Le rôle des cygnes dans l'épidémie du virus H5N1

santé 10 | 12 | 2007

Le rôle des cygnes dans l’épidémie du virus H5N1

Entretien avec Evgueni Kouznetsov, du Centre pour la santé des animaux sauvages

Alors que des cygnes et des canards porteurs du virus H5N1 ont été récemment découverts en Moselle, Evgueni Kouznetsov, du Centre pour la santé des animaux sauvages, nous livre son point de vue

La responsabilité des oiseaux sauvages dans la propagation de la grippe aviaire est-elle prouvée ?

Pour un fonctionnaire, il est plus compréhensible et facile de penser que la cause est évidente et que la responsabilité incombe aux oiseaux sauvages. Mais examinons les faits concrets : le très pathogène virus H5N1 de la grippe aviaire a fait son retour en Russie au mois d’août 2007. Un cygne a été retrouvé mort dans le territoire de Krasnodar, puis le virus a été repéré dans un élevage et des dizaines de milliers de poules ont été euthanasiées. Le chef des services sanitaires russes Guennadi Onichtchenko s’est alors empressé de publier une mise en garde, affirmant que de nouveaux foyers apparaîtraient à l’automne, au moment de la migration des oiseaux. Mais si, pour nos services vétérinaires, la responsabilité des oiseaux sauvages dans l’apparition et la propagation du virus ne fait aucun doute, pour les chercheurs, la chose n’est pas aussi évidente. Qui peut expliquer par exemple comment la grippe aviaire a pu pénétrer dans l’enceinte de l’élevage du territoire de Krasnodar ? De même que nul ne sait comment elle est apparue, au mois de juin, dans un élevage de dindes en Tchéquie, avant de faire parler d’elle en Allemagne… La propagation du virus H5N1 sur de grandes distances est possible, mais la version de la responsabilité des oiseaux sauvages soulève bien des problèmes. Les élevages fonctionnent en cycle fermé, ce qui exclut tout contact entre les animaux qu’ils renferment et leurs congénères à l’état sauvage.

Les oiseaux sauvages peuvent jouer un certain rôle dans la transmission du virus. Mais les raisons essentielles sont à chercher dans les élevages et le commerce, souvent mal contrôlés. C’est sur cette principale cause qu’insistent toutes les organisations mondiales de protection de l’environnement et les grandes organisations intergouvernementales (FAO, OMS, OIE) qui sont chargées de régler ce problème.

Mais dans ce cas, d’où vient le virus et quel est le schéma d’apparition des épizooties ?

La communauté scientifique mondiale se perd toujours en conjectures quant à l’origine du virus. On suppose que les souches hautement pathogènes se forment à partir de souches qui le sont moins. N’entraînant pas le décès des oiseaux, elles ne sont par conséquent pas identifiées. Par la suite, les animaux domestiques contaminent les oiseaux sauvages qui, du fait de leur mobilité, peuvent propager le virus sur une certaine distance. Mais quelle distance ? Nul ne le sait, si bien que le schéma proposé reste hypothétique. La communauté scientifique rejette, pour l’instant, l’idée que le virus puisse survivre longtemps dans le milieu environnant (sol, eau, végétation, oiseaux, etc.). Peut-être est-il présent dans l’organisme des oiseaux sous une forme faiblement pathogène. Mais alors, il devrait être facilement détectable par des analyses. Or, en Europe, on a effectué des prélèvements sur 300.000 volatiles, et très peu d’entre eux étaient porteurs du H5N1.

Pour vous, le cygne retrouvé mort sur le territoire de Krasnodar est-il victime ou fautif ?

Il a peu de chances d’être fautif. Il est probablement une victime, mais une coïncidence est également possible. Les espèces telles que corneilles, freux, moineaux et étourneaux, qui se nourrissent de charognes – donc aussi de cygnes morts –, ont pu servir d’intermédiaires. Des données similaires ont été recueillies lors des épidémies de janvier 2006 au Daghestan. C’est une version qui semble plausible, mais qui n’a pas été prouvée à ce jour.

Pourquoi retrouve-t-on plus souvent des cygnes morts porteurs du virus H5N1 que des oiseaux d’autres espèces ?

