Dominique Belpomme s'essouffle

santé 27 | 12 | 2006

Dominique Belpomme s’essouffle

Deux ans après l’Appel de Paris, le cancérologue français tente un retour sur la scène médiatique en présentant un mémorandum de 164 mesures pour l’environnement.

« Environnement et santé durable : une expertise internationale » : tel est le thème du deuxième colloque de l’Appel de Paris, organisé le 9 novembre dernier par Dominique Belpomme, le président de l’Association française pour la recherche thérapeutique anticancéreuse (Artac). Fidèle au credo qui lui a valu sa notoriété à partir de 2004, le cancérologue poursuit sa croisade contre les pollutions en tout genre, qui seraient responsables, selon lui, de la grande majorité des maladies d’aujourd’hui.

Si le cancérologue a été surmédiatisé, ce n’est pas en raison d’une quelconque percée scientifique ou de la découverte d’une cure révolutionnaire, mais grâce à son discours apocalyptique. Or, côté apocalypse, M. Belpomme ne fait pas dans la nuance. Dans Ces maladies créées par l’homme, un ouvrage publié en février 2004, il décrète que « polluer est devenu aujourd’hui un crime contrel’humanité [car] c’est la survie même de l’espèce humaine qui pourrait être [menacée par la pollution] ». Activement soutenu par l’Ecologiste, le magazine radical du millionnaire britannique Teddy Goldsmith, Dominique Belpomme a organisé un premier colloque en mai 2004 sur le thème « Cancer, environnement et société », à l’occasion duquel il a lancé son fameux Appel de Paris. Celui-ci n’a rien de très original puisqu’il se borne à reprendre les principaux arguments catastrophistes des mouvements écologistes actifs dans les années 60-70. La plupart de ses allégations ne sont d’ailleurs étayées par aucun fait scientifique. Le Pr David Khayat, cancérologue à l’hôpital de La Salpêtrière à Paris, et ancien président de l’Institut national du cancer, s’est clairement exprimé à ce sujet sur les ondes de France-Inter, le 21 novembre 2005 : « On va laisser à monsieur Belpomme la responsabilité de ses propos. [...] Je crois qu’il est temps que nous ne donnions pas un statut de qualité scientifique à ce qu’il a dit car ça n’a rien de scientifique. » Jean-Pierre Camilleri, directeur honoraire de la section médicale de l’Institut Curie, s’est lui aussi insurgé contre l’Appel de Paris : « Mais de qui se moque-t-on ? Dans un pays industriellement développé comme la France, au cours des vingt dernières années, la population a gagné chaque année trois mois d’espérance de vie supplémentaire. Certes, vieillir, c’est aussi avoir plus de probabilités de faire un cancer, opportunité que les peuples d’Afrique, décimés par le sida et les guerres, ont peu de chances de connaître. » On ne peut donc pas dire que Dominique Belpomme fasse l’unanimité au sein de ses collègues ! Bon nombre de ses arguments ont d’ailleurs été battus en brèche lors d’un débat contradictoire à l’Académie de médecine, le 1er juin 2004. Devant ses pairs, le cancérologue s’est montré ce jour-là beaucoup plus prudent, reconnaissant même que son « nouveau paradigme scientifique liant cancer et environnement [n’était] encore que du domaine de l’intime conviction scientifique ».

Alarmistes du monde entier, unissez-vous !

Depuis son coup d’éclat de mai 2004, Dominique Belpomme s’est de facto montré plus discret, tentant d’effacer l’image du militant écologiste au profit de celle du scientifique. Mais comme le rappelle le quotidien Libération du 10 novembre 2006, l’Appel de Paris « n’a guère été entendu par les pouvoirs publics, français et européens [...] ». En outre, lors du deuxième colloque du 9 novembre dernier, bon nombre des « vedettes » du premier Appel ont brillé... par leur absence ! C’est le cas de Nicolas Hulot, de Corinne Lepage ou encore des professeurs Montagnier et Israël, qui ont laissé le fidèle petit groupe de scientifiques catastrophistes composé de Gilles-Eric Séralini, André Cicolella et Charles Sultan - rejoints pour l’occasion par leurs alter ego américains et européens - soutenir Dominique Belpomme.

