édito 27 | 05 | 2008

Attention aux réflexes écolo-malthusiens !

Les émeutes de la faim qui sévissent en Haïti, en Egypte, au Cameroun, en Bolivie, au Mexique, en Indonésie, au Bangladesh et ailleurs illustrent le tragique manque de prospective de nos élites économiques, qui ont ignoré tous les signes avant-coureurs de la montée des prix des denrées alimentaires. « Le plus surprenant, c’est l’explosion de la demande des pays émergents comme la Chine et l’Inde », s’étonne ainsi Bernard Hervieu, secrétaire général du Centre international des hautes études agronomiques méditerranéennes (Ciheam), dans Le Monde du 13 avril 2008. Cette absence d’anticipation explique qu’aucune mesure n’ait été mise en place pour garantir la stabilisation des marchés agricoles. Ainsi, les autorités chinoises ont laissé les surfaces cultivées en riz diminuer de 3 millions d’hectares en dix ans, provoquant une baisse des stocks de plus de 60 millions de tonnes durant la même période. Il fallait laisser faire le marché, disait-on au sommet d’institutions économiques réputées. Les mêmes s’indignent aujourd’hui de voir les spéculateurs à l’oeuvre ! Depuis décembre 2007, le prix du riz « paddy » a en effet grimpé de plus de 75 %. Cette augmentation est difficilement imputable à l’essort récent des biocarburants puisque selon les dernières estimations de la FAO, la production de riz a atteint un niveau record de 665 millions de tonnes ! Pourtant, qui pouvait ignorer que la conjonction entre l’augmentation de la population mondiale et la demande solvable croissante en nourriture à base de viande entraînerait une explosion des prix alimentaires ? Et donc qu’il était toujours d’actualité de produire plus ?

Face à cette impérieuse nécessité, certaines voix s’élèvent pour assurer que la solution réside au contraire dans la sobriété. Il faudrait réduire notre consommation, notamment de viande, préconisent-elles. Pour les adeptes de la Décroissance, c’est l’occasion de ressortir les thèses de l’économiste altermondialiste Jeremy Rifkin. En 1993, ce dernier s’indignait déjà, dans son livre Beyond Beef [1], de voir un milliard de boeufs, vaches, veaux et moutons destinés à l’abattage vivre sur terre, et 25 % des terres cultivées de la planète utilisées pour leur alimentation. Pour sa part, la primatologue Jane Goodall, renommée pour ses travaux sur les chimpanzés, dénonce dans Le Monde du 29 février 2008 notre « boulimie occidentale de viande ». « Nous pouvons tout à fait nous passer de viande », affirme la militante de 73 ans, qui conjugue défense du bien-être animal et critique de l’agriculture intensive au point de croire que
« les animaux ont une aversion naturelle pour les OGM ». « Les oies sauvages ne vont jamais dans les champs de colza à graines modifiées. En Amérique, des éleveurs ont constaté que les vaches préfèrent le maïs naturel au maïs Bt, les porcs dédaignent les rations OGM.Quant aux ratons laveurs, ils dévastent les champs bio, pas les autres », expliquet-elle, persuadée que l’agriculture biologique est et sera suffisante pour nourrir la planète. Toutefois, la primatologue se garde bien de tout discours malthusien. Ce qui n’est pas le cas de David Nicholson-Lord, un chercheur à l’Optimum Population Trust qui affirme qu’« il y a tout simplement trop d’habitants aujourd’hui sur la planète ». Selon lui, « si les 6 milliards d’habitants vivaient avec un mode de vie occidental modeste basé entièrement sur des énergies renouvelables, on aurait encore besoin de 1,8 planète ».

Ce sont précisément « ces réflexes écolo-malthusiens sur l’épuisement des ressources qu’il faut éviter », rétorque avec raison le chroniqueur économique Eric Le Boucher dans Le Monde du 13 avril 2008. Ce dernier appelle à un investissement massif dans la science, la génétique et la modernisation des circuits de financement et de distribution. « Un progrès des rendements dans toutes les régions du monde, du même ordre de grandeur qu’au cours des années passées, permettrait de couvrir les besoins alimentaires et même au-delà », rappelle Marion Guillou, PDG de l’Ira. Le « retour des ventres creux » doit effectivement être l’occasion de réinstaurer une politique agricole audacieuse, qui garantisse un niveau de prix permettant aux agriculteurs du monde entier de vivre de leur production.

[1Au-delà du boeuf, Jeremy Rifkin, Plume Books, 1993.

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