Les raisons sont nombreuses. D’une part, le cygne ne craint pas d’être inquiété par l’homme, si bien qu’il niche et hiberne fréquemment à proximité de lui, et peut plus facilement être infecté par des oiseaux domestiques. Ensuite, les cygnes vivent en groupe, ce qui facilite la transmission de tous les agents viraux. Enfin, du fait de sa corpulence imposante, le cygne est facilement repérable. Son cadavre est plus aisément découvert et plus lentement dépecé par les charognards. Les oiseaux plus petits (comme les canards ou les foulques) s’enfoncent généralement dans la végétation, où ils meurent sans qu’on les remarque. De plus, en raison des conditions difficiles d’hivernage provoquant une baisse de leur immunité, les cygnes présentent une plus grande sensibilité aux maladies, auxquelles ils résistent moins bien. C’est pourquoi le décès d’un cygne en période hivernale est un processus normal, un trait spécifique de l’écologie de cette espèce, qui n’a aucun rapport avec les épidémies dans les fermes avicoles. Ce sont deux processus parallèles, simplement reliés par un même agent.

Nul n’ignore que les biologistes et les ornithologues n’ont pas le même point de vue que les services vétérinaires au sujet de la lutte contre la grippe aviaire…

On ne peut que mettre en garde contre l’ingérence des fonctionnaires dans la nature. En février dernier, au cours d’une conférence de presse à RIA Novosti, le chef des services vétérinaires russes Nikolaï Vlassov déclarait que les non-spécialistes, c’est-à-dire les ornithologues, ne devaient pas se mêler de la question de la grippe aviaire. Mais avec la question des oiseaux sauvages, les vétérinaires eux-mêmes s’ingèrent grossièrement dans un domaine qui ne relève pas de leurs compétences. La Russie est le seul pays au monde à avoir accepté, au niveau de l’Etat, l’abattage d’oiseaux sauvages afin d’éviter qu’ils entrent en contact avec les oiseaux domestiques. C’est tout à la fois inhumain et insensé, voire nuisible. Il ne faut pas non plus gaspiller l’argent de l’Etat en vaccinant les oiseaux sauvages dans la nature. Il vaut mieux remettre de l’ordre dans les éle-vages industriels et dans le commerce.

Tout récemment encore, on plaçait de grands espoirs dans la vaccination. Qu’en est-il ?

En 2005, tous les cas de grippe aviaire en Russie (à l’exception de celui qui a touché l’élevage industriel d’Outiatinsk, qui reste encore confus) ont été recensés dans des exploitations individuelles. En 2006 et 2007 en revanche, on a régulièrement enregistré (tout particulièrement dans le Sud) des foyers de la maladie dans des élevages industriels, alors que la situation restait normale dans les exploitations individuelles. Il faut sans doute y voir les effets de la vaccination, réalisée dans ces petites exploitations, mais rejetée par les élevages industriels.

De l’avis des chercheurs, on ne peut éradiquer la grippe aviaire du fait de la capacité du virus à muter sans cesse…

Le virus de la grippe aviaire a toujours été présent dans la nature et il ne peut pas disparaître. Au cours du processus d’évolution, la souche H5N1 s’est mise à se différencier fortement des modifications hautement pathogènes antérieures. C’est ainsi qu’elle est devenue capable, dans certains cas, d’infecter des mammifères, des félidés carnivores (chat et tigre), des mustélidés (vison, fouine) et même, en laboratoire, le putois. De plus, sa capacité de transmission par les voies respiratoires et non par les fientes d’oiseaux s’est considérablement accrue. Toutes ces modifications font aussi dire aux virologues que le virus pourrait se transformer en virus humain, contaminant facilement l’homme, et susceptible même d’engendrer une pandémie. Cependant, malgré le fait que les mutations soient permanentes, le virus a nettement « progressé », mais pas en direction de l’homme. Heureusement. Enfin, la science n’arrive pas à suivre la cadence des mutations. Elle reste pour l’instant incapable d’émettre une seule hypothèse fiable concernant l’écologie du virus. Les experts ont déterminé que le virus au point A était à 99,2% identique au virus au point B. Au-delà de ça, ils fantasment, avec les vétérinaires, sur la manière dont les oiseaux sauvages ont pu transporter ce virus du point A au point B, passant outre les quatre mille kilomètres séparant ces deux endroits et où l’on n’a pas trouvé un seul cadavre d’oiseau. La conclusion n’a pas de quoi nous rassurer : l’humanité ignore l’écologie de ce virus, comme celle de tous les autres. Ce n’est pas un hasard si l’Homme a longtemps ignoré ce qu’était réellement un virus : matière vivante ou minérale ? C’est un microcosme sur lequel nous avons encore tout à apprendre. En attendant, je vous conseille de bien vous laver les mains et de ne pas manger de volaille crue.

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