Après avoir bénéficié de l’appui des amis de Teddy Goldsmith, le cancérologue a fait appel cette année à deux « vétérans » des questions environnementales : John Peterson Myers et Michael Lerner, dont le militantisme écologiste est moins connu en France. Co-auteur du livre paru en France sous le titre L’Homme en voie de disparition ?, le premier est fondateur et président d’Environmental Health Sciences, tandis que le second est président et cofondateur de Commonweal, un institut dédié à la recherche sur la santé et l’environnement. Commonweal propose notamment des séjours d’une semaine pour des patients atteints du cancer, incluant « des sessions quotidiennes avec un psychothérapeute, du massage, du yoga, de la méditation, de la relaxation profonde, du travail d’imagerie, d’apprentissage symbolique par le sandtray (thérapie du “bac à sable”), de la poésie, de l’exploration de l’espace sacré et un régime gourmet végétarien ». Mais au-delà de cette fonction, Michael Lerner est surtout le président de la Jenifer Altman Foundation, de la Mitchell Kapor Foundation, et l’un des membres du conseil d’administration de la Compton Foundation, trois fondations américaines qui totalisent plus de 100 millions de dollars d’avoirs et qui, à l’instar de la fondation de Teddy Goldsmith, financent massivement les mouvements écologistes anglo-saxons.

Manque de rigueur

C’est donc grâce à la participation active et généreuse de ses amis américains que Dominique Belpomme a pu présenter le 9 novembre 2006 son dernier-né : le Mémorandum de l’Appel de Paris. Ce catalogue de 164 mesures, élaborées par « 68 experts internationaux », donne l’impression de révéler au grand public l’existence de dangers menaçant leur santé, qui seraient ignorés des pouvoirs publics. Or, curieusement, la liste desdits experts ne figure nulle part dans le mémorandum... Un comble pour un texte qui appelle à davantage de transparence !

On peut aussi s’étonner que certains éminents signataires de l’Appel de Paris n’aient pas relu le Mémorandum. C’est le cas du Pr Luc Montagnier qui, interrogé par A&E le 16 novembre dernier, a refusé de commenter un texte dont, de son propre aveu, il ignorait le contenu. Il est vrai que cautionner un tel florilège de banalités, quand il ne s’agit pas d’omissions voire d’erreurs grossières, ne doit pas être aisé ! Le mémorandum dénonce ainsi le danger du mercure ou du plomb. Or, a-t-on attendu l’Appel de Paris pour s’en inquiéter et renforcer les réglementations ? Il en va de même de la plupart des produits ou substances mentionnés dans le mémorandum, qui exige ailleurs que l’Union européenne interdise « la mise sur le marché et l’utilisation de fertilisants riches en cadmium. Elle doit pour cela fixer une valeur limite ». Mais l’UE a déjà fixé cette valeur limite ! Comment expliquer qu’aucun des « 68 experts internationaux » de Dominique Belpomme n’en ait pas eu vent, alors qu’un simple stagiaire aurait pu trouver cette information en effectuant une banale recherche sur Internet ? En revanche, le texte ne consacre que dix lignes au problème du tabac.

Dominique Belpomme estime en effet que « le tabac et l’alcool [...] sont des problèmes en grande partie réglés » (1). Ce n’est pourtant pas la position de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui rappelle que le tabac est à l’origine d’environ 5 millions de morts par an dans le monde, et sera responsable de 10 millions de morts par an à partir de 2020, si la tendance actuelle se poursuit.

Erreurs et omissions

Plus grave, les « 68 experts internationaux » semblent avoir une méconnaissance totale de certains dossiers. C’est le cas de celui de l’imidaclopride, une molécule au sujet de laquelle le Mémorandum affirme qu’elle « a été interdite par certains Etats-membres, dont la France ». Deux erreurs en une seule phrase ! Car d’une part, l’imidaclopride est toujours utilisé en France, sauf sur maïs et tournesol ; et d’autre part, la France est le seul pays membre à avoir partiellement suspendu ce produit ! Plus loin, le texte souligne qu’il faut « clairement distinguer les “pesticides naturels” des “pesticides de synthèse” », les seconds étant considérés comme plus dangereux pour la santé et l’environnement. Mais alors, quid de certains pesticides naturels, comme la bouillie bordelaise, qui en raison de sa forte composante en cuivre, stérilise les sols ? Ou de la roténone, parfaitement naturelle, parfaitement bio et parfaitement toxique (voir A&E N° 33, février 2006) ?

