l’Union européenne. Trop théorique, ce programme semble avoir été élaboré en dehors de la réalité économique du terrain. Pourtant, une étude de l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture (Apca) a identifié les points faibles de chaque secteur (prix de l’énergie, prix et disponibilité des intrants, réglementation contraignante…). L’état inquiétant de l’agriculture française ne se résume donc pas à une question de coût de la main d’oeuvre et d’harmonisation sociale.

Le cas des pommes...

C’est ce que constate Daniel Sauvaitre, le président de l’Association nationale pommes poires (ANPP), qui rappelle que la France produit chaque année 1,6 million de tonnes de pommes. 900 000 tonnes étant consommées chez nous, « une pomme sur deux produite en France part donc à l’exportation », poursuit-il. Or, la surface des vergers de pommiers ne cesse de régresser d’année en année. De plus de 2 millions de tonnes au début des années 2000, la production est passée à 1,5 million aujourd’hui, alors que l’Italie connaît une tendance inverse. Qu’apporte le projet du PS aux producteurs de pommes français ? La réponse de Daniel Sauvaitre est cinglante : « Je n’y ai rien trouvé qui réponde réellement aux inquiétudes des producteurs de pommes ». Se recentrer sur les marchés locaux n’est en tout cas pas une solution : ceux-ci sont déjà abondamment fournis en pommes françaises (seulement 30 000 tonnes de pommes sont importées, soit à peine 3 % de la consommation). « La relocalisation de l’économie agricole, par exemple par la création de ceintures vertes autour des agglomérations, est certes bien sympathique, mais cela ne va pas résoudre les problèmes de la filière pommes », renchérit Pierre Varlet, animateur de l’ANPP. « Nous avons besoin d’un signal fort de la part des pouvoirs publics. Est-ce que la France veut réellement jouer la carte de la compétitivité, comme le font l’Allemagne, l’Italie ou l’Espagne, ou bien veut-elle se recroqueviller derrière de nouvelles lignes Maginot ? », s’interroge Daniel Sauvaitre,convaincu que la France possède pourtant tous les atouts indispensables pour rendre la filière pommes aussi compétitive que celle de nos voisins. « Les conditions pédoclimatiques de nos terroirs de production sont parmi les plus favorables au monde et nos savoir-faire sont au meilleur niveau », explique-t-il. « Regardons ce qui se fait en dehors de nos frontières, notamment en Allemagne », conseille le président de l’ANPP. « Là-bas, la recherche, la formation, la surveillance sanitaire, les règlements et les normes tout autant que les coûts de main d’oeuvre, sont mis au service de la compétitivité, alors qu’en France, c’est l’inverse », explique-t-il. Plutôt que de vouloir réguler l’économie de marché par le contrôle des circuits de distribution (vente directe, circuits courts, etc.), qui sont du ressort des choix d’entreprises et des consommateurs, les pouvoirs publics devraient se soucier de ce qui influence la compétitivité, estime Daniel Sauvaitre.

...et des céréales

Pour les céréales, le constat est identique. « Second exportateur mondial, la France exporte tous les ans plus de 45 % de sa récolte », explique Jean François Gleizes, le président de Passion Céréales. Il rappelle qu’en 2008, la filière a rapporté 9 milliards d’euros de devises à l’économie française. En ce qui concerne le blé tendre (première céréale produite en France), plus de la moitié des exportations (soit 9,6 millions de tonnes sur 17,5 millions) ont été effectuées vers des pays situés en dehors de l’UE.

Or, il n’y a aucune raison que, face aux autres grands exportateurs, la France perde des parts de marché. « Outre le niveau de parité entre le dollar et l’euro, deux facteurs sont essentiels pour garantir la compétitivité des producteurs français : l’homogénéité des contraintes de production au sein de l’UE – il vaut mieux produire en Espagne ou en Allemagne qu’en France ! – et la compétitivité qu’apporte l’innovation », souligne Jean-Claude Guillon, directeur développement durable et communication de Limagrain, qui déclare rester sur sa faim quant aux propositions du PS sur ces deux sujets.

Le marché européen

Pour ce qui est de la compétitivité, le PS évoque essentiellement le développement de la qualité, du respect de l’environnement et de la sécurité sanitaire. « La compétitivité de l’agriculture doit se faire par la création de valeur. Cette création de valeur ajoutée passe par la diversité des produits, les démarches de qualité et d’origines, les circuits courts, la transformation sur zone, l’amélioration des rapports de négociation au sein des filières », affirme Germinal Peiro, qui est persuadé que la priorité consiste à organiser le marché européen, notre première zone d’exportation. Certes, l’Europe et ses 500 millions de consommateurs constituent aujourd’hui un espace considérable d’échanges. Mais l’Europe n’est pas une forteresse agricole indépendante du reste du monde. Seconde zone exportatrice de produits agricoles (127 milliards de dollars), juste après les États-Unis (134 milliards de dollars), elle est aussi la première région importatrice du monde en valeur agricole (173 milliards de dollars, chiffres de 2008), avant même les États-Unis (116 milliards) et la Chine (87 milliards) ! Rétablir des barrières aux frontières pour protéger nos productions est donc un pari bien risqué. D’autant plus qu’à l’heure actuelle, l’Union européenne ne produit pas suffisamment pour nourrir sa propre population. Elle dépend totalement des importations. Donc du commerce international. C’est ce que vient de démontrer une récente étude réalisée par un chercheur allemand de l’Université Humboldt à Berlin. « On peut considérer que l’Europe importe des “terres virtuelles“ », explique Harald von Wilzke, l’auteur de l’étude. Son raisonnement est assez simple : en se basant sur les données Eurostat, il a établi le différentiel entre les importations et les exportations agricoles de l’Europe. Par analogie avec le concept d’« eau virtuelle », il a ensuite défini la quantité de « terres virtuelles » nécessaires à chaque production, selon les zones de production. « Par exemple, si on a besoin de X hectares pour produire une tonne de blé, alors X représente le nombre d’hectares de terres virtuelles contenus dans cette tonne de blé. L’exporter correspond donc à exporter X hectares de terres », explique le chercheur, qui conclut que l’Europe « importe » environ 35 millions d’hectares de terres virtuelles. Ce déficit est du au fait que l’Europe est déficitaire notamment en maïs, en soja, en huile végétale, en alimentation pour le bétail, en fruits et légumes et en sucre. Les conclusions du chercheur vont au-delà de celles de l’étude de l’Institut Montaigne Ambition pour l’agriculture, libertés pour les agriculteurs, qui soulignait déjà en 2005 la dépendance de l’Europe en matière de protéines. « Ce déficit représente plus de 12 millions d’hectares », indiquait alors l’institut, qui précisait que la production européenne ne couvrait que 25 % des besoins en protéines de la population.

Le défi de l’agriculture française consiste donc à faire face au besoin croissant d’une production agricole qui réponde aux attentes des consommateurs. Il s’agit d’une part d’une production de qualité (label, bio, etc.), caractérisée par ses spécificités gustatives et/ou locales, et tout doit être mis en oeuvre pour la préserver. Mais il s’agit aussi d’une production de masse dans un marché hautement compétitif. Car c’est bien celle-ci que le consommateur – plus porté à dépenser pour ses loisirs que pour son alimentation – achète tous les jours. La France doit-elle céder ce gigantesque marché à ses concurrents européens ? Telle est la question cruciale à laquelle le programme agricole présenté par Germinal Peiro ne répond pas.

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