Dans Ces maladies créées par l’homme, Dominique Belpomme dénonce, avec raison, « les présentations abusives, biaisées, qu’on fait des résultats, et l’interprétation orientée, subjective, qu’on en donne ». Le cancérologue ajoute : « Le plus souvent, le mensonge provient d’une absence de présentation de la vérité par omission. On oublie de mentionner les résultats négatifs d’une étude, pour n’en conserver que les résultats positifs. » Or, que fait le Mémorandum de l’Appel de Paris, sinon omettre les aspects positifs des produits incriminés pour n’en conserver que les aspects négatifs ? Sans effectuer la moindre évaluation risques/bénéfices, M. Belpomme ne retient que ce qui l’arrange. Cela reviendrait, pour un médicament, à ne mentionner que les effets secondaires sans faire état des effets curatifs.Cette omission constante des bénéfices des produits incriminés relève d’une myopie flagrante, liée à une volonté de focaliser l’attention du public sur les « méfaits » du monde industriel occidental. Pour Dominique Belpomme, « les conséquences de la pollution chimique sous toutes ses formes [...] constituent les dangers les plus graves qui menacent l’humanité ». Mais tout en prétendant défendre le nouveau concept de « santé durable » pour l’ensemble de la planète, le cancérologue néglige les effets désastreux sur la santé qui résultent de l’absence de progrès technologique. En 2004, l’OMS rappelait ainsi que « dans près de la moitié des familles de la planète, on continue à cuire en utilisant des combustibles solides - bouse de vache, bois, résidus agricoles ou charbon. [Or,] un fourneau à bois courant dégage 7 à 500 fois plus que les limites admissibles de monoxyde de carbone et d’autres substances nocives ». Selon l’OMS, cette pollution « non industrielle » provoque à elle seule 1,6 million de morts chaque année. De la même façon, l’absence de latrines septiques et de traitements des eaux dans les pays du Sud entraîne des conséquences dramatiques, qui se chiffrent en millions de morts par an. Le paludisme, lui, tue un enfant de moins de cinq ans toutes les vingt secondes ; raison pour laquelle l’OMS a finalement revu sa position sur le DDT, en le réhabilitant après plus de trente années de bannissement.

Un manifeste politique

Le mémorandum de Dominique Belpomme n’est donc rien d’autre qu’un manifeste politique, qui outrepasse largement la sphère de l’expertise scientifique, pourtant tant revendiquée par le cancérologue. Il prétend analyser « le domaine de la santé environnementale [...] sous l’angle des effets directs de la pollution chimique », et recommande à l’Union européenne de « développer une politique familiale visant à inciter les jeunes femmes à avoir leur premier enfant avant trente ans, et les familles à concevoir un troisième enfant [...] ». Il demande également que « l’Union européenne incite les Etats-membres à réduire le trafic routier dans les villes [et développe] les transports “doux” tels que le cyclisme ».

Dans le domaine de l’agriculture, Dominique Belpomme réclame la « révision de la Politique agricole commune sur des bases plus équitables ». Au fil d’un chapitre entier, il propose pêle-mêle des mesures comme l’« interdiction d’exportation des produits agricoles pour la production desquels les agriculteurs ont été subventionnés », la « subvention de la restauration collective », le «  renforcement de l’agriculture biologique », qui doit pouvoir bénéficier de subventions, ou encore « la taxation des OGM importés à destination de l’alimentation animale ». Bref, un discours bien plus syndical que scientifique !

Bons et mauvais experts

En outre, pour Dominique Belpomme, il n’y a de « bons scientifiques » que ceux qui partagent ses opinions. Alors, lorsqu’il propose la création d’une agence d’expertise européenne indépendante, on ne doute pas un seul instant de sa composition ! Les experts siégeant déjà à l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa/Aesa), un organisme d’expertise indépendant européen, ne trouvent pas grâce aux yeux des 68 experts anonymes de Dominique Belpomme pour la simple raison qu’ils ont « conclu à l’innocuité du fipronil ». Comme l’explique très sérieusement le mémorandum, l’expertise européenne de l’Efsa, certes « très documentée », est « insuffisante concernant la toxicité pour les abeilles » ! La même logique prévaut pour les OGM, dont l’Europe « doit interdire sur son territoire toute culture », y compris à des fins commerciales. Recalés donc, les experts internationaux qui donnent régulièrement leur feu vert aux différents OGM ! Recalé, le réseau international de 92 Académies des Sciences, qui soulignait à Berlin le 26 mai dernier que les aliments contenant des OGM autorisés sont sans danger pour l’homme et les animaux, et que les OGM autorisés n’engendrent pas de dommages environnementaux ! Recalée, la Commission du génie biomoléculaire (CGB), qui délivre au cas par cas les autorisations pour les cultures d’OGM en France !

Au final, sous couvert de l’autorité scientifique, le Mémorandum de l’Appel de Paris ne vise à rien d’autre qu’à entraîner l’opinion publique dans un raisonnement simpliste. Contrairement à l’Appel de Paris il y a deux ans, il n’a pas retenu outre mesure l’attention de la presse, signe que la crédibilité du cancérologue français est bel et bien en chute.

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